Le n°37 de « FORUM DES SAUVEGARDES » revient sur le débat à propos de l’expertise du dépistage précoce des troubles de conduite. L’importance de l’enjeu théorique nous amène à reprendre ce débat déterminant pour le sens même de nos pratiques éducatives.

Il est de plus en plus présupposé que les troubles de conduite, en tant que catégorie diagnostique, constituent un élément indiscutable. Nous pensons que ce postulat mérite d’être interrogé pour au moins deux raisons :

  • L’approche des troubles de conduite par la seule entrée médicale est, en soit, une option que nous devons critiquer. D’autant plus que ces troubles se manifestent essentiellement au travers de symptômes « sociaux ». Nous aurions tout à gagner à adopter une approche plus ouverte, pluridisiciplinaire.
  • La classification qui intègre cette notion de trouble de conduite (CIM 10) a été critiquée par certaines écoles de pensée car trop centrée sur les symptômes sans prendre suffisamment en compte les facteurs environnementaux des troubles comme causes externes possibles de certaines manifestations.

Chacun convient qu’un diagnostic, fut-il précoce, n’autorise aucune prédictibilité des comportements futurs du sujet. Pour autant, cette impossibilité d’établir un pronostic certain ne justifie pas une inaction coupable. Il serait trop simple d’enfermer les valeurs humanistes – qui postulent de la capacité vitale à ne jamais enfermer l’avenir dans un destin – dans une sorte de laxisme ou « idéologie circonstancielle ».

Nous assistons à des présentations simplifiées de ce qui constitue le développement de l’enfant. Comment peut-on, sauf à n’avoir pas lu les bons auteurs, parler de « violence » concernant l’enfant de 2 à 4 ans ? Ces simplifications du discours appellent à nos yeux deux remarques de fond :

  • Piaget, quand il décrit les stades du développement de l’enfant parle d’agressivité, pas de violence. L’agressivité est innée et instinctive, liée à des conflits, déséquilibres formateurs, source de développement cognitif. Elle est l’expression de l’opposition qui caractérise notamment une étape du développement du jeune enfant et complète les acquis verbaux encore insuffisants chez ce dernier. Les limites liées aux capacités de verbalisation de l’enfant ne permettent pas toujours une compréhension totale de cette opposition par l’entourage. L’agressivité a donc une fonction structurante. La violence, elle, est porteuse de destruction. Elle est un acte comportant la volonté consciente de détruire l’autre elle a à voir avec les sentiments d’impuissance ou de toute puissance « si je veux, je fais, peu importe l’autre ». La violence s’accompagne toujours d’une sortie du cadre, et d’une rupture de la relation, l’autre devenant l’objet à détruire. L’agressivité permet d’aller vers l’autre pour le rencontrer, pour exister en face de lui, dans le respect du cadre menant vers le plein contact.
  • Il ne s’agit pas de « contrôler » l’enfant ou le jeune par des mesures éducatives ce qui revient à limiter le travail éducatif à empêcher les comportements déviants. Pour notre part, nous préférons les termes « accompagner », « soutenir », « étayer » qui ne viennent pas obérer la violence mais lui permettre de se recycler en créativité. Certains peuvent alors nous accuser de tenir des « propos simplistes », nous entendons au contraire nous inscrire  au cœur même de la complexité humaine.

L’arrière plan des théories comportementalistes qui alimentent ces positions laisse entendre qu’il existerait un déroulement « normal » du développement de l’enfant. Le concept même d’anormalité ouvre le débat sur ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. De quelle normalité parle-t-on ? Celle des études statistiques qui fixent comme repère la loi du plus grand nombre ? Celle d’un modèle culturel dominant fondé sur une conception précise de la famille et de l’éducation des enfants ? Comment la société va-t-elle fixer cette norme ? En fonction d’une norme pénale ? D’une norme psychologique ? Nous savons que, quelques soient les choix, une constante du processus normatif est le rejet de tout ce qui est différent.

Implicitement, les raisonnements introduisent ainsi, sous le registre de la simple évidence, un lien de cause à effet – et non de prédiction – entre les troubles précoces et les comportements qui pourront s’ensuivre. Est alors dressée une liste indiscutable de facteurs de risque de la délinquance : La mauvaise qualité de l’environnement familial, la maltraitance , l’échec et l’absentéisme scolaires, la violence à la télévision, la précarité sociale ou les discriminations : la réunion de ces facteurs constituant une aggravation des risques et un renforcement des probabilités. La boucle tautologique est refermée : mieux vaut être riche et bien portant… Comment peut-on accepter de tels arguments qui font l’impasse complète sur les conditions socio-économiques de vie des populations précarisées ? Peut-on encore aujourd’hui penser que les causes de l’exclusion sont indépendantes de la violence des rapports sociaux ? Se centrer sur l’individu revient à le rendre responsable de tout ce qui lui arrive. Cette approche « individualiste » tend à  développer une conception binaire dans laquelle s’opposent coupables et victimes, le coupable étant ici, bien entendu, le jeune délinquant ou sa famille qui n’aurait pu lui offrir un environnement familial de qualité. C’est une bonne façon d’éviter d’interroger les inégalités sociales et les problèmes d’acculturation (adaptation d’un individu, d’un groupe à une nouvelle culture). Plutôt qu’un dépistage des causes individuelles de ces comportements (qui aboutit à une naturalisation des causes), ne faudrait-il pas interroger l’incapacité d’un système social à faire une place à chacun, sans distinction et sans rejet, sans relégation non plus et sans stigmatisation ?

Il nous semble aussi capital de nous interroger sur ce fantasme qui consiste à vouloir éliminer la violence. Cette dernière ne s’élimine pas, aucune époque n’y a échappée, (la nôtre n’est certainement pas la plus violente il suffit de regarder le Moyen âge par exemple) il faut réfléchir ensemble à la façon de la comprendre, la reconnaître, aux modalités pour la limiter, par une lecture plus systémique qu’ individualiste de ses causes.

Le rapport de l’INSERM reste le fond de tableau de ce débat puissamment idéologique. Il continue à opposer ses défenseurs et ses détracteurs. Pourtant, le Comité Consultatif National d’Ethique, dont l’autorité morale et scientifique n’est pas disputée a totalement remis en cause ce rapport en dénonçant sa dangerosité sur plusieurs points :

  • Sur le plan épistémologique :
    • Les experts se sont contentés de reprendre à leur compte l’ambiguïté du concept de « trouble de conduite » sans l’éclairer par des apports d’experts en sciences humaines.
    • Ils ont laissé penser que l’extrême complexité des phénomènes humains pouvait s’expliquer et se comprendre à l’aide d’une grille de lecture unique.
    • Ils entretiennent une confusion grave entre causalité et corrélation : le rapprochement de critères signifiants est une corrélation, pas nécessairement un lien de causalité.
    • « La tendance du rapport d’expertise à attribuer à des causes génétiques ou à des prédispositions cérébrales, de nature neurobiologique, un rôle prépondérant dans l’évolution future vers des formes violentes de délinquance apparaît alors résulter plus d’un postulat, et d’une pétition de principe que d’une prise en compte de l’ensemble des données disponibles[1]»
  •  Sur le plan scientifique :
    • La position tenue sur le facteur d’héritabilité ne tient aucun compte des recherches les plus récentes sur les liens entre environnement et gènes qui révèlent que ces derniers peuvent être modulés par le premier.
  • Sur le risque de stigmatisation :
    • « De nombreuses études indiquent qu’un regard négatif porté sur un enfant peut avoir des conséquences négatives sur ses capacités. » Les sages du comité dénonçant le risque d’une « prophétie auto réalisatrice » (prédire risque de provoquer les faits).

Le comité dénonce également le risque d’ignorer, sous prétexte d’efficacité, le secret médical à l’égard des tiers, l’absence de pluridisciplinarité du groupe d’experts, les limites importantes des méta analyses (qui ne permettent notamment aucune prédiction individuelle).

C’est en conclusion que le comité d’éthique émet la critique la plus grave : « Pour conclure, le CCNE ne peut pas approuver une volonté d’inscrire la médecine préventive dans le champ de la répression, qui conduit à considérer l’enfant comme un danger, et le fait passer de facto du statut de victime à celui de présumé coupable. »

A vouloir servir la cause des enfants en souffrance, certains acteurs de la protection de l’enfance font le lit d’une telle médecine prédictive et répressive. Ils alimentent la redoutable confusion de notre époque qui consiste à interpréter les symptômes comme des causes ce qui interdit tout questionnement sur les raisons réelles des effets constatés.

Plus grave encore, de tels propos annoncent la fin du travail social et éducatif en l’assignant à des missions de contrôle et de contenance des déviances sociales. Le travailleur social aura pour mission de contenir plutôt que de conduire, pour normaliser plutôt que pour révéler et accompagner. Le travail social remplirait alors une fonction de détection et de signalement des problèmes et son action consisterait à classer et à trier les publics selon le degré de risque qu’ils représenteraient pour une société qui a peur de ses jeunes donc de son propre avenir. Cette vision utilitariste de l’accompagnement social risque fort de se révéler, à terme, totalement contre productive : un remède pire que le mal ! Si tant est qu’éduquer n’a jamais consisté à faire « rentrer de force », mais bien au contraire à « conduire hors de » par un patient travail partagé entre enfant puis jeune et adultes, de construction du sens forcément pluriel et polyphonique d’une existence qui déborde de toutes parts la réduction précoce d’un individu à la seule logique de ses symptômes. Gare aux apprentis sorciers de la norme dont les bricolages sur l’humain préparent des lendemains qui déchantent ! ».

Jean LAVOUE Directeur Général ADSEA 56, délégué régional UNASEA Bretagne

Roland JANVIER Directeur Général SEA 35

Michel JEZEQUEL Directeur Général Don Bosco

Marie-Odile SASSIER Directrice Générale Sauvegarde 53



[1] Avis n°95 du CCNE, consultable sur : http://www.ccne-ethique.fr/francais/start.htm

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