Des options théoriques qui ne sont pas explicitées[1] :

La lecture de la note de synthèse est claire, les références théoriques qui inspirent ces travaux sont très éloignées des théories psychanalytiques ou d’autres courant scientifiques (telle la sociologie). Les termes employés sont directement empruntés au vocabulaire anglo-saxon et plus précisément au béhaviorisme (« antisocial », « déviant », etc.). L’usage de cette terminologie requiert quelques prudences du fait de leur éloignement culturel des références humanistes françaises. Le plus gênant est peut-être que ce choix d’une posture théorique – tout à fait légitime du point de vue d’un débat scientifique – n’est jamais clairement énoncé.

Par exemple, le recours aux classifications de l’OMS (CIM 10 et DSM IV) n’est pas un choix neutre émanant d’un organisme ayant l’autorité scientifique de l’Inserm. Il est remarquable que la classification française ne fasse l’objet que de cette remarque discutable : « La classification française des troubles mentaux dans sa première version était très différente des classifications internationales ; la version parue en 2000 en est plus proche, avec une catégorie “trouble des conduites et des comportements” ». Les travaux du Professeur MISES ainsi que les débats théoriques qui environnent aujourd’hui la psychiatrie sont remarquablement ignorés. Dans ce domaine, nous savons que les controverses scientifiques, font avancer la connaissance des phénomènes observés. L’équipe des experts de l’Inserm, en faisant l’impasse sur l’importance de ces polémiques ampute son approche du trouble des conduites. La scientificité du travail aurait gagné à ce que les options théoriques soient énoncées et explicitées.

Une démarche scientifiquement discutable :

Mais la critique épistémologique est peut-être plus déterminante à l’égard de ce rapport. En effet, les options théoriques retenues ont rendu le groupe d’expert borgne, sinon aveugle. Il est très discutable d’entrer dans ces troubles spécifiques par la seule porte d’un diagnostic clinique individuel. Les troubles des conduites sont isolés de toute contextualisation. Les impacts des éléments de contexte ne sont abordés que comme facteurs susceptibles de développer les gènes identifiés chez le sujet. La cause, si elle n’est aucunement environnementale, ne peut être qu’endogène. C’est ce que tend à prouver ce document avec des apports statistiques démontrant l’hérédité comme facteur prévalent.

La définition d’un lien de causalité aussi simple et direct est, au moins suspecte, au plus dangereuse. Il arrive en effet, parfois à son insu, que la science cache de redoutables idéologies.

En l’occurrence, la symptomatologie démontre au lecteur peu informé que la prédictibilité des comportements adolescents délinquants est la conséquence directe de comportements observés dès le plus jeune âge. Aucun scientifique sérieux ne peut accepter une telle hypothèse sans en discuter les fondements avant même de chercher à la prouver, chiffres à l’appui.

Un risque de récupération :

Le Président DESMET a bien raison de déclarer dans son courrier du 6 mars que « La définition des stratégies d’action au bénéfice d’enfants en difficulté, ne saurait en particulier être arrêtée seulement en fonction de présupposés comportementaux héréditaires … » Or, en mettant pas en discussion cette contribution de l’Inserm à un débat inévitablement idéologique, nous prenons le risque de laisser une position scientifique s’affirmer comme une vérité. Le rapport démocratique laïc repose sur l’indépendance des espaces et notamment entre l’espace scientifique – qui doit rester libre de toutes les audaces de ses recherches – et l’espace politique, dont jamais la légitimité de la décision ne peut reposer sur la science. Quand la science se met au service du politique, nous savons où cela mène : la science devient une idéologie de la vérité au service de la dictature.

Des liens existent déjà entre cette expertise collective produite par l’Inserm et les inspirations politiques qu’elle génère. Nous savons le cabinet du Ministre de l’Intérieur très intéressé par cette étude qui apporte de l’eau au moulin de la prévention de la délinquance. Nous savons aussi l’intérêt que le Ministre Philippe BAS, attelé à la réforme de la protection de l’enfance, porte à ce rapport.

Malgré le décalage de calendrier, il est troublant de constater les liens qui existent entre ce rapport et le « rapport préliminaire de la commission prévention du groupe d’étude parlementaire sur la sécurité intérieure », remis au Ministre de l’Intérieur par son rapporteur, Monsieur Jacques Alain BENISTI, député du Val de Marne. Ce rapport correspond à une forme vulgarisée (nous devrions dire vulgaire) des thèses soutenue par les experts de l’Inserm.

La « Courbe évolutive d’un jeune qui au fur et à mesure des années s’écarte du “droit chemin” pour s’enfoncer dans la délinquance » est une interprétation basique des taux de prévalence identifiés par l’Inserm. D’où la grande pertinence des préconisations qui nous ramènent au XIXème siècle (par exemple, ne parler que le français dans sa famille comme chez les bretons en un temps reculé …). 

Ne pas interroger le rapport de l’Inserm sur le fond de ses options peut représenter une caution passive de possibles dérives.

Des questions d’une brûlante actualité :

Au moment où nos associations s’inquiètent du projet de loi de prévention de la délinquance et se mobilisent sur le projet de réforme de la protection de l’enfance, les questions soulevées par ce débat sont de première importance.

Il semble nécessaire d’obtenir une clarification des tenants et des aboutissants des termes employés dans les projets ministériels.

La mise en avant du concept de prévention correspond à une demande du secteur associatif d’action sociale. Mais s’agit-il des références classiques de prévention (primaire, secondaire …) ou des préventions « universelle », « sélective » et « indiquée » dont parle l’Inserm ? A l’évidence, le glissement sémantique ne recouvre pas les même présupposés idéologiques. Pire encore : n’y a t’il pas confusion entre « prévention » et « dépistage » (que d’autres appelleraient « flicage ») ?

Le débat sur le partage d’information prend un relief particulier à la lecture de l’expertise collective de l’Inserm. En effet, les préconisations de traitement du trouble des conduites induisent un partage large d’informations tout au long du parcours du sujet repéré comme sujet à risque. Il s’agit en fait d’une traçabilité qui repose sur les conditions de sa naissance, les conditions socio-économiques d’existence de sa famille et de son quartier (parents étrangers…) qui stigmatisent l’individu identifié à son symptôme et le suivent tout au long de sa vie.

La volonté de développer la formation des personnels de la protection de l’enfance correspond également aux aspirations de nos associations. Mais à la lecture du rapport BENISTI, nous constatons qu’il pourrait s’agir de l’apprentissage à « détecter le plus tôt possible tout trouble ou difficultés de l’enfant » ou, dans le rapport de l’Inserm de la recommandation « d’introduire quelques items adaptés à l’âge dans le cadre des bilans figurant dans le carnet de santé pour repérer les signes précurseurs du trouble des conduites (…) les agressions physiques (s’est bagarré, a attaqué physiquement, a frappé, a mordu, a donné des coups de pieds) ; l’opposition (refuse d’obéir, n’a pas de remords, ne change pas sa conduite) ; l’hyperactivité (ne peut pas rester en place, remue sans cesse, n’attend pas son tour). ». L’Inserm souhaitant que « Cette sensibilisation des puéricultrices et des éducateurs (au sens large) favoriserait le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l’école maternelle. »

Conclusion :

Ces orientations éloignent insidieusement le travail social et éducatif de ses fondements humanistes et de ses implications dans des valeurs déontologiques fortes telles que l’implication « aux côtés » des personnes en souffrance, la reconnaissance du sujet dans son autonomie et sa non-détermination, la capacité de chaque être humain d’évoluer et de changer, l’imprévisibilité des comportements qui ouvre un horizon à toute action de promotion des potentiels personnels, la liberté de l’homme, la force du travail intersubjectif. Ces valeurs refusent d’enfermer l’individu dans ses symptômes, prennent en compte les conditions socio-économiques dans lesquelles vivent les personnes, interrogent nos devenirs collectifs.

Il me semble nécessaire que nos organisations de l’action sociale restent des espaces d’élaboration de projets refusant tout déterminisme préétabli – fut-il scientifique – et promouvant des espaces démocratiques de construction du sens du vivre ensemble par la qualité des débats qu’il génère.

Il me semble que l’Unasea doit porter ces valeurs en interrogeant les mouvances sous-jacentes à ces orientations.

Roland JANVIER

Le 20 mars 2006



[1] Cette contribution se base sur la lecture de la note de synthèse disponible sur le site de l’Inserm et non de l’intégralité du rapport.

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