Le modèle associatif a-t-il encore un avenir pour assurer les solidarités ?

par | Jan 18, 2024 | Articles, Economie sociale et solidaire, Organisation | 0 commentaires

Introduction : un contexte problématique

Les associations d’action sociale (que nous nommerons associations de solidarité pour manifester qu’elles s’inscrivent d’abord dans le champ des solidarités, l’action sociale n’étant que le moyen de leurs ambitions) se sont massivement créées, après la seconde guerre mondiale, pour accompagner l’important accroissement de l’offre sociale et médico-sociale en France. Leur projet n’était pas simplement utilitariste. En arrière-plan (ou en surplomb) de leurs activités se profilait l’intérêt général, des valeurs, une certaine conception de la société et de ses rapports internes.

De plus, cet essor associatif s’inscrivait dans des filiations historiques : des œuvres confessionnelles, l’éducation populaire, le mouvement parental, des associations parapubliques. Encore aujourd’hui, les projets associatifs portent les traces de ces valeurs fondatrices.

Ensuite, l’évolution a été marquée par l’intervention de plus en plus intrusive de l’État dans la vie et le fonctionnement des associations :

  • Les modes de financement d’abord qui ont eu un impact déterminant sur le degré d’autonomie des projets associatifs condamnés à développer des activités dans le cadre des financements possibles (« On ne mord pas la main qui nous nourrit »).
  • L’organisation du dispositif avec son régime d’autorisation, de contrôle, de mise en schémas opposables, issu des lois de 1975, puis de 2002 qui encadre et formate l’initiative associative.
  • La professionnalisation du travail social qui a eu tendance à mettre au premier plan les corps professionnels et donc à estomper dans la régulation des métiers le rôle d’employeur des associations (Cf. les modalités de négociation des évolutions conventionnelles).
  • Parallèlement, la technicisation de l’intervention sociale a réduit l’autonomie des associations dans un contexte technobureaucratique en imposant des standards de prise en charge et de pratiques (Cf. les recommandations de bonnes pratiques professionnelles).
  • Enfin la conversion de l’État au « New Public Management» qui va considérablement changer la nature et les supports des échanges entre la puissance publique et les associations (mise en concurrence, performance, évaluation, etc.). Dans cette dernière phase de l’évolution des rapports entre la puissance publique et les associations, ces dernières sont de plus en plus devenues, aux yeux de ceux qui se présentent comme des « tutelles », de simples prestataires, des « offreurs de services ».
  • Il faudrait ajouter à ce tableau l’hégémonie de la pensée néo-libérale développée tant au niveau européen qu’à celui de la France qui remet en cause les modèles institutionnels historiques, renvoyant les besoins sociaux à des réponses au coup par coup en solvabilisant les demandes et donc en cherchant à limiter au maximum le subventionnement de l’offre. C’est le thème de la désinstitutionnalisation et de la transformation de l’offre médico-sociale en plates-formes de service.

C’est dans ce contexte qu’est apparue la question suivante : les associations sont-elles les bonnes formes juridiques de gestion de l’action sociale ? A-t-on encore besoin d’elles alors qu’une gestion plus entrepreneuriale pourrait être plus efficace, meilleure garante d’une gestion au juste coût, voire plus innovante que ces vieilles dames qui ne parviennent même plus à renouveler les membres de leur gouvernance ?

Comment réhabiliter la place des associations de solidarité ?

Il serait vain de limiter les réponses à cette situation critique pour les associations de solidarité à une revendication de reconnaissance. L’affirmation du fait associatif comme étant au cœur de la vie démocratique du pays n’est plus de grande utilité tant l’environnement sociétal est peu porteur des valeurs qui ont fondé l’esprit associatif du siècle dernier. Ce n’est ni en occupant une place de victime, ni en se réfugiant dans la plainte, ni même en suppliant d’être mieux reconnues que les associations de solidarité restaureront leur possibilité de tenir une place dans la société.

Alors que les associations de solidarité sont perçues comme de simples outils techniques d’un autre temps, il est urgent qu’elles réinvestissent le double registre qui les a fondées :

  • Le registre axiologique : les valeurs de solidarité et de coopération sont à replacer au premier plan de la scène d’action – et donc de leur fonctionnement interne et entre elles – comme condition incontournable des solidarités.
  • Le registre politique : Les associations de solidarité portent la préoccupation de la place de chacun dans la société et particulièrement de la participation des personnes vulnérables à la vie de la cité.

Sur la base de ces deux orientations fondatrices, les associations de solidarité doivent occuper une fonction tribunitienne, c’est-à-dire prendre leur place dans les débats publics, affirmer leurs convictions dans les délibérations sur l’avenir et l’évolution de la société, être de véritables médiatrices de démocratie pour associer tous et chacun à la définition du bien commun.

Pour atteindre ces ambitions, il me semble que les associations doivent s’appuyer sur un triple mouvement :

  • 1°) La reconnaissance de la légitimité des revendications des citoyens-usagers :

Reconnaître la demande des habitants consiste à assumer socialement et politiquement la force subversive de leurs revendications. La citoyenneté ne peut se réduire exclusivement à une posture individuelle. Son exercice requiert des organisations collectives autonomes. C’est sur la différenciation des interlocuteurs et des intérêts en présence que repose le débat démocratique. Les usagers n’ont aucun intérêt à être atomisés dans une position individualiste-consumériste, ni à être récupérés par les jeux politiciens, pas plus qu’à être instrumentalisés par les logiques technocratiques. S’il n’est pas déontologiquement acceptable que les associations ou leurs professionnels, s’approprient le droit de parler en lieu et place des usagers, leur responsabilité morale est par contre de soutenir cette parole. C’est-à-dire :

  • Permettre aux usagers d’organiser collectivement leur prise de parole dans l’espace public ;
  • Être la caisse de résonnance de cette parole, s’autoriser à en être l’amplificateur afin qu’elle conserve toute sa force de transformation sociale ;
  • Fonder leurs projets associatifs en écho à ces expressions par une délibération interne qui respecte les différences de place et de rôles au sein de l’association comme dans l’espace social.

 

  • 2°) La redéfinition du rôle des pouvoirs publics :

Les élus politiques ne sont autorisés à prendre des décisions que par le mandat que leur ont confié les électeurs. Ce n’est pas parce qu’ils payent qu’ils décident mais parce que leurs décisions s’inscrivent dans un programme validé par l’expression majoritaire du peuple souverain. C’est ainsi que les pouvoirs publics sont délimités. Cette démocratie représentative – qui s’articule et complète la démocratie directe de la revendication des citoyens – n’autorise pas les pouvoirs publics à occuper toutes les places, depuis l’appréciation des besoins jusqu’à la mise en œuvre des réponses et à leur financement ainsi qu’à leur contrôle et à leur évaluation (ce que font les ARS et les Départements depuis la rédaction du cahier des charges de l’appel à projet jusqu’au contrôle et à la tarification des projets retenus). Le jeu démocratique n’autorise pas les pouvoirs publics à s’approprier toutes les expertises. Celles-ci doivent rester partagées sans que personne ne puisse confisquer l’expertise vécue par les habitants, là où naissent les demandes.

  • 3°) La promotion des associations comme acteurs du lien social :

Le troisième volet de ce triptyque concerne les associations de solidarité. Ce sont elles qui, pour l’essentiel, portent la mise en œuvre des réponses sociales, planifiées, autorisées et financées par la puissance publique qui s’appuie sur leur professionnalisme. Elles ne peuvent être de simples exécutantes, sauf à croire que l’action sociale n’est qu’un mécanisme simple de mise en liens entre causes à effets (stimuli/réponse, action/réaction). Comme s’il était possible que l’intervention n’ait aucun effet en retour sur le besoin lui-même et qu’elle puisse se concevoir indépendamment du contexte de la demande. La plus-value associative est de mettre en œuvre des actions d’intérêt général portées par les revendications des habitants-citoyens, dans le cadre des orientations définies par l’État mais selon les valeurs propres qui les animent. En ce sens elles sont authentiquement des associations de solidarité se fixant pour tâche de ravauder et de développer le lien social.

C’est cette triangulation des trois instances que sont les usagers-citoyens, les pouvoirs publics et les associations de solidarité qui articule ces trois dimensions essentielles de la vie démocratique : Revendiquer / Décider / Agir.

Pour tenir leur place dans ce triptyque, les associations de solidarité doivent s’affranchir des entraves qui menacent aujourd’hui leur avenir. Elles pourront ainsi assumer pleinement leur rôle d’acteur qui ne se légitime ni par le fait de parler en lieu et place des usagers, ni de s’inscrire dans un rapport instrumental de dépendance aux autorités publiques, ni s’enfermer dans une technicité qui évacue la dimension politique de leur raison d’être. Cela suppose qu’elles interrogent leurs fonctionnements.

Ne faut-il pas interroger le modèle organisationnel et fonctionnel des associations de solidarité ?

Oui ! Cinq fois oui !

  • 1°) Oui, il faut interroger la dépendance du modèle associatif aux administrations et au monde de l’entreprise

Certes, les associations, à partir du moment où elles salarient des personnes, sont des entreprises. Mais elles ne peuvent être des entreprises comme les autres. Si elles comportent, comme toute autre organisation professionnelle, des rapports de travail (salariat, hiérarchie, cadre légal, etc.), leur objet de travail n’est pas une simple production. Les associations de solidarité accompagnent des personnes vulnérables dans des parcours de vie chaotiques et accidentés. Cela a des conséquences majeures sur la manière d’organiser les processus de travail et de prendre en compte les impacts des souffrances sur les professionnels. C’est cette capacité de l’organisation à prendre soin (des usagers et des professionnels qui prennent soin des usagers) qui marque une spécificité remarquable des associations de solidarité. Mais à ces niveaux technique et clinique s’ajoute un troisième niveau d’ordre politique. Prendre soin des personnes les plus fragiles de la société est une œuvre politique en ce sens que cela interroge la place de chacun dans la vie de la cité. Cette dimension se réfère au sens premier de « démocratie » (« dēmokratía » en grec qui combine « dêmos », le peuple et « kratos », le pouvoir).

Si nous sommes d’accord pour affirmer cette triple dimension technique, clinique et politique, spécifique aux associations de solidarité, alors nous pouvons faire la critique de ces deux tendances combinées qui éloignent les organisations associatives de leur cœur identitaire :

  • L’isomorphisme: Il s’agit de cette manière qu’ont eu les associations de calquer leur organisation sur les structures des administrations qui leur délivrent les autorisations, les financements et qui les contrôlent : secteurs d’activités reproduisant les champs des politiques sociales, structuration en pôles reprenant les découpages de l’autorité compétente, niveaux hiérarchiques correspondant à ceux de l’administration, etc.
  • Le mimétisme: Il s’agit d’un copier/coller des modèles de l’entreprise de production de biens marchands : dénomination des fonctions, conceptions des rôles hiérarchiques, référentiels de management, etc.

Le plus grave dans la combinaison de ces deux modélisations, c’est qu’elle a eu pour effet de technocratiser la gestion associative tout en leur faisant dans le même temps adopter des pratiques concurrentielles entre elles.

  • 2°) Oui, il faut interroger l’égocentrisme associatif

Les associations ne doivent-elles pas s’affranchir du schéma autocentré où l’intérêt et la pérennité du dispositif priment sur sa fonction d’utilité sociale ? Le réflexe égocentrique semble inadéquat à l’association de solidarité pour la simple raison que son centre de gravité n’est pas en son sein mais hors d’elle. Elle porte un projet au service des habitants, dans les territoires où elle agit, au profit d’un développement social qui ne suppose ni son enrichissement ni son développement quantitatif. Les discours sur la nécessité des fusions associatives fondés sur une analyse en termes de masses critiques et visant à atteindre des volumes soi-disant viables font l’impasse sur cette donnée essentielle : c’est la diversité des histoires associatives, de leurs projets, de leurs tailles, de leurs liens avec les territoires, avec les habitants et les collectivités publiques qui ont permis de développer une biodiversité constitutive d’un riche terreau d’action sociale. Comment donc, si les associations s’affranchissent des modèles dominants, assurer la vie d’associations durables ?

Cela suppose peut-être qu’elles révisent leurs organisations afin de créer des structures souples, orientées vers la coopération et l’enracinement local, plus axées sur les échanges et l’interaction que sur leurs intérêts propres. Nous pouvons nommer ces organisations des « institutions du seuil[1] » par différenciation d’avec les modèles autocentrés. Il s’agirait alors de défendre une conception des organisations associatives solidaires des habitants et se tenant au plus près de leur vie, qui lient leur destin à celui des territoires où elles agissent, qui assument leurs interdépendances dans un jeu riche d’interactions multi-partenariales, moyen le plus efficace de les prémunir contre la tentation totalisante et le tropisme de l’hypertrophie. La tentation totalisante, c’est la tendance naturelle des organisations d’action sociale à répondre à tous les besoins de leurs usagers au lieu de faire usage des ressources disponibles dans l’environnement permettant et facilitant l’accès au droit commun de tout habitant (les organismes de formation, les structures de loisirs, les lieux communs de socialisation…). L’hypertrophie, c’est le tropisme lié au modèle exclusif du grossissement laissant croire que la quantité et l’accumulation donnent consistance au projet associatif et que la position dominante sur une activité est gage de pérennité.

  • 3°) Oui, il faut interroger les modèles professionnels à l’œuvre

Cette volonté de concevoir autrement l’organisation associative remet en cause le rapport classique entre centre et périphérie du système pour donner plus de poids aux zones d’échanges qui constituent les seuils de l’organisation (accueil/admission, instances/lieux/espaces de travail et de vie, entrées/sorties/circulations, nœuds structurants, etc.). L’enjeu est ici d’entretenir une certaine porosité des limites institutionnelles pour favoriser les interactions. Le clivage dedans/dehors s’estompe alors, évitant une position identitaire défensive pouvant aller jusqu’à une relation prédatrice à son environnement considéré comme ressource à consommer, pour développer une fluidité des échanges. Cette forme liminaire d’organisation interroge également les liens internes de subordination car, ce qui compte, c’est de développer le pouvoir d’agir des parties prenantes, d’accroitre leur capacité d’initiative. Il s’agit alors de penser un rapport hiérarchique qui est au soutien des professionnels, à l’étayage de leur travail.

Une analyse critique quant à la manière dont se sont construites les cultures professionnelles est aujourd’hui nécessaire. Pour faire simple, nous pouvons dire que la professionnalisation de l’action sociale s’est réalisée en repoussant les usagers à la périphérie des espaces de réflexion et d’action. Selon la conception égocentrée que nous venons d’évoquer, le centre de l’organisation était symboliquement occupé par la direction, puis un second cercle par les professionnels (il faudrait plutôt dire les cercles professionnels qui vont, en anneaux successifs, des métiers nobles aux tâches subalternes). Les usagers sont alors placés à la périphérie du dispositif. C’est ainsi qu’il a fallu une loi pour dire qu’ils doivent être « associés » (ce terme est-il suffisant ?) au projet les concernant. C’est ainsi qu’encore aujourd’hui se tiennent des réunions – dites de synthèse – où on parle d’eux sans même qu’ils soient présents.

Alors, la rénovation de l’action sociale a placé « l’usager au centre ». C’était, là encore, une manière de le réifier, de le mettre à part des instances professionnelles qui, autour de lui, continuaient à se pencher sur lui. Le nouveau modèle professionnel à inventer revient à placer l’usager autour de la table. Ce n’est pas lui qui est au centre, c’est la difficulté à traiter. Aux côté des professionnels, il est acteur des solutions à apporter.

Cette nouvelle position de l’usager modifie considérablement l’organisation. Il s’agit d’aller plus loin que de passer du face-à-face au côte-à-côte. Il s’agit de penser une nouvelle forme d’alliance inédite entre professionnels et usagers du travail social. Pour atteindre cet objectif, le cadre associatif va se révéler particulièrement adapté. Nous y venons.

  • 4°) Oui, il faut interroger la gouvernance des associations de solidarité

Chacun aura compris que pour arriver ici à la question de la gouvernance associative, thème de cette journée, il nous fallait passer par toutes ces questions de dépendance, de centralisme, de professions pour percevoir l’ensemble des déplacements à opérer. Les conséquences de ce changement de paradigme ne sont pas circonscrites à la relation entre professionnels et usagers, c’est le cadre d’action dans son ensemble qui doit donc être repensé. Nous en arrivons ainsi à la question de la gouvernance associative. En effet, l’intuition sur laquelle nous nous basons c’est que s’il ne sert à rien de se lamenter ou d’attendre une reconnaissance des autorités publiques, il faut que les associations refondent leur gouvernance sur cette idée de nouvelle alliance. De quoi s’agit-il ? Précisons d’abord les termes employés :

  • Gouvernance signifie la manière dont l’organisation embarque toutes ses parties prenantes dans la définition délibérée des orientations qu’elle se donne. Toutes les parties prenantes signifie les administrateurs, les professionnels et les usagers. Embarquer tout le monde ne signifie pas pour moi « mettre tout le monde dans le même panier » (nous devrions dire le même bateau). La richesse du modèle associatif, c’est précisément la différence entre ses membres, les différences de statuts, de places et de rôles. Fondée sur le principe de l’hybridation, la gouvernance associative n’implique pas un modèle unique ou une forme commune. L’important n’est pas que les usagers ou les salariés siègent ou pas au Conseil d’administration, l’important est que chaque association définisse les modalités les plus adaptées pour embarquer tout le monde dans la délibération sur les finalités de l’action. C’est la qualité du débat animé en son sein qui assurera la justesse des formes adoptées et la pertinence de cette gouvernance.
  • Nouvelle alliance signifie à la fois une manière de s’associer et le résultat de cette association tout en induisant une interdépendance entre les parties (interdépendance possiblement manifestée par un lien juridique : la loi de 1901 par sa souplesse étant en ce sens une opportunité). L’alliance repose sur un intérêt commun elle postule donc qu’il y a un intérêt commun entre les administrateurs, les salariés et les usagers. L’étymologie du terme nous apprend qu’alliance vient du verbe Alligare, qui signifie attacher à, mettre avec. Alliance suppose donc un lien – plutôt fort – entre les alliés. Mais le plus important réside peut-être dans l’idée que pour faire alliance, il faut des alliés identifiés par leurs différences. L’alliance allie des éléments qui paraissent a priori Pour les associations de solidarité, cela revient à créer du lien au cœur des déliaisons sociales.

La gouvernance associative pensée dans cette perspective d’une nouvelle alliance représente un changement de paradigme assez radical. Dans un monde marqué par l’illusion du consensus nous vivons sur le mythe que tout le monde pourrait enfin se mettre d’accord, que le projet associatif emporte une adhésion sans faille qui entraîne tout le monde dans le même sens. Il nous est donc parfois difficile de concevoir des liens fondés sur ce qui divise et non sur ce qui réunit. Il me semble que c’est au contraire la radicalité des différences qui permet d’envisager une alliance. Elle n’a de sens que parce qu’elle met au travail un lien qui reconnaît préalablement les divergences, les non-coïncidences, les distances, les oppositions, les dissidences, les décalages entre les parties prenantes de l’association, entre les différents statuts des personnes qui la composent : membres, professionnels, bénéficiaires. Ce qui fait commun, c’est l’identification d’intérêts objectifs partagés. Le référentiel de relation proposé ici s’inscrit en rupture avec les approches classiques de la dynamique des groupes. De nombreux courants scientifiques s’intéressent ainsi de plus en plus à des fonctionnements collectifs qui intègrent le désaccord, le dissensus ou la « dé-coïncidence » comme des éléments fondateurs de nouvelles dynamiques collectives.

  • 5°) Oui, il faut fonder le projet associatif sur une nouvelle alliance à construire avec les usagers

Sur ces bases, l’organisation associative manifesterait, en actes, que d’autres rapports sociaux sont possibles entre des communautés marquées par leurs différences mais qui attestent qu’un avenir commun, bâti ensemble, est possible. Ainsi, c’est la signification même de l’intervention sociale qui se trouve modifiée. Il ne s’agit pas simplement de la résolution des difficultés, ni même de permettre aux personnes vulnérables de vivre dignement. Ces objectifs permanents du travail social restent d’actualité mais ne paraissent plus suffisants pour légitimer l’utilité des associations dans cette situation de crise. Au-delà donc de l’apport de réponses aux problèmes sociaux, la capacité des associations à initier une nouvelle alliance entre professionnels et usagers symbolise un projet de société qui assume les différences de ses membres, qui intègre même ces différences comme la condition première d’un lien social dynamique et évolutif.

A quoi servent les associations d’action sociale ? Si nous convenons que l’État a besoin de corps intermédiaires pour médiatiser le rapport démocratique au plus près des citoyens, il n’est pas raisonnable que les associations soient instrumentalisées par le pouvoir politique et/ou administratif. Si les usagers ont besoin d’associations de solidarité pour mettre en œuvre les réponses à leurs besoins, il n’est pas raisonnable de leur proposer des organisations toutes puissantes phagocytées par la puissance publique et s’autorisant de surcroît à parler pour eux, à leur place, et à représenter leurs intérêts, ou ce que des experts estiment être leurs intérêts. C’est bien dans un jeu démocratique réarticulant les instances délibérant sur le bien commun que les associations de solidarité peuvent prendre leur place, leur rôle et toute leur légitimité. Cela suppose, c’est incontournable, qu’elles revisitent leurs modèles de référence en matière d’organisation. Sont-elles prêtes à engager ce chantier ? Quelques exemples :

  • Pour les professionnels: ne plus s’autoriser de réunion à propos des personnes accueillies en leur absence ?
  • Pour les cadres: ne plus envisager leur mission comme un contrôle de leurs subordonnés mais comme un soutien au pouvoir d’agir des professionnels chargés de développer le pouvoir d’agir des personnes qu’ils accompagnent ?
  • Pour les directions: ne plus envisager de recrutement de salariés sans y associer sous une forme adéquate les personnes qui bénéficieront de leur travail ?
  • Pour les administrateurs: ne plus considérer qu’ils sont propriétaires de la ligne politique de l’association mais parties prenantes d’une délibération permanente d’un projet à négocier avec les salariés et les usagers ? À la fois responsables et animateurs de cette négociation.
  • Pour l’organisation : ne plus se contenter des instances statutaires et développer des lieux de débats ouverts permettant d’associer le maximum d’interlocuteurs au maximum d’échanges ?

Conclusion : faire un pas de côté

Le propos développé dans cet exposé s’est voulu un peu décalé de ce que l’on peut répondre à la question « Le modèle associatif a-t-il encore un avenir ? ». Alors que l’on s’attend à un plaidoyer pour justifier l’utilité associative en matière de construction des solidarités dans un monde fracturé, nous avons pris l’option de ne pas répondre frontalement :

  • À l’idée que les associations doivent défendre leur place face aux autorités publiques, nous avons proposé de prendre le biais d’identifier plutôt leur intérêt commun avec leurs usagers.
  • À l’idée que les associations doivent affirmer leur expertise à partir des compétences professionnelles qu’elles mobilisent, nous avons proposé de prendre le biais de repenser les positionnements professionnels dans une perspective qui confronte les savoirs plutôt que de défendre une suprématie des savoirs professionnels.
  • À l’idée que les associations doivent représenter la parole confisquée des personnes accompagnées, nous avons proposé de prendre le biais d’une association qui fait vivre en son sein la structuration d’une parole publique autonome de ses différentes parties prenantes.
  • À l’idée que les associations seraient naturellement légitimes pour défendre l’intérêt commun et l’utilité sociale, nous avons proposé de prendre le biais d’une nouvelle alliance qui refondrait leur projet « par le bas ».

Bref, il ne s’agit pas de défendre le fait associatif mais plutôt d’engager les associations de solidarité dans l’expérimentation grandeur nature d’un lien social qui ouvre sur l’avenir des solidarités que nous devons aujourd’hui instituer pour demain.

[1] Cf. R. Janvier « Penser des institutions du seuil », in Transformer l’action sociale avec les associations, R. Janvier, J. Lavoué, M. Jézéquel, Desclée De Brower, septembre 2013.

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Présentation de l’auteur

Roland JanvierRoland JANVIER, chercheur en sciences sociales, titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication.
Je suis actuellement président du Comité Régional du Travail Social de Bretagne.
Repolitiser l'action sociale

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