« Ne me libère pas, je m’en charge ! »

Un directeur de l’action sociale d’un Conseil Général déclarait au directeur d’une association d’action sociale : « Votre projet associatif ne nous intéresse absolument pas ! C’est votre problème ! » Réaction offusquée de ce cadre associatif : « Nous ne sommes pas reconnus pour ce que nous sommes, dans la dimension politique de notre projet ! » Nombre d’articles et d’études relaient cette plainte récurrente dénonçant le déficit de légitimité des associations d’action sociale aux yeux des pouvoirs publics. Elles se disent « instrumentalisées », réduites au rang de simples « opérateurs », niées dans leur fonction politique, perçues comme de simples « outils » de l’intervention sociale…

Et si c’était une chance ?

Tentons d’opérer un détour pour aborder autrement le lien entre les associations d’action sociale et la puissance publique. Pour cela, ce slogan, badigeonné sur les murs de la faculté de Nanterre en mai 1968, peut nous servir de guide : « Ne me libère pas, je m’en charge ! » Effectivement, demander à l’autre de me libérer est, intrinsèquement, une forme d’aliénation qui annule tout effet émancipateur en créant une nouvelle dépendance. Quand l’esclave demande à son maître de l’affranchir, il renforce le pouvoir de son propriétaire. Ainsi, quand les associations sollicitent, auprès des autorités publiques, la reconnaissance de leur fonction sociale et politique, elles engagent un cercle identitaire vicieux :

·         Elles creusent leur déficit de légitimité car leur demande démontre qu’elles ne sont pas en mesure d’affirmer leur position – position qui dépend de la reconnaissance d’une autorité qui leur est extérieure ;

·         Elles aliènent leur autonomie en attendant qu’un tiers leur reconnaisse une marge de manœuvre, ce qui signifie qu’elles ne peuvent prendre cette liberté par elles-mêmes ;

·         Elles inféodent leur action, n’agissant que sur autorisation, ce qui est contraire à la capacité de tout acteur social de prendre part à la construction démocratique de la société.

Cette analyse ouvre une piste qui mérite d’être explorée. Si nous essayions de concevoir l’association d’action sociale comme un acteur social, capable de définir par lui-même son champ d’action, n’attendant la définition et la légitimation de son projet de personne d’autre que de l’initiative de ses membres collectivement organisés, affirmant une posture dans les enjeux de société qui ne requiert pas, a priori, de reconnaissance institutionnelle autre que celle du rapport de force qu’il parvient à établir avec son environnement. Il s’agit là d’une conception classique de l’association où des citoyens passent contrat au nom d’une initiative qui leur appartient et qu’ils entendent conduire en toute souveraineté. La plupart des associations naissent et vivent selon ce modèle.

Mais cette perspective esquisse par contre une figure en rupture avec l’histoire par laquelle les associations d’action sociale se sont construites. Fruits d’initiatives citoyennes qui entendaient répondre à des besoins sociaux non couverts par les services publics, les associations sont très vite devenues dépendantes des financements publics, beaucoup plus dépendantes que les associations des autres champs d’activité. L’allocation de fonds d’État (quel que soit le niveau de collectivité publique concerné) pour la conduite d’interventions sociales auprès de divers publics a justifié l’instauration de tout un système d’autorisations, d’habilitations, d’encadrement des coûts, de contrôle de l’utilisation des subventions, d’évaluation de la performance des actions. Toutes contraintes motivées par une bonne gestion des deniers publics. Qui pourrait, aujourd’hui, remettre en cause cette rigueur dans la gestion des fonds publics ? Rationalisation d’autant plus indiscutable que nous sommes en période de forte tension, voire de réduction, des moyens de l’État. Le problème n’est pas là.

La difficulté résultant de ce processus de professionnalisation de l’intervention sociale vient de l’exclusivité des missions portées par les associations, toutes assujetties au pouvoir régalien de l’État (qu’il soit central ou décliné dans des collectivités territoriales). Placées sous le seul régime de l’autorisation (à gérer des activités sociales ou médico-sociales), alimentées financièrement par les seules subventions publiques, contrôlées dans leurs pratiques par les pouvoirs publics, les associations d’action sociale se sont rendues complices du statut de mineures dans lequel les a placées cette évolution. Leur projet ne vit qu’à l’aide du stimulateur cardiaque des missions d’utilité sociale et d’intérêt général qui leurs sont déléguées. Leur organisation ne tient que sous l’effet du respirateur artificiel des autorisations qui leur sont consenties. Leurs finances ne sont équilibrées que par la perfusion budgétaire qui leur est injectée. Sans ces artifices, aucune association d’action sociale ne survivrait !

Ouvrir la voie de l’affranchissement de toutes ces dépendances peut donner le vertige. Les conséquences seraient considérables. Il faudrait les évaluer dans toutes leurs dimensions. Nous limiterons l’analyse des effets à quelques axes : la politique des ressources des associations d’action sociale, la politique de gestion des ressources humaines et le champ d’action ou d’intervention.

– Arrachez la perfusion ! (l'hybridation des ressources financières)

– Libérez votre capacité de décision ! (la gestion des ressources humaines)

– Etendez votre pouvoir d'agir ! (la diversification des actions)

Lire la suite  : http://www.repolitiserlactionsociale.org/article/associations-d%E2%80%99action-sociale-il-est-temps-de-s%E2%80%99affranchir

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