Les Centres éducatifs fermés ont déclenché de vives polémiques dans le secteur socio-éducatif. Nous avons demandé à Bernard Lesbros, Directeur général de l’association Montjoie  et à Roland janvier, Directeur général de la Sauvegarde de l’Ile et Vilaine, qui ont pris position publiquement respectivement pour (Montjoie doit ouvrir dans les semaines à venir deux CEF) et contre ce type de structure, de répondre chacun à trois questions, l’un et l’autre ayant possibilité de réagir ensuite aux propos de son interlocuteur.

Les Centres Educatifs Fermés ne marquent-ils pas la dérive d’une société plus préoccupée par la répression que par la prévention des comportements délinquants ?

Roland Janvier : Tout à fait ! Il faut se rappeler les conditions dans lesquelles ce soi-disant nouveau concept « éducatif » est né : la campagne présidentielle de 2002, agitée par une préoccupation sécuritaire autour du thème clientéliste de l’insécurité. Ce jeu de surenchère politique a conduit à une inversion radicale des conceptions. En janvier 2002, la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale visait à promouvoir une « citoyenneté de plein exercice » pour les usagers. La philosophie était la suivante : la cohésion sociale sera garantie par l’accès de chaque citoyen à ses droits et à une intégration sociale par la garantie de ses libertés fondamentales. En septembre 2002, la loi d’orientation et de programmation pour la justice crée les CEF pour les mineurs délinquants multirécidivistes. La philosophie est l’inverse de la précédente : la cohésion sociale est garantie par la mise à l’écart des fauteurs d’insécurité. Plus question alors de garantie des droits et libertés fondamentales : alors que la mise sous écrou est une prérogative exclusive de l’administration pénitentiaire, les CEF délèguent la gestion d’une quasi-incarcération (au moins d’une mesure fortement privative de liberté) au secteur privé (fut-il associatif). Certains ont même parlé de détention illégale de mineurs … Les CEF ont pour effet, du fait de la mécanique juridique, de conduire à une possible incarcération de jeunes de moins de 16 ans. Les CEF sont soumis aux obligations de la loi 2002-2 mais, par exemple, la présidence du Conseil de la Vie Sociale est interdite à leurs usagers.

Bernard Lesbros : Le débat autour des CEF est faussé s’il repose sur l’a priori qu’ils relèvent du répressif, ce que je conteste d’emblée. S’il est exact que notre société se trouve plus préoccupée qu’auparavant par les questions sécuritaires, cela enlève-t-il pour autant la dimension éducative de ce type de structure ? Observons au passage que nous avons en France, une acception bien particulière du concept de sécuritaire, considéré dans de nombreux pays comme une qualité. Plutôt que de nous enorgueillir de l’exception française, en proclamant sans cesse que nous avons le meilleur système éducatif (ou de protection sociale) du monde, ce qui  reste d’ailleurs à vérifier, nous ferions mieux d’étudier avec rigueur et humilité ce que font d’autres pays qui sont tout autant respectueux des principes des droits de l’homme que nous. Ainsi en va-t-il notamment de notre obstination à considérer comme répressif ce qui n’est pas préventif, et à proclamer qu’on ne peut mener simultanément une politique de prévention et créer des structures éducatives « contenantes ».  Le fait d’empêcher, dans certaines circonstances, y compris par la contrainte, certains jeunes de s’enliser dans des comportements destructeurs et autodestructeurs ne  me semble pas relever d’une atteinte insupportable à la liberté et à l’éducation. Je prétends même que ne pas le faire relèverait, dans une certaine mesure, de la maltraitance. La vraie dérive ne serait-elle pas plutôt dans l’abstention face à l’expression débridée des pulsions de certains jeunes ?

Face à un jeune qui multiplie les passages à l’acte qui le mettent en danger autant qu’ils menacent la société, existe-t-il une solution autre que l’incarcération quand toutes les mesures prises à son égard ont échoué (AEMO, placements en foyer …) ?

Roland Janvier : Avant l’incarcération, tout doit être tenté au plan éducatif. C’est la qualité d’un travail en réseau coordonné qui permet d’offrir au mineur un éventail de solutions différentes qui garantit la continuité de l’accompagnement. Les CEF, par leur seule logique de «mise à l’écart» ne permettront jamais de mobiliser la souplesse et la diversité de réponses singularisées et différenciées ! Cependant, pour stopper l’agir délinquant, la prison peut constituer une réponse. A condition d’assortir cette privation de liberté d’un fort accompagnement éducatif, dans un contexte adapté aux besoins des mineurs. Les moyens financiers débloqués pour les CEF auraient pu être mobilisés sur la création de véritables centres de détention pour mineurs associant des gardiens et des éducateurs (le plan Perben en prévoit). Au lieu de cela, nous avons créé des structures hybrides qui ne tiendront jamais leurs promesses : ni véritables lieux d’enfermement (Cf. les fugues), ni véritables espaces éducatifs (6 à 12 mois, ça ne peut être le temps, nécessairement long, de l’accompagnement éducatif de jeunes en grandes difficultés).

Bernard Lesbros : Certains jeunes semblent en effet mettre en échec tout notre système éducatif et soignant. Aussi ne faut-il pas se contenter de créer de nouvelles structures et devons-nous simultanément améliorer nos pratiques, aussi bien en prévention spécialisée et en milieu ouvert que dans les prises en charges éducatives plus traditionnelles. Cependant, certains jeunes dépasseront toujours nos limites et, pour certaines situations, rares et extrêmes, je ne vois pas d’autres solutions que d’apporter un coup d’arrêt ferme et énergique à la spirale dans laquelle ils sont aspirés. Il y a deux façons d’interrompre cette spirale : l’incarcérations, dans les situations les plus graves, et, précisément, les Centres éducatifs fermés, qui constituent une alternative à l’incarcération. Les Centres éducatifs fermés ne relèvent pas de l’incarcération mais de l’éducation renforcée en milieu fermé. Ils constituent l’avant dernière étape d’une chaîne, aux deux bouts de laquelle on trouve prévention et incarcération. La dimension éducative est omniprésente dans les Centres éducatifs, ce que l’existence d’une fermeture physique, juridique et symbolique ne saurait occulter. Si les Centres éducatifs fermés devaient se limiter à la seule fermeture, cela constituerait un échec patent. Cependant la création de Centres éducatifs fermés ne doit pas nous détourner des autres actions à mettre en œuvre. Par exemple, simultanément avec la création de 20 places en CEFs, nous avons ouvert à Montjoie, pour la même population, plus de quarante places dans des structures très légères et très « ouvertes » (centres de jours, séjours à l’étranger, lieux de vie etc.)

L’éducatif est-il compatible avec l’enfermement ?

Roland Janvier : Eduquer, cela signifie «conduire hors de» : pas d’acte éducatif sans ouverture ! Cela signifie que l’éducation, c’est mettre en lien, ouvrir sur la vie, le monde et la société. Ce qui suppose que le cadre éducatif soit un espace suffisamment large, ouvert à son environnement, en lien souple avec son contexte. Pour autant, ce n’est pas un espace dilué qui n’offre aucune contenance. Il faut ici introduire une distinction essentielle entre la fonction contenante de l’acte éducatif et le rôle de contention de l’acte répressif. L’enfermement, c’est la contention. Il est nécessaire quand le sujet ne peut plus être contenu par les cadres sociaux ordinaires. Le cadre – carcéral – peut être rendu incontournable pour des mineurs que plus rien ne contient (ni leur psychisme, ni la loi, ni les institutions), il ne peut en aucun cas constituer un cadre éducatif. C’est la raison pour laquelle il faut, le plus rapidement possible, introduire pour les mineurs, en complément des mesures de contention, un cadre éducatif qui aura vertu contenante, c’est-à-dire qui prendra progressivement le relais de l’enfermement pour remettre positivement en mouvement le rapport aux autres, à la loi, aux institutions. L’éducatif me semble donc complémentaire de l’enfermement, à condition qu’il s’inscrive comme finalité – et donc que l’enfermement ne soit qu’un moyen provisoire. Dans les CEF, «enfermés» par un effet d’annonce politique, l’éducatif est subordonné à la finalité enfermante de ces structures : le jeu est faussé. Les Centres Educatifs Renforcés, parce qu’ils ne sont pas soumis à l’injonction de la fermeture, ne présentent pas ce vice de forme intrinsèque.

Bernard Lesbros : Oui. Mais il faut expliciter ce qu’on entend par éduquer. Eduquer, ce serait permettre à un jeune de développer tous ses potentiels, intellectuels, affectifs, spirituels, relationnels etc. pour devenir un adulte, une personne, un citoyen libres. Eduquer vise la liberté et suppose la liberté. Mais de quelle liberté parle-t-on ? La liberté fondamentale de l’homme ne s’exprime pas seulement dans la relation entre l’homme et son environnement mais dans la relation entre l’homme et lui-même. C’est pourquoi, tout comme on peut ne pas être libre « dehors », on peut, dans une certaine mesure et certaines limites, être libre en étant contenu, voire même enfermé….Aussi, la «fermeture», loin d’être un obstacle à la liberté peut parfois, en être une condition. C’est le cas avec le CEF, lorsqu’il permet à un jeune de se libérer de ses pulsions ou de son environnement afin de devenir accessible à l’éducation.  Mais, il faudra cesser d’aborder ces questions d’une manière uniquement théorique, comme je le fais d’ailleurs moi-même ici, et s’appuyer sur des résultats concrets et précis, ce que la loi de 2002 nous demande explicitement et que prévoit le programme national des Centres éducatifs fermés, afin de repérer ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas. Seule cette évaluation permettra de confirmer ou d’infirmer le bien fondé des Centres éducatifs fermés.

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