Introduction

Articles, colloques, conférences et journées d’études se bousculent autour de la thématique de l’aller vers. Cette notion fait florès dans les rangs du travail social. Elle apparaît comme un mouvement de mode qui réactualise une idée déjà ancienne. Elle apparaît également comme une opportunité pour renouveler les pratiques. Elle s’inscrit dans des commandes étatiques pour réformer les établissements et services sociaux et médico-sociaux. Face à ces dimensions contradictoires, il semble utile de dresser une analyse critique permettant de discerner les menaces et les opportunités portées par cette ambition.

Aller vers, c’est quitter les murs des institutions classiques pour aller explorer de nouveaux territoires, de nouveaux publics, de nouvelles manières de procéder. Pour comprendre ce qui est sous-jacent à ce projet, il convient d’effectuer un bref retour sur l’histoire qui, depuis l’antipsychiatrie en passant par la prévention spécialisée et le mouvement de désinstitutionnalisation, nous amène aux dispositions les plus récentes dans le champ de la lutte contre la pauvreté.

Mais aller vers induit aussi l’idée d’un affaiblissement des programmes institutionnels. Délitement qui n’est pas sans risque pour les intervenants : isolement, toute-puissance, dilution, contrôle, camouflage…

Pour autant, il nous faut ouvrir des perspectives pour une action possible dans ce nouveau contexte d’intervention, pour en tirer parti en vue de renouveler les pratiques. Cela suppose d’identifier quelques fondamentaux qui légitiment les organisations du travail social. Sinon, des pathologies peuvent menacer la conduite des missions par les professionnels. Nous les formulerons sous formes de syndromes.

Les pistes qui ouvriront la fin de cet exposé traitent en fait de la dimension politique du travail social. Dimension qui lui donne sens et qui protège la démarche d’aller d’une simple réduction à une technique de plus.

  1. Quitter les murs des institutions
    • Une vieille idée : la désinstitutionalisation psychiatrique

La désinstitutionnalisation prend historiquement racine, en Europe mais aussi sur le continent américain, dans la volonté de mettre un terme à la chronicisation des malades psychiatriques.

« La question de la désinstitutionnalisation dans le domaine de la psychiatrique largement et plus spécifiquement de la santé mentale n’est pas récente, elle remonte aux années 1960 au Québec et en Italie. Outre Atlantique, elle a été fortement incitée et développée à la fin des années 1980 par le gouvernement québécois dans un document intitulé Orientation pour la transformation des services de santé mentale. Cette réflexion a été initiée par des psychiatres réformateurs, formés aux nouvelles approches psychiatriques, qui se sont confrontés aux psychiatres d’arrière-garde de l’époque, complices d’un milieu asilaire séculaire.[1] »

Fondée sur le respect des droits des patients et la perspective de permettre à chacun de prendre en main son destin (empowerment), la désinstitutionnalisation a permis la sortie des malades de l’hôpital ou de l’asile.

« La Désinstitutionalisation n’est pas sortir les personnes des constructions appelées institutions. Il s’agit plutôt d’un processus visant à aider les personnes à gagner ou reconquérir le contrôle de leur vie comme des citoyens à part entière.[2] »

  • La prévention spécialisée

À la même période, une critique des institutions éducatives fermées est avancée par des travailleurs sociaux. Cela va jeter les bases de la prévention spécialisée : les éducateurs sortent des institutions pour rejoindre les jeunes dans la rue.

Les fondements de l’intervention des services de prévention spécialisée sont édictés dans l’article 5 de l’arrêté du 4 juillet 1972 : « Peuvent être agréés les organismes qui, implantés dans un milieu où les phénomènes d’inadaptation sociale sont particulièrement développés, ont pour objet de mener une action éducative tendant à faciliter une meilleure insertion sociale des jeunes, par des moyens spécifiques supposant notamment leur libre adhésion. »

C’est un pas de côté qui s’opère alors, un pas vers l’autre qui dévie la trajectoire programmée des institutions classiques. Car il s’agit d’aller rejoindre l’autre là où il est, là où il ne nous attend pas forcément.

Céline Adloff, éducatrice de prévention spécialisée indique plusieurs clefs pour aller vers. Sa sixième clef « suppose d’accepter d’être à la marge et de s’y mettre pour pouvoir créer avec la personne, à côté d’elle, pas loin de sa marge à elle.[3] » Elle cite cette belle phrase de Jean Oury : « Qui est-il cet étrange étranger qui s’échappe plus je l’approche ? Être au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre. »

  • La désinstitutionnalisation médico-sociale

Pour le secteur médico-social, la désinstitutionnalisation est une perspective ouverte, en 2010, par la recommandation du comité des ministres européens[4] : « Un plan d’action national devrait être établi ainsi qu’un calendrier prévoyant un arrêt des nouveaux placements en institution et leur remplacement par un réseau étendu de services de proximité. »

Cette orientation repose sur une critique néolibérale des rapports sociaux selon laquelle il n’y aurait pas besoin de médiation entre l’individu – appelé à se réaliser par lui-même – et la société qui ne doit pas entraver ce processus.

Dans la foulée, les ESMS ont essuyé une analyse très critique dans les observations préliminaires de Madame Catalina Devandas-Aguilar, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des personnes handicapées en octobre 2017. Elle préconisait la fermeture pure et simple des établissements. Elle affirme : « le système français de protection sociale doit remplacer son approche paternaliste d’isolement des personnes par des mesures favorisant une citoyenneté active, l’inclusion sociale et la participation à la collectivité. » Elle en tire la conclusion suivante : « J’exhorte le Gouvernement à adopter un plan d’action concret pour assurer la fermeture progressive de tous les établissements existants et transformer l’offre actuelle de services pour personnes handicapées en solutions d’accompagnement et de logements de proximité. La désinstitutionalisation des enfants handicapés doit constituer une priorité politique et le Gouvernement devrait envisager un moratoire pour suspendre toute nouvelle admission[5]»

Cette enquête était le préliminaire à l’audit du comité des droits des personnes handicapées de l’ONU chargé de contrôler l’application de la Convention relative aux droits des personnes handicapées. Le comité confirme cette injonction à la désinstitutionalisation par la publication de ses conclusions en septembre 2021 incitant la France à « mettre fin au placement en institution des enfants et des adultes handicapés, y compris dans les maisons d’habitation de petite taille.[6] »

Il apparaît ici que le meilleur moyen de quitter les murs des institutions classiques serait simplement de les fermer.

  • La stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté

La thématique de l’aller vers s’est trouvée réactualisée par la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté.

L’ambition de ce plan gouvernemental de 2019 est de « lutter contre l’isolement, le repli sur soi, le renoncement aux droits des personnes les plus en difficulté  ». Pour ce faire, la stratégie part du constat que « les formes de pauvreté évoluent » et qu’en conséquence, « les modalités d’intervention sociale doivent être repensées ».

Elle intègre un volet formation « notamment pour développer les pratiques de « l’aller vers », répondre aux besoins réels et intervenir en cas de situations à risque ou de rupture qui peuvent conduire à l’exclusion. »

Selon cette perspective, l’aller vers consiste à repérer et à prévenir, « avant que les difficultés ne soient installées ».

La note de cadrage donne une définition :

« L’aller vers est à entendre comme une démarche qui se situe au-delà de toute intervention sociale, qu’elle soit d’accueil, de diagnostic, de prescription, d’accompagnement. Cette démarche rompt avec l’idée que l’intervention sociale ferait systématiquement suite à une demande exprimée. Elle permet d’intégrer dans les pratiques les situations de non-demande de certains publics (pas seulement des personnes vulnérables) et engage les acteurs à se situer dans une pratique proactive, pour entrer en relation avec ces publics. »

Cette volonté de quitter les murs des institutions pour rejoindre les publics qui en sont éloignés implique un bouleversement des logiques institutionnelles. Alors se pose la question suivante : L’aller vers ne signifie-t-il pas un effacement de l’institution – ce que François Dubet nommait, dès 2002, « Le déclin des institutions[7] » ?

  1. Les risques d’un déclin institutionnel ? Six syndromes

L’analyse présentée ici repose sur le postulat que les institutions sont indispensables à toute vie sociale, qu’elles constituent, chacune selon sa fonction, les cadres normatifs nécessaires à la régulation des échanges sociaux.

En toute singularité, les institutions du travail social collectivisent les pratiques, formalisent des méthodes, garantissent des principes démocratiques fondées sur le droit des personnes, favorisent le travail en équipes pluridisciplinaires, visibilisent l’ambition d’une société inclusive et permettent l’identification des intervenants, c’est-à-dire permet de les repérer comme contributeurs actifs de cette ambition politique.

L’aller vers, si nous ne prenons pas le temps d’en évaluer les effets que cela peut induire, nous expose au risque que les organisations du travail social ne soient plus soutenues par ces visées institutionnelles. Nous formulerons ces risques sous forme de six syndromes :

  • Le syndrome de « Superman »

Avec Superman, nous abordons un premier super-héros de chez Marvel[8]. Superman présente un profil riche, empruntant à la fois à la figure de Moïse – il a été trouvé par sa famille adoptive dans un berceau à la dérive –, et à Hercule dont il a la force surhumaine. Par analogie, on peut dire que le travailleur social, dans un aller vers non soutenu au plan institutionnel, vient de nulle part, il n’est pas situé socialement du fait de son extériorité aux situations qu’il est amené à traiter. Il est aussi doté d’une supposée force extraordinaire pour résoudre les problèmes qui se présentent à lui. Comme Superman qui vient de Krypton, le travailleur social, dans le mouvement d’aller vers, vient d’ailleurs pour redresser les torts dans une autre planète que la sienne.

Envoyer les professionnels du travail social à la rencontre des personnes éloignées des espaces sociaux communs les expose au risque de leur faire porter seuls la responsabilité de leur actes. Vivre l’aventure de l’aller vers revient alors à jouer ce rôle de Superman pour tenter, avec ses seuls petits bras, de sauver le monde, de soigner tous les maux des gens rencontrés. Il doit avoir toutes les solutions à son seul niveau. Si aller vers revient à aller seul – c’est-à-dire sans le soutien de l’institution – on alourdit considérablement la charge de responsabilité qui pèse sur les épaules du travailleur social.

L’aller vers ne transformera pas les travailleurs sociaux en justiciers de fiction. Les professionnels ne sont pas tout-puissants à résoudre les difficultés des usagers, l’efficience de leur travail repose sur le mandat institutionnel qu’ils reçoivent. L’aller vers suppose donc de redéfinir ce qui fait institution dans ce nouveau contexte.

  • Le syndrome de « Zorro »

Avec ce héros imaginé en 1919 et situé dans la Californie du XIXème siècle, nous restons dans cette série des personnages qui se battent pour un monde meilleur, dans cette longue tradition des « bandits d’honneurs » (Peter Pan, Batman, Robin des bois…). N’est-ce pas là une allégorie possible du travailleur social ?

Issu de l’aristocratie, Don Diego De la Vega, redresse les torts tout en respectant l’ordre établi. Les analyses de ce personnage mythique le révèlent porteur de l’idéal libéral et individualiste de la culture américaine des années 60, période de l’essor du héros, dans le contexte de la guerre froide. La symbolique qui entoure le personnage masqué peuvent faire penser à, un initié[9], c’est-à-dire à quelqu’un qui connaît les secrets, qui dispose de la connaissance de quelque chose de caché ou d’un savoir ésotérique. Sur cette piste, la présence du masque renforce cette idée d’un savoir caché mais aussi, par l’anonymat de l’acteur, la possible impunité dont peut bénéficier son porteur.

Non référé à un cadre institutionnel délimité, le travailleur social peut être frappé du syndrome de Zorro. C’est-à-dire d’un individu qui intervient masqué, ne pouvant révéler sa véritable identité puisqu’il est envoyé « hors cadres » au nom d’une raison supérieure, discrètement, subrepticement. Personne ne sait exactement qui se cache derrière ce travailleur social masqué.

L’aller vers n’aura pas besoin d’agents déguisés en héros chevaleresques rusés (Zorro, signifie renard en espagnol). Ni ruse ni masque dans l’intervention des travailleurs sociaux. C’est à visage découvert qu’ils créent la relation à autrui. L’aller vers suppose donc une identification des intervenants qui se réfère au sens de leur mission.

  • Le syndrome de « Spider-Man »

Spider-Man, l’homme araignée créé en 1953, est un des héros les plus populaires de l’univers des comics. Ce superhéros joue à la fois un rôle démiurgique – divinité qui insuffle la vie, qui la préserve –, mais aussi d’intermédiaire – il livre les malfaiteurs à la police. C’est l’image de la toile d’araignée qui nous inspire ici : cet accessoire qui fait l’identité du héros est à la fois son moyen de se déplacer et son arme pour emprisonner ses proies.

Ainsi, l’aller vers peut signifier une extension de la surface de contrôle social qu’exerce le travail social. En ce sens, l’aller vers peut s’apparenter aux cultures colonialistes qui ont marqué le développement de notre modernité[10]. Tel Spider-Man tissant sa toile, les professionnels de l’aller vers sont alors les agents d’une sorte de police des publics problématiques, de colonisation de peuplades éloignées de la civilisation.

L’aller vers ne pourra pas avoir pour objectif la conquête de nouveaux espaces sociaux par les appareils idéologiques de l’État (Louis Althusser), en l’occurrence les invisibles du travail social, les « non-recours ». Les travailleurs sociaux ne sont pas des agents de contrôle disciplinaire mais des acteurs de promotion sociale. L’aller vers suppose donc d’affirmer préalablement l’enracinement des pratiques dans les droits de l’Homme et les libertés fondamentales.

  • Le syndrome de « Robinson »

Robinson Crusoé, c’est l’archétype de la liberté au prix de la solitude. Plusieurs auteurs associent ce héros du roman de Daniel Defoe (1719) à l’Émile de Jean-Jacques Rousseau. « Ce récit littéraire ouvre donc sur une individuation, celle de Robinson qui nous offre d’échapper au monde moderne pour au final en être le meilleur défenseur. Un pur produit de la modernité, réifiant des obsessions occidentales, par un récit pédagogique et didactique, dans une société en voie de désenchantement[11] » nous dit Vincent Roussel.

Le risque le plus évident de l’aller vers est d’exposer les travailleurs sociaux à une certaine solitude. Quitter les murs des institutions est une intention noble qui peut générer de nouvelles dynamiques de travail. Mais si cela doit se payer au prix de l’isolement des acteurs, il nous faut réfléchir avant de prendre cette voie. L’aller vers pourrait, en toute bonne volonté, conduire le travailleur social à devenir une sorte de Robinson, isolé sur son île déserte, seul en face-à-face avec Vendredi.

L’aller vers ne signera pas la consécration de l’individualisation des pratiques tant du côté des bénéficiaires que des intervenants. Le travail social suppose le travail d’équipe, le croisement des métiers, la pluri et l’interdisciplinarité. L’aller vers suppose le support d’un collectif professionnel.

  • Le syndrome de « James Bond »

« C’est un homme d’action, ce n’est pas un homme de réflexion », explique l’auteur et psychologue Nicolas Lévesque au sujet du célèbre agent secret[12].

« James Bond est une idée, une promesse, un fantasme inassouvi, une quête perpétuellement mise en échec.[13] » Analyse Antoine Guillot sur France Culture. Ou encore Michael Apted : « James Bond est bien le fantasme d’un héros qui sauve, comme les dieux anciens, un ordre du monde toujours menacé.[14] »

Le travailleur social n’est pas un naufragé et encore moins, dans cet autre registre, un agent secret au service d’une organisation occulte de renseignements et de pistage de certaines personnes. Le syndrome de James Bond serait cette manière d’occuper une position qui est téléguidée par des intentions cachées ou des objectifs inavouables et inatteignables.

L’aller vers supposera une marge de liberté pour les acteurs. Les travailleurs sociaux ne peuvent se résoudre à voir leurs comportements professionnels dictés par des normes de conduite, des protocoles d’intervention, des recommandations étroites de bonnes pratiques, toutes dispositions au service d’une intention dictée d’en haut et confisquant leurs marges de manœuvre. L’aller vers suppose une réelle autonomie d’action (Cf. le non-mandatement, la non-institutionnalisation et l’anonymat qui ont fondé l’aller vers en prévention spécialisée).

  • Le syndrome du « Caméléon »

La référence au caméléon n’emprunte ni au héros méchant de Marvel (le Caméléon est un ennemi de Spider-Man cité plus haut), ni à ce qu’est en réalité cet animal de la famille des lézards. Ce qui nous intéresse ici, c’est plutôt le mythe du camouflage entretenu autour de ce reptile. En effet, le caméléon change de couleur non pas pour se fondre dans le contexte où il évolue mais en fonction de ses émotions. Mais là, nous retiendrons cette fiction selon laquelle la caméléon s’adapte à son milieu.

Aller vers reviendrait donc à expédier des professionnels à l’extérieur, dans une sorte d’aventure en terre inconnue, leur faisant prendre le risque, nous l’avons déjà dit autrement, de perdre leurs repères. Dans ce mouvement, l’écueil serait de ne plus s’identifier dans la relation à autrui, de ne plus y avoir ce statut qui qualifie la relation, non pour marquer une distinction sociale discriminante mais pour permettre une relation. Le syndrome du caméléon serait cette assimilation pure et simple à la personne rencontrée qui ruinerait le principe d’altérité qui légitime l’intervention sociale sous le terme d’empathie : je comprends mon interlocuteur du fait de notre commune humanité mais je reste conscient que je ne suis pas lui.

Dans aller vers, il y a bien cette idée de rencontre. Or, toute rencontre suppose l’altérité. Le même, le semblable, c’est la fusion mortifère. À l’inverse, la différence radicale c’est la rupture également mortifère. Le travail social repose sur la différenciation structurante des places et des rôles, non pour distinguer mais pour créer les conditions possibles d’un lien. L’aller vers suppose de tenir cette tension féconde de la juste proximité, ni fusion, ni rupture.

_____________

Ces six syndromes – nous pourrions en trouver d’autres – illustrent les impasses possibles dans lesquelles peut nous entraîner l’aller vers si on fait l’économie d’une analyse critique de cette ambition[15].

  1. Quelques perspectives

Mais nous ne pouvons en rester là, il nous faut, à partir de cet inventaire de quelques risques, ouvrir des perspectives pour que l’aller vers enclenche de nouvelles dynamiques de travail.

Pour cela, il nous faut revenir sur ce qui fait institution dans les pratiques du travail avec et pour autrui. Robert Lafore nous livre ce qui, selon lui, fait la substance des constructions institutionnelles :

  • « Leur différenciation et leur spécificité qui sont commandées par un sens, des projets, des missions singulières ;
  • Les solidarités qu’elles produisent et sur lesquelles elles reposent ;
  • Les cultures communes qu’elles stabilisent ;
  • Les concrétions de normes et de règles qui leur donnent leurs structures propres.[16]»

Partons de ces quatre éléments pour envisager à quelles conditions l’aller vers serait le support d’une refondation des pratiques de travail social.

  • L’intervention sociale : un projet de société

Accompagner des personnes fragilisées dans leurs liens sociaux, du fait de leur situation socio-économique, de leur handicap, de leur âge ou de leur maladie ne relève pas d’une simple prestation de service comme voudraient nous le faire croire les thuriféraires d’une conception néolibérale du travail social. La prise en compte solidaire des personnes vulnérables est, en soi, un projet politique.

Autrement dit, les organisations du travail social n’ont pas pour seule finalité d’adapter les publics « différents » à la société mais aussi et dans le même mouvement, de permettre la transformation de la société pour la rendre plus accueillante aux singularités qui la composent, pour abaisser ses seuils de tolérance, pour ajuster ses cadres fonctionnels.

C’est sous cet angle que nous devons décrypter l’ambition proclamée du « virage inclusif ». Il ne suffit pas de mettre tous les enfants handicapés à l’école, d’intégrer tous les travailleurs handicapés en milieu ordinaire de travail, de loger tous les bénéficiaires dans de l’habitat inclusif. Il faut, parallèlement, transformer l’école pour la rendre moins excluante, transformer le monde du travail pour qu’il s’adapte à toutes et tous, repenser les politiques du logement pour éradiquer les logiques ségrégatives, etc.

L’intervention sociale ne représente pas un domaine d’activité à part, elle est au cœur des enjeux de société, enchâssée dans une dynamique systémique. C’est-à-dire que ses pratiques agissent non seulement sur les personnes accompagnées mais sur l’ensemble des liens sociaux qui les entourent et sur les enjeux sociétaux qui s’y trament.

Ainsi, l’aller vers ne peut se résumer à un déplacement du dedans vers le dehors des institutions. Il nous faut le penser comme une action écosystémique qui irrigue un projet de société dans les territoires, au plus près des lieux où sont les habitants, dans les lieux où ils vivent.

  • Le travail avec et pour autrui : une ambition solidaire

Pour donner un contenu à ce que nous pouvons signifier sous le terme projet de société, la notion de solidarité s’impose.

La solidarité constitue la ligne d’horizon qui donne sens aux pratiques de terrain. Les travailleurs sociaux, par les actes qu’ils posent au quotidien de leurs métiers œuvrent à la construction d’une société plus solidaire. Si on réduit leurs activités à la seule résolution des problèmes individuels, ils perdent le sens de leur mission. Dans le contexte actuel de perte d’identité face à l’hypertrophie des normes, à l’effacement des repères face à la pathologie quantophrénique de la technostructure, à l’érosion des motivations face à l’absence de reconnaissance de métiers pourtant difficiles (Cf. les « oubliés du Ségur »), il est urgent de réaffirmer que le travail social porte une ambition solidaire.

C’est bien ce qu’affirme la définition légale du travail social quand elle déclare que les personnes sont « associées à la construction des réponses à leurs besoins. Il se fonde sur la relation entre le professionnel du travail social et la personne accompagnée, dans le respect de la dignité de cette dernière. » Et de compléter que « Le travail social s’exerce dans le cadre des principes de solidarité, de justice sociale et prend en considération la diversité des personnes bénéficiant d’un accompagnement social.[17] »

Ainsi, l’aller vers n’apparaît pas comme une démarche d’aller porter la bonne culture aux marginaux (modèle de l’évangélisation des païens). Il est une ouverture qui permet le nouage de liens nouveaux entre des personnes qui ne se rencontrent pas habituellement. En l’occurrence, les habitants éloignés des institutions de régulation sociale.

  • L’action sociale : une culture de l’hybridation

Restons sur cette définition du travail social qui nous indique également que celui-ci s’appuie « sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l’expérience des personnes bénéficiant d’un accompagnement social. » Le Code de l’Action Sociale et des Familles confirme que le travail social repose sur une culture de l’hybridation. Il n’est pas constitué du seul savoir théorique surplombant des savants, ni même de la seule expertise pratique des professionnels. Il se fonde sur un croisement des savoirs en y intégrant les savoirs d’usages issus de l’expérience vécue des personnes directement concernées.

Cette perspective représente un véritable changement de paradigme. Elle invite à quitter le référentiel de l’asymétrie : la légitimité de l’intervenant ne repose plus sur l’existence d’un savoir supérieur mais sur la confrontation de modes cognitifs différents. Elle invite à prendre le risque de la parité : la relation repose essentiellement sur la similitude de condition humaine qui fonde le principe dialectique de l’altérité (à la fois semblables et différents). Elle invite enfin à repérer la dynamique de respect des places et des rôles garantis par un cadre institutionnel.

Ainsi, l’aller vers n’est ni la fusion, ni la confusion mais l’établissement d’une conflictualité constructive entre les différentes approches, les différentes positions et convictions des parties-prenantes de la relation.

  • Les organisations de travail social : un espace de délibération sur les normes

L’hégémonie des cadres référentiels induit sournoisemeent une image monolithique du travail social. Cela peut faire croire que l’intervention des professionnels repose sur un socle cohérent de valeurs référées à des pratiques standardisées. Les acteurs de terrain savent qu’il n’en est rien, du simple fait que leurs manières de faire sont constamment bousculées par la singularité des situations rencontrées et par l’extrême diversité des contextes dans lesquels elles se déploient.

Par sa nature même, le travail social constitue un espace de délibération permanente sur les normes car il articule les normes dominantes – qui constituent sa raison d’être dans une visée intégrative des populations – et les conduites effectives des acteurs sociaux – qui constituent le cœur de la problématique toujours paradoxale de ses missions. Le terme délibération employé ici tente d’éviter l’ornière de la contradiction. Le rapport entre normes et conduites n’est pas une contradiction mais une tension par laquelle évolue notre société en permanente transformation et construction.

Ainsi, l’aller vers représente une manière de mettre encore plus fortement en débat les rapports sociaux. Partir à la rencontre d’autrui prend sens dans cette volonté de mieux comprendre la manière dont les habitants des territoires – ces « terres inconnues » des institutions classiques – « bricolent » avec les normes dominantes dans lesquelles ils ne sont pas toujours très à l’aise.

Conclusion

Pour conclure, nous pouvons à nouveau emprunter les concepts développés par Robert Lafore[18] qui établit une distinction entre organisation et dispositifs. Si l’organisation est le bras armé des constructions institutionnelles, le dispositif, par sa forme éphémère et variable, fragilise l’institution qui prendrait alors un « état gazeux ».

Le risque est donc que l’aller vers ne soit qu’un dispositif et non une organisation de travail référée à un cadre institutionnel.

La première fonction d’un cadre institutionnel est d’inscrire les organisations dans la durée, de les stabiliser afin de garantir leur efficience dans un contexte marqué par l’incertitude et le mouvement. Il s’agit alors d’éviter la dilution des actes dans des temporalités provisoires sous la dictature de l’immédiat. L’aller vers devrait ouvrir, dans la durée, une délibération sur le vivre ensemble. C’est la condition pour qu’il ne soit pas un simple coup tactique résultant d’un mouvement de mode. C’est la condition pour que les travailleurs sociaux ne soient pas des Zorro ou des James Bond.

La seconde fonction de l’institution est de dépasser l’action par la transcendance de ses significations. C’est-à-dire de permettre une montée en généralité des tenants et aboutissants des pratiques de terrain, de leur conférer une portée plus universelle qui évite l’enfermement dans le particularisme de chaque situation. L’aller vers devrait manifester ce qui constitue la culture du travail avec et pour autrui, culture marquée par ses hybridations. C’est la condition pour qu’il ne soit pas une simple technique d’extension du contrôle des publics marginaux. C’est la condition pour que les intervenants ne soient ni des Superman, ni des Caméléon.

La troisième fonction de l’institution – pour reprendre les catégories utilisées par Lafore – revêt une dimension symbolique « au travers de laquelle sont stabilisées des valeurs, principes et normes communes qui entrent en résonnance en permanence avec les activités qu’elle organise en leur fournissant un sens.[19] » L’enjeu est de ne pas laisser les normes se dégrader en protocoles fermés, de laisser ouverte la question des finalités. L’aller vers, nous l’avons dit, devrait reposer sur un projet de société et soutenir une ambition de solidarité. C’est la condition pour qu’il ne se réduise pas à un stratagème opérationnel non relié à une dimension politique. C’est la condition pour que les professionnels ne soient pas des Spider-Man ou des Robinsons.

L’aller vers ne convoque pas des super-héros mais des acteurs sociaux.

_________________

[1] Hirlet, P. & Pierre, T. (2017). Ce que la désinstitutionnalisation de l’intervention sociale fait au travail (du) social !. Sciences & Actions Sociales, 7, 105-115. https://doi.org/10.3917/sas.007.0105.

[2] FEPH, European Research Initiative on de-institutionalisation of disabled people, Vision 2005 – 2010 – 2015 by the “Disabled people with complex dependency needs” and the “Human Rights” Committees.

[3] Note de cadrage de la formation « aller vers » : https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/note_de_cadrage_aller_vers.pdf

[4] Recommandation CM/Rec(2010)2 du Comité des Ministres aux États membres relative à la désinstitutionnalisation des enfants handicapés et leur vie au sein de la collectivité.

[5] https://www.ohchr.org/fr/statements/2017/10/end-mission-statement-united-nations-special-rapporteur-rights-persons.

[6]

[7] Dubet F., (2002). Le déclin des institutions. Le Seuil.

[8] « L’univers cinématographique Marvel est une franchise cinématographique produite par Marvel Studios mettant en scène des personnages de bandes dessinées de l’éditeur Marvel Comics, imaginée et mise en route par Kevin Feige à partir de 2008. Marvel Studios est la propriété de The Walt Disney Company. » Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Univers_cin%C3%A9matographique_Marvel.

[9] Sylvie Monpoint (2019), Zorro : Un initié sous le masque, Collection Lib.litterature

[10] Cf. Janvier R. Aller vers pour aller où : entre injonction et désir, l’enjeu de la rencontre. https://www.rolandjanvier.org/articles/1971-aller-vers-pour-aller-ou-entre-injonction-et-desir-lenjeu-de-la-rencontre-02-06-2022/

[11] Vivien Roussel (2010), Robinson Crusoé – recherche philosophique et plastique sur le mythe, Mémoire DNSEP : file:///Users/roland/Downloads/memoirepournet.pdf

[12] https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/segments/chronique/38206/bond-freud-fleming

[13] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/revue-de-presse-culturelle-d-antoine-guillot/l-impossible-satisfaction-du-desir-bondien-8627161

[14] https://static.fnac-static.com/multimedia/editorial/pdf/9782729872793.pdf

[15] Cf. Janvier R. Aller vers pour aller où ? https://www.rolandjanvier.org/articles/droit-usagers/1531-aller-vers-pour-aller-ou-15-12-2020/ et Aller plus loin : vers la transformation des organisation du travail social https://www.rolandjanvier.org/articles/1690-aller-plus-loin-vers-la-transformation-des-organisations-du-travail-social-25-05-2021/

[16] R. Lafore (2019), L’individu contre le collectif : qu’arrive-t-il à nos institutions ? Presses de l’EHESP, p.39.

[17] Article D 142-1-1 du Code de l’Action Sociale et des Familles.

[18] R. Lafore, L’individu contre le collectif, Op.Cit.

[19] Ibid., p. 172.

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