INTRODUCTION

La dynamique de « l’aller vers » inaugurée par la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté promeut une « démarche qui se situe au-delà de toute intervention sociale ». Cette orientation nous invite à interroger les organisations du travail social sur plusieurs aspects pour ouvrir de nouvelles perspectives visant un « faire ensemble ».

En effet, promouvoir un déplacement des institutions du travail social pour rejoindre les personnes en faisant un pas de côté, c’est-à-dire en sortant des conforts de travail pour risquer l’aventure de nouvelles rencontres est une révolution. Une révolution qui ne peut concerner que les seules pratiques de terrain car c’est l’ensemble des fonctionnements qui se trouve interrogé.

Aller vers suppose donc d’aller plus loin, de s’autoriser à penser une transformation en profondeur des organisations du travail social.

Je propose ici quatre repères pour cette transformation :

  • Le travail social se fonde sur une conviction : Il œuvre à la construction sociale, c’est un investissement d’avenir.
  • Cet investissement dépasse les seuls cercles professionnels des travailleurs sociaux et concerne tous ceux qui œuvrent, sous diverses formes, à la cohésion sociale.
  • Cela suppose de libérer les formes d’action du carcan de normes qui pèse sur les acteurs de terrain.
  • Pour cela, il nous faut inventer d’autres modalités de contrôle et d’évaluation, c’est-à-dire de valorisation des savoir-faire à l’œuvre.
  1. Affirmer l’action sociale comme un investissement sociétal d’avenir

Contrairement à certaines affirmations, le social ne coûte pas cher, il est un formidable amortisseur des dépenses liées aux dysfonctionnements sociaux. La crise sanitaire que nous traversons démontre le rôle essentiel joué en ce sens par les organisations du travail social.

Investir aujourd’hui massivement pour éviter la charge des ruptures sociales de demain est un enjeu de prévention à réhabiliter d’urgence.

  • Qu’est-ce qu’un investissement ?

Quand une entreprise achète un véhicule, elle verse l’intégralité de son prix au vendeur. Mais cet achat va servir durant plusieurs années. Il n’est donc pas logique que le coût soit supporté par l’exercice budgétaire du moment de l’achat. L’intelligence comptable considère donc que la charge doit être répartie sur l’ensemble des exercices qui feront usage du véhicule. Le prix d’achat est donc enregistré dans une section spécifique de la comptabilité de l’entreprise : la section d’investissement. L’usure du véhicule sera financée par cette section en affectant au budget de fonctionnement une charge annuelle à proportion de la durée d’amortissement du bien (1/5ème par an si le véhicule est amorti sur 5 ans).

Cette règle s’appliquant aux investissements des entreprises pourrait inspirer la gestion des dépenses d’action sociale…

  • Qu’est-ce qu’un investissement social ?

Les budgets investis dans l’accompagnement de la périnatalité, le soutien éducatif de parents fragilisés, l’assistance budgétaire de familles précaires, l’accompagnement de personnes en situation de handicap, la lutte contre l’exclusion sociale, l’aide au logement, la prévention de la délinquance des mineurs, la protection des mineurs en situation de danger, l’insertion sociale et professionnelle, la prise en compte de la dépendance, l’assistance aux personnes âgées, bref, les moyens mobilisés dans toutes ces actions sociales – ce fameux « pognon de dingue » – ne doivent pas être considérés comme une charge mais comme un investissement.

Car ces dépenses d’aujourd’hui produirons des effets demain en termes d’économies de charges pour le bon fonctionnement sociétal. Une illustration facile de cette affirmation consiste à comparer le coût d’une prise en charge pénitentiaire ou psychiatrique et le coût d’un accompagnement social ou éducatif. Le coût du séjour d’un enfant en Centre Éducatif n’a aucune commune mesure avec ce que représentent les conséquences d’une exclusion scolaire en termes d’inadaptation à l’emploi, de dépendance à des aides sociales, de troubles psychologiques, voire de comportements délinquants, etc.

  • Plaidoyer pour une politique de prévention

Cette défense des dépenses d’action sociale comme investissements d’avenir et non comme charges du présent réhabilitent les vertus de la prévention. Globalement, même dans ses missions curatives, l’action sociale est toujours une prévention des conséquences dramatiques de problèmes sociaux non-traités en temps et en heure. Les coûts induits par l’absence de réponse adéquate (aux bonnes personnes, au bon endroit et au bon moment) sont démultipliés quand la collectivité doit, trop tardivement, en assumer les conséquences.

Investir, c’est prévenir. Ce sont donc toutes les actions de prévention qui doivent être promues.

Mesurons ce que cette perspective pourrait modifier pour le positionnement des travailleurs sociaux :

Actuellement, les actions sont circonscrites par des périmètres financiers fléchés. Elles se trouvent ainsi enfermées dans des temporalités budgétaires qui ne permettent pas l’anticipation.

Ne faudrait-il pas repenser la ventilation des moyens sous forme de « droits de tirage » permettant de mobiliser les moyens au moment où il faut, là où il faut, pour ceux qui en ont besoin ? Cela semble être la première condition de l’aller vers.

La crise sanitaire nous montre qu’en cas d’urgence, les cloisons des dotations comptables doivent disparaître pour plus d’efficacité[1]. Pourquoi ne pas en faire un principe de gestion des fonds publics ?

  1. Refonder les partenariats sur la base d’un pacte d’initiatives

L’œuvre de construction sociale, ouvrage à remettre sans cesse sur le métier, appelle la mobilisation de tous, largement au-delà des limites institutionnelles des organisations destinées au travail social. Vue comme une constellation d’acteurs, le travail « du » social devrait reposer sur une cohérence formalisée des activités de toutes les forces vives de la société.

  • Le travail social est un travail « du » social

La définition officielle du travail social déclare que « Le travail social vise à permettre l’accès des personnes à l’ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d’émancipation, d’accès à l’autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement.[2] » Cette définition confère au travail social une véritable mission de travail « sur » et « dans » la société. C’est en ce sens que l’on peut affirmer que le travail social est un travail « du » social, un travail de « changement social », de « développement social » et de promotion de la « cohésion sociale ».

Il est important de remarquer que cette définition est très politique. Elle porte des ambitions relatives au vivre ensemble, à la place et à la participation de chacun dans la vie de la cité. Nous aurions pu imaginer une définition plus technique qui aurait décliné les dimensions cliniques des pratiques. Par exemple : « Le travail social accompagne des personnes vulnérables dans la résolution de leurs difficultés en leur apportant les aides nécessaires sur les plans psychologique, sanitaire et matériel… » Une telle définition aurait décrit ce qui se fait concrètement sur le terrain mais n’aurait pas finalisé ces pratiques en référence à leur utilité sociale visant l’intérêt général.

Le Code de l’Action Sociale et des Familles affirme donc bien une mission éminemment politique au travail social. De ce fait, les termes employés ne concernent pas les seuls travailleurs sociaux.

  • L’action sociale est une constellation

En effet, en faisant référence aux droits des personnes, à leur « pleine citoyenneté », la définition légale dépasse les frontières corporatistes du travail social. Nous retrouvons là des intuitions anciennes du droit positif. Par exemple, déjà en 1998, la loi de lutte contre les exclusions[3] prévoyait en son article premier que l’impératif national de lutte contre les exclusions concernait « l’ensemble des politiques publiques de la nation ». Outre les institutions classiques convoquées pour sa mise en œuvre, le texte complète :

« Les entreprises, les organisations professionnelles ou interprofessionnelles, les organisations syndicales de salariés représentatives, les organismes de prévoyance, les groupements régis par le code de la mutualité, les associations qui œuvrent notamment dans le domaine de l’insertion et de la lutte contre l’exclusion, les citoyens ainsi que l’ensemble des acteurs de l’économie solidaire et de l’économie sociale concourent à la réalisation de ces objectifs. »

Résumer l’action sociale aux seules organisations du travail social est une réduction qui rogne les ailes d’une ambition large visant la réalisation d’une société inclusive.

  • Pour un « pacte d’initiative »

Il nous faut donc sortir de cette conception bureaucratique d’une solidarité parcellisée entre des compétences réparties par l’histoire et qui ne se justifie pas. Au contraire, cette vision cloisonnée des places et des rôles (entre métiers, entre collectivités, entre domaines d’action, entre publics…) dite « construction en silos » est totalement contre-productive.

Ce chantier est, de fait, déjà porté par de multiples acteurs qui partagent, à des degrés et des titres divers, la responsabilité de la cohésion sociale. Il ne peut se réduire à une division liée à une distribution des charges budgétaires et à des tentatives de maîtrise des uns sur les autres. Les initiatives des pouvoirs publics, des associations de solidarité, mais aussi des mouvements citoyens dans leur ensemble doivent converger dans un projet d’action commun. C’est la mise en cohérence de toutes ces formes d’actions, d’accompagnement, de résolutions de problèmes qui fait sens. Cela suppose un véritable « pacte d’initiatives » à construire ensemble. Ce pacte symbolique associe toutes les forces vives qui participent à la construction sociale.

Mesurons ce que cette perspective pourrait modifier pour le positionnement des travailleurs sociaux :

Actuellement, c’est la logique de guichet qui prévaut. La caricature de ce dispositif montre un professionnel derrière son bureau, attendant que l’usager vienne lui présenter sa demande. Cette logique participe du cloisonnement des réponses. Même le « guichet unique » n’échappe au principe de coupure des domaines : quand on s’adresse au dispositif « travail social », on n’est pas dans la « case » loisirs et culture ou formation et enseignement…

Ne faudrait-il pas imaginer des lieux et temps d’action beaucoup plus immergés dans la vie ordinaire et le droit commun ? Aller vers suppose de quitter les lieux de confort professionnel.

La crise sanitaire nous a montré l’enrichissement des pratiques professionnelles résultant des démarches entreprises par les travailleurs sociaux qui sont allés s’inquiéter des personnes accompagnées et particulièrement de celles dont ils n’avaient pas de nouvelles. Ils sont allé les voir chez elles, leur ont téléphoné ou écrit des lettres. Ces démarches ont été bien reçues par les bénéficiaires appréciant qu’on se soucie d’eux. Ces méthodes vertueuses ne sont-elles pas à pérenniser ?[4]

  1. Libérer les formes d’actions

La travail « du » social recouvre une incroyable diversité de formes d’actions. Il est, en ce sens, un écosystème marqué par la pluralité. Sa pleine maturation suppose de prendre ses distances avec les standardisations qui menacent les pratiques de terrain. A contrario, c’est cette capacité permanente des pratiques à s’ajuster à la singularité des situations qui doit être développée.

  • Sociodiversité de l’écosystème d’action

L’ambition d’un travail social contribuant au changement social tant au niveau des individus qu’à l’échelle collective, compte tenu de l’étendue du champ d’activités concerné, doit être soutenue par des modalités multiples d’intervention.

C’est déjà le cas si l’on compare la diversité de ce qui se fait dans les milieux ordinaires de vie des personnes accompagnées (secteurs d’action sociale, aide à domicile, services éducatifs de milieu ouvert, etc.) et le fonctionnement des institutions (internats de protection de l’enfance, établissements pour personnes âgées, structures d’accueil de personnes handicapées, etc.). Dans chacun de ces domaines, les pratiques diffèrent fortement. Vue en silos, cette pluralité alimente des clivages. Conçue comme écosystème, elle s’enrichit de cette pluralité.

Allons plus loin en nous décentrant de ces organisations qui constituent le cœur de métier du travail social. L’écosystème d’action concerne également les organismes d’éducation, de formation, les structures d’éducation populaire, les organisations culturelles, le secteur économique, les instances politiques, etc. L’ouverture du champ des possibles à tout cet ensemble, loin de diluer le travail social dans les institutions ordinaires renforce sa fonction de levain dans la pâte. Finalement, ce ne serait plus par l’identification de publics spécifiques qu’il fondrait sa légitimité mais en agissant au cœur des lieux ordinaires, produisant ainsi moins d’effets stigmatisants.

Nous mesurons à quel point cela suppose de libérer les pratiques pour qu’elles deviennent encore plus diverses.

  • Sortir des « bonnes pratiques »

Ce mouvement d’ouverture est, me semble-t-il, parfaitement antinomique avec l’inflation normative que connaît le secteur social et médico-social. Nous assistons en effet à une évolution de plus en plus marquée des cadres formels de travail vers une standardisation des pratiques. Les procédures sont de plus en plus prégnantes et de plus en plus fermées. Les pratiques de terrain sont de plus en plus contrôlées et consignées dans des référentiels de bonnes pratiques. Les processus de travail sont de plus en plus instrumentés et, de ce fait, instrumentalisés (en ce domaine le numérique porte une responsabilité). Les dispositifs de reporting envahissent de plus en plus les espaces et les temps de travail. Etc.

Ce contexte, que je nomme pour ma part de rationalisation instrumentale, enferme le travail social et ses acteurs dans des formes de plus en plus contraintes d’activités, l’éloignant ainsi de sa réalité socio-diverse et de son environnement écosystémique.

  • L’art de l’ajustement

Car les stratégies développées quotidiennement par les travailleurs sociaux ne relèvent pas d’une standardisation. Leur efficacité ne réside pas dans une normalisation de leurs activités. Leurs pratiques sont rusées (au sens grec de la métis). Elles savent s’ajuster au fur et à mesure, au fil de l’eau, aux configurations particulières du terrain, aux spécificités des situations, à la singularité des personnes. Le travail social, c’est l’art de l’ajustement.

Si nous soutenons la nécessité d’un travail social « bio-divers », ces ambitions d’ajustement permanent à tous les niveaux de l’organisation de l’action sociale doivent laisser la place à des formes d’intervention souples et fortement évolutives, aptes à s’adapter à toutes les configurations locales. Cela n’est réalisable qu’avec des organisations « agiles ». C’est-à-dire capables de s’affranchir des procédures formelles quand elles s’avèrent inadaptées aux situations. C’est ce qu’ont su faire les travailleurs sociaux au cours des trois derniers confinements dus à la Covid.

 

Mesurons ce que cette perspective pourrait modifier pour le positionnement des travailleurs sociaux :

Cette orientation remet en cause la manière dont la spécialisation des métiers et des compétences fonctionne dans le dispositif d’action sociale. Elle promeut au contraire la transversalité des pratiques.

Sans remettre en cause les spécifications de missions, de publics ou de métiers, ne sommes-nous pas invités à concevoir des actions en « inter-métiers » qui décloisonnent les secteurs pour agir ensemble en croisant les compétences, les approches, les questions, les publics, les lieux… ?[5]

La crise sanitaire a amené certains professionnels à déborder du cadre de leur mission pour répondre, dans l’urgence, à des questions soulevées par leurs interlocuteurs. Cela n’a pas été vécu par les parties-prenantes comme une transgression mais comme un enrichissement car il a permis des mises en liens (entre acteurs, entre compétences, entre institutions…) qui ne se faisaient pas avant.

  1. Inventer de nouvelles modalités de contrôle

Mais alors, une question se pose, comment évaluer l’action si elle est aussi multiforme ? Comment et quoi contrôler du travail des professionnels ? Comment vérifier le bon usage des fonds publics investis dans l’action sociale ?

Mon propos, loin de vouloir libéraliser le travail social, ne vise pas à s’affranchir de tout contrôle. Il s’agit plutôt de changer de lunettes pour contrôler autrement, ce qui revient à réhabiliter le contrôle mais en l’orientant vers une valorisation de cette forme particulière d’action qu’est le travail social.

  • Réhabiliter le contrôle

Réhabiliter le contrôle signifie le remettre sur ses pieds. Contrairement à une idée reçue, le contrôle n’a pas d’abord pour fonction de rassurer la hiérarchie. Sa vocation est de vérifier que ce qui est fait correspond à ce qui est prévu. Dans une acception très ouverte des formes et modalités d’activité, le contrôle ne vérifie pas d’abord la conformité stricte des actes posés mais leur correspondance avec ce qui est attendu. En effet, il est difficile de parler de conformité si nous sommes en présence d’une pluralité de formes. C’est précisément parce qu’il y a pluralité de formes que le contrôle est nécessaire. L’acteur de terrain, qui risque de se répandre – voire de se diluer – dans des actions peu stables, est exposé à une certaine insécurité. Comment savoir que ce qui est agi reste en conformité avec le cadre d’actions, avec le projet, avec la mission confiée ou le mandat reçu. Le contrôle est alors une instance de vérification qui a pour fonction première de rassurer le professionnel.

Nous voyons que cette perspective d’un contrôle plus ajusté à la diversification des actions inverse totalement les choses. Le contrôle n’est pas fait pour rassurer la hiérarchie mais pour sécuriser les acteurs de terrain.

  • Valoriser le pluriel

Dans cette visée, certes à contre-courant des évidences, le contrôle permet de valoriser la pluralité des actions conduites. En ce sens, il devient un auxiliaire indispensable à l’évaluation. Pour distinguer ces deux notions, on peut dire que le contrôle sert à vérifier la cohérence de ce qui a été fait alors que l’évaluation vise à améliorer ce qui est fait en ouvrant de nouvelles perspectives.

Si l’on veut affranchir le travail social du carcan normatif pour lui permettre d’être plus agile, plus adaptable aux réalités qu’il doit traiter, il est urgent de modifier en profondeur les formes et les finalités du contrôle exercé par les cadres sur les travailleurs sociaux. Force est de constater que la piste qui s’ouvre ici transforme radicalement les rapports de travail au sein des organisations et, notamment, les rapports hiérarchiques. Les cadres deviennent ainsi les supporters de l’action de ceux qui sont au contact des bénéficiaires.

  • Comment évaluer une œuvre ?

Il nous faut aller plus loin quant aux dispositifs concrets qui sous-tendraient cette perspective nouvelle de contrôle et d’évaluation. Si le travail social relève plus de l’œuvre que de la technologie, comment procéder ? Une peinture ne s’évalue pas avec des critères quantitatifs (que serait l’évaluation d’une œuvre d’art si elle se réduisait à mesurer la quantité de peinture utilisée ?).

Pourquoi entretenir ce mythe que le travail social pourrait s’évaluer avec des indicateurs chiffrés (moyenne des temps passés en entretien de face à face, nombre d’accompagnements débouchant sur un emploi durable, quantité de contrats signés, etc.) ? Pourquoi donc entretenir ce mythe puisque ça ne fonctionne pas. En ce sens que les données recueillies donnent peu d’indications quant à la qualité de la prestation. Cette qualité ne relève pas exclusivement de données chiffrées. Elle repose essentiellement dans la subtilité de la relation, dimensions sensibles qui relèvent de critères subjectifs, émotionnels, voire sentimentaux…

Aux tableurs Excel et autres logiciels de calcul il nous faudrait ajouter des comptes rendus sous d’autres formes. Par exemple, nous pouvons imaginer qu’une mise en récits des aventures relationnelles vécues par les travailleurs sociaux serait une configuration plus adéquate, plus habile et plus intelligente pour rendre compte de la complexité de l’expérience vécue.

Mesurons ce que cette perspective pourrait modifier pour le positionnement des travailleurs sociaux :

Les formes de compte-rendu d’activité ne peuvent plus se réduire à la gestion statistique. Si cette dernière reste indispensable à l’information des dispositifs d’action, ils sont grandement insuffisants. Ils doivent être complétés par des formes plus sensibles de retours d’expériences.

La crise sanitaire a amené nombre d’acteurs de terrain à écrire leurs impressions, à mettre noir sur blanc ce qu’ils ont vécu. Ces textes de témoignages sont d’une grande intelligence en ce sens qu’ils disent autrement et de manière plus riche ce qui se passe dans le travail avec et pour autrui, dans l’aller vers[6].

Ne faudrait-il pas intégrer aux formations un apprentissage à cette écriture sous forme de « journal de vie » (qui n’a rien à voir avec un rapport de travail social) qui pourraient, à terme, être pris en compte comme indicateurs de la qualité des prestations ?

 

CONCLUSION

Nous venons de prendre le temps d’imaginer ensemble de nouveaux horizons pour l’action. Cette orientation fondamentale du travail social par « l’aller vers », outre ce qu’elle suppose de clarification des positionnements et pratiques professionnels[7], implique une lecture critique des organisations qui supportent l’action des travailleurs sociaux.

Nous avons évoqué quatre pistes parmi d’autres possibles : Affirmer l’action sociale comme un investissement sociétal d’avenir, refonder les partenariats sur la base d’un pacte d’initiatives, libérer les formes d’actions et enfin, inventer de nouvelles modalités de contrôle. Ces pistes ouvrent une perspective de refondation du travail social dans son ensemble. Non parce que le travail social connaîtrait un essoufflement ou serait en fin de cycle comme certains le laissent penser. Mais parce que ces pratiques émergentes existent déjà et constituent le quotidien des acteurs de terrain. Par exemple, ce qui ressort des enquêtes de terrain menées dans le cadre de la pandémie du Covid montre que les travailleurs sociaux ont fait preuve d’une véritable capacité d’adaptation, que la créativité fait partie de leur code génétique, que leurs savoir-faire se situent justement dans la gestion des situations de crise[8].

La difficulté ne réside donc pas dans ce qui se passe sur le terrain mais dans la manière dont les infrastructures et les pouvoirs étatiques définissent, profilent et formatent les missions confiées aux organisations du travail social. Il est urgent de prendre des distances avec ces injonctions normatives, cette rationalité instrumentale, pour laisser s’épanouir la capacité des travailleurs sociaux à partir à la rencontre des habitants, à « aller vers ».

 

________________

 

[1] « Cette crise nous apprend que le pilotage des politiques publiques a été massivement descendant, de l’État vers les territoires et a révélé un fort cloisonnement des pouvoirs en place à l’échelle locale. A l’inverse, la capacité de réaction qu’ont pu démontrer certains territoires met en évidence plusieurs éléments favorables à une gestion cohérente de crise… » HCTS, « Le Travail Social au défi de la crise sanitaire : Impact de la crise sanitaire de la COVID-19 sur les organisations et les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux » p.27. Rapport coordonné par Marie-Paule Cols à la suite de la saisine interministérielle du 5 octobre 2020. 21 janvier 2021 : https://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/acteurs/instances-rattachees/haut-conseil-du-travail-social-hcts/rapports-et-publications-du-hcts/rapports/article/le-travail-social-au-defi-de-la-crise-sanitaire.

[2] Article D.142-1-1 du Code de l’Action Sociale et des Familles.

[3] Loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions.

[4] « Les travailleurs sociaux et les services d’action sociale ont rapidement pris la mesure de l’aggravation possible de la situation des personnes en difficulté et nombreux sont ceux qui, soit dans le cadre d’une décision de service, soit de leur propre initiative, ont pris contact avec les personnes. » HCTS, « Le Travail Social au défi de la crise sanitaire… » Op. Cit., p.47.

 

[5] « Cette mobilisation citoyenne constitue une ressource précieuse pour le maintien du lien social dans notre société et fait partie de la chaîne des solidarités. En intégrant cette dimension, les travailleurs sociaux contribuent à rappeler que la solidarité n’est pas qu’une affaire de spécialistes. Faire porter aux seuls travailleurs sociaux la solidarité avec la population fragile ne doit pas dédouaner le reste de la société de cette valeur républicaine qu’est la fraternité. C’est au contraire le maillage et la complémentarité entre le professionnalisme des travailleurs sociaux et l’engagement de la société civile que peuvent se construire des projets et des actions durables en direction des personnes en situation de précarité ou de vulnérabilité. Dans cette perspective, les travailleurs sociaux doivent engager un dialogue et une coopération avec les initiatives citoyennes. » HCTS, « Le Travail Social au défi de la crise sanitaire… » Op.Cit. p. 35.

 

[6] « Ainsi, il y a tant de choses à voir et comprendre à travers les non-dits, les réactions du visage, les silences, le regard, les émotions, la façon de se positionner. Il est aussi plus aisé d’être attentive et de saisir à la volée cette toute dernière phrase anodine souvent lancée à la fin d’un entretien. Ce sont des indices dans l’interaction qui m’aident à établir la confiance, afin de progressivement laisser s’exprimer ce qu’on appelle la demande réelle, qui est parfois différente de la demande d’aide initiale de mon interlocuteur pour différentes raisons (méfiance, peur, honte, méconnaissance, rejet, inconscient etc.). » Lauluca, « La crise sanitaire du point de vue du Service Social », Médiapart, Billet de Blog, 20 avril 2020 : https://blogs.mediapart.fr/lauluca/blog/270420/la-crise-sanitaire-du-point-de-vue-du-service-social.

[7] Cf. R. Janvier, « Aller vers pour aller où ? » Vidéoconférence pour les travailleurs sociaux du Conseil Départemental de la Somme dans le cycle “Parenthèse” – décembre 2020. https://www.rolandjanvier.org/articles/droit-usagers/1531-aller-vers-pour-aller-ou-15-12-2020/.

[8] « Il s’avère que la crise sanitaire n’a pas modifié en profondeur l’identité des professionnels du travail social, qui considèrent qu’ils ont de facto les compétences (globales et d’adaptation) nécessaires pour faire face à ce type de situation. (…). Les professionnels se disent globalement très investis dans leur travail, qui s’avère être une composante essentielle de leur identité : la crise n’est pas venue remettre en cause ces items. » Comité Régional du Travail Social de Bretagne, « Le travail social pendant la Covid-19 : une nouvelle proximité ? » Enquête du CRTS de Bretagne auprès des travailleurs sociaux, automne 2020, rapport consultable sur : https://www.crts-bretagne.fr/images/EVENEMENTS/COVID19_Effets-relation-profel-usager_Resultats-enquete_CRTS-Bzh-2020_V201201.pdf.

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