Prises dans un contexte complexe, incertain, mobile et risqué, les associations intervenant dans le champ de l’action sociale et médico-sociale cherchent à redéfinir leur légitimité. Leurs dirigeants inventent des postures innovantes ou reviennent à des fondamentaux trop vite abandonnés. Tous recherchent des solutions pour pérenniser leurs organisations, des opportunités pour redynamiser leurs projets.
C’était cela le fond de tableau qui a motivé les journées de mars du GNDA, tenues à Paris : l’économie sociale et solidaire constitue-t-elle une opportunité pour nos associations mises à mal par les différentes tentatives d’instrumentalisation dont elles sont l’objet ?
Au terme des échanges, passionnés et passionnants, entre de trop rares participants… nous pourrions décaler un peu la question : l’économie sociale ne serait pas une simple opportunité, elle pourrait constituer une « issue » pour les associations d’action sociale !
Une issue selon cinq directions qui se combinent entre elles : le positionnement des associations d’action sociale dans le jeu économique, leur management et leur gouvernance, leur rapport aux territoires et enfin la conduite du changement social.
L’ESS, une issue quant aux enjeux économiques
Les associations d’action sociale évoluent dans un champ de forces magnétiques en tension entre deux polarités : L’administration publique et l’économie capitaliste.
Ces polarités, avec leurs convergences et leurs incohérences forment un champ de forces duquel les associations d’action sociale ne peuvent s’extraire. Elles doivent s’y mouvoir sans se trouver happées par une logique.
N’est-ce pas être happé par la logique de marché quand des associations se mettent en concurrence pour conquérir de nouveaux marchés ? Ou quand les « grosses » absorbent les « petites » ?
N’est-ce pas, en sens inverse, être happé par la logique administrative quand le principe de l’appel d’offre (ou sa version « politiquement correcte » de l’appel à projet) devient le seul mode de régulation des réponses aux besoins sociaux ?
L’issue que représente une référence explicite aux principes de l’économie sociale et solidaire pour les associations d’action sociale repose sur l’enjeu essentiel de la non-lucrativité. Ce concept doit être précisé car il ne suffit plus à identifier le positionnement des associations dans les enjeux économiques. Dans des termes plus « marxisants », nous pourrions dire que ce qui différencie les organisations de l’ESS, c’est la socialisation de l’outil de production. Personne n’en est propriétaire à titre individuel. Cela oblige à replacer sur un plan collectif les enjeux d’appropriation du projet et de sa conduite.
En termes économiques, il s’agit là d’une prise de position radicale dans le jeu social de production de richesses, d’une véritable alternative à la logique de marché capitalistique. Il ne s’agit plus d’être pris en sandwich entre le « tout marché » et le « tout public » mais d’apporter au jeu économique une tension supplémentaire en constituant un troisième pôle d’attraction qui ne peut être confondu avec les deux autres.
L’ESS, une issue pour les formes de management
La conséquence de cette première prise de position concerne les formes de management qui ne peuvent être identifiées totalement aux modèles classiques de la direction des entreprises.
Parce que les entreprises de l’ESS veulent « entreprendre autrement », elles convoquent des registres inédits de management fondés sur la coopération et la collaboration collective.
Les modalités de dirigeance s’appuient sur des alliances originales entre les cadres dirigeants et les administrateurs qui combinent l’expertise professionnelle et la mobilisation citoyenne, les registres militants et techniques. Alliance symbolisée par l’équilibre des rôles entre le président et le directeur général mais qui concerne aussi tous les acteurs.
Les formes d’engagement des acteurs mobilisent toutes les énergies disponibles pour permettre à chacun de contribuer au projet – celui-ci étant la seule véritable richesse produite par l’association d’action sociale. Cela génère, par exemple, des modèles renouvelés de dialogue social : l’enjeu n’est pas de partager les plus values monétaires du travail mais de faciliter les bonnes conditions de l’inscription de chacun dans le processus d’action sociale.
L’ESS, une issue pour la gouvernance
En surplomb des formes de management sont interrogées les modalités de gouvernance des organisations. Il s’agit ici de l’enrôlement des parties prenantes. Pour ce qui concerne les associations d’action sociale, ce sont essentiellement les adhérents et administrateurs, les professionnels et les usagers et leurs proches.
L’arrimage des associations d’action sociale à l’ESS est une issue déterminante qui permettra de lever l’hypothèque qui pèse sur des organisations qui ne sont pas parvenues totalement à associer tous les acteurs au pilotage du projet. Il est urgent que la légitimité des associations d’action sociale se refonde sans tricherie ni faux-semblant sur leur capacité à se tenir aux côtés des usagers, de leurs besoins et attentes. Cette légitimité se base sur l’aptitude des associations à révéler les potentiels des personnes, leurs capacités d’auto-organisation, et non sur la fonction de transmission des politiques publiques auprès des groupes sociaux qui en sont les destinataires. L’association se justifie d’abord comme révélateur avant d’être un transmetteur.
Cette réorientation des fondamentaux associatifs, appuyés sur la logique de promotion des personnes qui marque l’ESS, suppose de repenser à nouveaux frais les formes d’organisation et de fonctionnement pour que les associations deviennent de véritables espaces de médiation démocratique.
L’ESS, une issue pour l’inscription territoriale des associations d’action sociale
Dans le prolongement de ce qui précède, le rapport aux territoires doit être repensé. Non pas selon les logiques techno-administratives (ARS, découpages politiques ou économiques) mais selon la capacité des associations d’action sociale à penser le territoire à partir des perceptions qu’en ont les habitants. Nous ne parlerons plus au singulier car les territoires deviennent multiples et à géométrie variable. Ils sont culturels, symboliques, relationnels, identitaires et se combinent selon des logiques propres aux parcours de vie des personnes qu’accompagnent les associations. Associations d’action sociale qui, selon cette perspective, deviennent au sens où l’indique l’Uniopss, des associations de solidarité.
Cette perspective de s’inscrire dans les réalités territoriales, comme agent de développement, est très marquée par l’expérience de l’ESS qui s’est toujours pensée comme acteur structurant des espaces sociaux, tant au plan économique que de celui du lien social et de la promotion des communautés d’intérêts. L’originalité de l’ESS est d’avoir toujours relié ces trois dimensions.
L’ESS, une issue pour le projet de changement social
La dernière issue qu’offre une référence explicite aux valeurs de l’ESS est sans doute la plus déterminante face au contexte menaçant que connaissent les associations de solidarité. En effet, elles ne fondent pas leur action sur une fonction d’agent assurant pour le compte de l’Etat l’accompagnement des victimes du progrès économique et social. Elles portent l’ambition du changement social. C’est parce que les associations de solidarité interrogent une construction sociale inégalitaire, discriminante et excluante qu’elles entendent proposer des alternatives. Accompagner les personnes en difficulté ne se limite pas à apaiser leurs souffrances mais entend créer pour elles des conditions de vie plus dignes, plus respectueuses.
Cette visée de changement social est au fondement des associations de solidarité en cohérence avec la mouvance de l’ESS qui entend se placer en alternative aux modèles étatiques et capitalistes.
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Plus qu’une simple « référence » (c’était le titre des journées de Paris du GNDA sur l’ESS), l’arrimage des associations de solidarité aux logiques d’une économie différente, délibérément sociale et résolument solidaire est une véritable issue qui ouvre des perspectives nouvelles.
N’est-ce pas le meilleur moyen d’échapper à l’alternative enfermante de la logique marchande ou de l’instrumentalisation par les décideurs politique ?

Roland JANVIER, Michel JEZEQUEL, Jean LAVOUE

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