INTRODUCTION

Il y a quelques jours, je lisais un article de « Philosophie Magazine » sur la nature : a-t-elle toujours raison ? Francis Hallé, biologiste et botaniste, comparant l’organisation des végétaux à celle des animaux, avance une hypothèse surprenante : « Une homologie fonctionnelle unit la surface interne et digestive de l’animal à la surface externe et assimilatrice de la plante de sorte que l’on peut se représenter l’animal comme une plante qui se serait retournée sur elle-même, en enfouissant ses feuilles et ses racines dans son tube digestif, et la plante comme un animal qui porterait ses entrailles en guise de pelage.[1] »

Cette image, qui décale totalement notre manière de voir les plantes et les bêtes, m’a fait penser au thème de ces journées d’étude : « Désinstitutionnalisation ». En effet, nos institutions d’aujourd’hui – celles qu’il faudrait maintenant désinstitutionnaliser – ne sont-elles pas des organisations qui, à l’image de l’animal qui fut plante avant de se retourner sur lui-même, se seraient introverties ? Autrement dit, nos organisations actuelles, qui, à leur origine, étaient totalement tournées vers leur environnement, ne se sont-elles pas égocentrées par une logique de recentrement ?

Les organisations d’action sociale se sont créées en osmose avec leur contexte. Elles sont nées de la volonté de quelques-uns de répondre aux besoins sociaux. Elles se situaient dans leur environnement telle la plante qui « se nourrit de la lumière solaire qui est inépuisable et stocke son énergie pour croître en hauteur. » Puis, l’évolution faisant son œuvre, les organisations d’action sociale se sont de plus intéressées à elles-mêmes, aux conditions de leur survie, à la pérennité de leur organisation. Elles seraient devenues progressivement comme l’animal qui « est un prédateur qui se nourrit en faisant la course à ses proies. » Martin Legros, l’auteur de l’article, explique que cette comparaison entre la plante et l’animal « permet de comprendre pourquoi la plante gère mieux l’énergie que l’homme ou l’animal. Nous absorbons notre énergie par intermittence et en trop grande quantité, ce qui nous contraint à rejeter une masse considérable de déchets, naturels ou artificiels. »

Ces propos sont d’une particulière actualité alors que se tient à Paris la conférence mondiale pour le climat (Cop 21), mais aussi au moment où le gouvernement publie un « plan d’action en faveur du travail social et du développement social ».

En effet, le temps est venu de développer une critique des institutions d’action sociale pour vérifier, d’une part si elles sont en phase avec les enjeux environnementaux qui menacent la planète, et d’autre part, si elles sont encore d’actualité au regard des orientations fixées pour le travail social.

Je vous propose ainsi de développer une lecture critique de ce que sont les institutions d’action sociale au regard des quatre axes du plan d’action interministériel pour le travail social (participation des usagers, développement social, revalorisation du travail social et donc des professions, gouvernance du travail social) en appliquant à chacun de ces aspects la même grille : Quel est l’héritage (ce que véhiculaient les institutions) ? Comment la commande aux institutions évolue-t-elle (ce qu’induit le plan d’action) ? Et comment, dans ce contexte, pouvons-nous imaginer « faire institution autrement » (cette expression étant pour moi un synonyme de désinstitutionnaliser) ?

  1. Désinstitutionnaliser les places et les rôles
    • Ce que nos vieilles institutions véhiculaient de représentations : la soumission

La matrice des formes institutionnelles reposait sur la toute-puissance transcendante de Dieu (l’Eglise était alors l’institution des institutions). C’est ce modèle qui autorisait l’institution de l’ancien régime d’avoir tout pouvoir sur l’homme.

L’institution issue de la Révolution française modifie un peu la donne. La puissance de Dieu est supplantée par celle de l’Etat sur l’individu (l’armée, la justice, l’école). Le sujet (chacun notera l’ambiguïté du terme) est soumis au pouvoir de l’institution. Il lui revient d’être conforme à ses attentes sur lui.

En travail social, l’institution est pensée sur ce modèle. L’individu doit s’adapter à l’organisation qui a été pensée pour lui, qui sait à sa place ce qui est bon pour lui.

  • Ce que la commande faite au travail social modifie : la participation

L’usager, avec l’évolution législative, devient une personne titulaire de droits. La loi rénovant l’action sociale et médico-sociale du 2 janvier 2002 consacre le principe selon lequel la participation est la condition même de l’action pour/avec l’usager.

Il s’agit de la participation individuelle de la personne accueillie au projet la concernant mais aussi de sa participation à la vie et au fonctionnement de l’établissement ou du service qui l’accueille ou l’accompagne.

Mais le plan d’action va plus loin : il impose désormais la participation des usagers aux formations des travailleurs sociaux ainsi que leur participation à l’élaboration des politiques publiques d’action sociale.

  • Comment faire institution autrement ? l’émancipation

Le « retournement » à opérer (remettre les « feuilles » à l’extérieur de nos organisations) consisterait à décentrer l’organisation d’elle-même pour la focaliser sur l’usager. D’autocentrée sur ses intérêts propres, l’institution refondée du travail social deviendrait une organisation exo-centrée, c’est-à-dire dont le centre de gravité se situerait en dehors d’elle.

Il ne s’agit plus de « prendre en charge » des individus souffrant de pathologies, de handicaps ou exclues socialement mais de « prendre en compte[2] » des habitants. « Prendre en compte », c’est reconnaître des acteurs, dotés d’un pouvoir d’agir sur leur vie, capables de prendre en main leur destin, qui s’inscrivent dans un processus d’émancipation personnelle, collective et sociale. C’est dans cette dynamique d’émancipation que réside la résolution de ce qui fait problème et non dans le traitement focalisé sur « le » problème.

Concevoir des institutions au service de l’émancipation des personnes suppose un réel effort de pensée pour « sortir des cadres ». Dans cette démarche, il est question d’« Aller vers » selon ce concept d’action si cher aux pratiques de prévention spécialisée. Il est question de se situer « aux côtés » des habitants. L’institution désinstitutionnalisée / réinstitutionnalisée est actrice de changement dans les territoires d’action…

  1. Désinstitutionnaliser le rapport au territoire
    • Ce que nos vieilles institutions véhiculaient de représentations : La féodalité

Là aussi, la matrice des modèles organisationnels de l’ancien régime est encore agissante, l’institution se pense comme une féodalité. Le territoire social est organisé comme une mosaïque. Chaque parcelle est couverte par les prérogatives d’une institution : le spirituel par l’Eglise, le savoir par l’école, le pouvoir par l’Etat… et les affaires sociales par des organisations idoines dont c’est la spécialité et l’exclusivité.

C’est le modèle historique du château dans la campagne entouré de hauts murs et, à sa tête, d’un directeur « seul maître à bord après Dieu » qui prédomine dans les formes historiques d’institutions.

On peut mesurer la force structurante qu’a eu, pour le travail social, ce quadrillage institutionnel (Cf. « la police des familles » de J. Donzelot et « l’institution totale » d’E. Goffman)

  • Ce que la commande faite au travail social modifie : la coopération

L’affirmation du développement social comme un élément constitutif du travail social dans le plan interministériel adopté le 21 octobre en conseil des ministres, est à noter comme un moment historique. Il est assigné au travail social la mission essentielle (substantielle) de contribuer au développement social.

Là, ce sont les thèmes attachés au développement social qui sont convoqués. En voici une rapide définition : Le développement social est un processus participatif de production de la société par les acteurs eux-mêmes, sur un territoire, visant la promotion de chacun – individuellement et collectivement – et s’inscrivant dans une perspective soutenable et durable. Il repose sur la définition d’un projet commun, co-construit avec et par les habitants selon une logique de développement qui intègre toutes les dimensions de la vie sociale (économie, environnement, culture, santé, emploi, habitat, liens sociaux, loisirs, etc.). Le maître mot du développement social est la participation.

Et le plan d’action lie étroitement développement social et capacité de coopération des organisations. Cette coopération peut se lire et se vivre  à deux niveaux :

  • S’associer sur des intérêts communs qui rejoignent les intérêts particuliers de chaque organisation. Cette conception réductrice du développement social recouvre les actuelles pratiques de coopérations opportunistes des organisations. Comme par exemple pour répondre à des appels à projet. Dans ce cas, ce qui compte n’est pas le projet partagé mais la défense des intérêts égocentrés de l’organisation.
  • Construire des complémentarités signifiantes entre des organisations par nature « incomplètes » (condition pour lutter contre l’institution totalitaire). C’est l’insuffisance de l’organisation qui en fait sa richesse. Au lieu de reconstruire en son sein toutes les compétences, elle va chercher, dans son environnement, les compétences existant déjà et qui vont l’enrichir…
    • Comment faire institution autrement ? la biodiversité

Penser l’institution comme une organisation de manque nous ramène à l’analogie de mon introduction : La plante ne se suffit pas à elle-même alors que l’animal peut tomber dans l’illusion de la toute-puissance autosuffisante. La plante attend la lumière du soleil, l’accueille, la métabolise silencieusement, elle est totalement dépendante de son environnement. L’animal va chercher sa proie, la dévore bruyamment, la « consomme ». L’animal détruit ses ressources vitales quand la plante les transforme sans les amoindrir (il n’y a pas moins de soleil s’il y a beaucoup de végétaux). La plante, être de manque, est plus durable que l’animal (les arbres les plus vieux connus ont 42 000 ans !).

Désinstitutionnaliser, c’est-à-dire faire institution autrement, consiste à modifier le rapport écologique de nos organisations (de techno-logique, elles deviennent éco-logique[3]). L’institution désinstitutionnalisée est inscrite dans un rapport de dépendance à son territoire. Elle n’en consomme pas les ressources mais s’y inscrit dans une dynamique d’échange. Cette dimension nous renvoie à la notion d’écologie. L’institution désinstitutionnalisée a conscience que sa survie dépend de la survie des autres dans une dynamique de renforcement réciproque. Cela nous renvoie à la notion de biodiversité. L’institution désinstitutionnalisée cherche à développer le maximum d’interactions avec son contexte et les autres acteurs qui y vivent (dont les habitants). Cette dernière piste d’action nous renvoie à la notion d’écosystème.

  1. Désinstitutionnaliser la conception du travail social
    • Ce que nos vieilles institutions véhiculaient de représentations : faire « pour »

La matrice de la charité chrétienne a laissé des traces : vouloir faire le bien de l’autre ne souffre aucune remise en cause, aucun doute sur la bonne intention de l’auteur, donc aucune critique des effets produits.

Historiquement, le travail social a été porté par la supposée supériorité de l’aidant sur l’aidé. C’est un rapport de pouvoir, une domination sociale et culturelle, idéologique.

Les professionnels ont été (sont formés) selon cette logique de distinction (Bourdieu), là où il faudrait fonder l’intervention sur la dynamique de la différenciation.

  • Ce que la commande faite au travail social modifie : faire « avec »

La volonté du plan d’action en faveur du travail social et du développement social est de mieux reconnaître le travail social et de moderniser l’appareil de formation : refonte des formations, troncs communs, équivalences universitaires, reconnaissance du travail social comme discipline scientifique, création d’écoles supérieures en intervention sociale… A bas bruit, si on ajoute à cette liste la participation des usagers aux formations initiales et continues, c’est la question du positionnement professionnel qui est mise au travail.

L’ancienne posture de l’assistante sociale ou de l’éducateur laisse progressivement la place à des métiers développant l’art de l’accompagnement. Il s’agit de faire « avec » l’usager, avec sa volonté, avec ses potentiels, avec son entourage…

  • Comment faire institution autrement ? faire « ensemble »

Mais cette perspective du « faire avec », devenue classique, n’est peut-être pas encore suffisante pour réellement faire institution autrement.

Il s’agirait maintenant de passer du « faire avec » au « faire ensemble ». C’est-à-dire de ne plus penser l’intervention professionnelle comme une réalité distincte, séparable, de la vie des usagers. Faire ensemble, c’est lier nos destins entre professionnels et usagers, s’associer pour agir ensemble. Selon cette perspective, il n’y en pas un qui donne et un qui reçoit mais deux qui agissent et créent ensemble.

Toute la question est alors de penser des organisations qui libèrent cette créativité : Créativité des usagers, des professionnels, des activités, des formes d’organisation et des modalités d’action.

Cela interroge l’institution à tous les étages : gouvernance, dirigeance, pouvoir et délégations, hiérarchie, processus décisionnels, liens transversaux et fonctionnels…

  1. Désinstitutionnaliser la gouvernance de l’action sociale
    • Ce que nos vieilles institutions véhiculaient de représentations : La programmation

Avant, les affaires sociales étaient affaire d’Etat (surtout depuis que l’Etat révolutionnaire a récupéré la « dette sacrée » des secours publics aux citoyens malheureux), donc inscrites dans une logique descendante (top-down).

C’est une chaîne de production à sens unique du travail social qui a ainsi été conçue. Elle part du concepteur de l’action, transite par un traducteur, est mise en œuvre par un acteur pour parvenir (enfin) au bénéficiaire.

Les associations d’action sociale, à la recherche de leur subsistance (depuis qu’elles se sont retournées sur elles-mêmes), sont devenues de dociles transmetteurs des politiques publiques. Le projet d’action sociale, porté par les acteurs de terrain, est ainsi devenu un programme à mettre en œuvre, commandé par d’autres, décidé sans eux.

  • Ce que la commande faite au travail social modifie : la gestion

Là, qu’il me soit permis d’être un peu critique à l’égard du plan d’action gouvernemental. Il prévoit quatre éléments :

  • La transformation du Conseil Supérieur du Travail Social (CSTS) en Conseil Interministériel du Travail Social (CITS). On remplace une institution égocentrée par une autre ;
  • La création – par les préfets ! – de comités d’éthique départementaux, comme si l’éthique pouvait s’inscrire dans une logique descendante du pouvoir d’Etat vers le peuple… ;
  • La création d’observatoires régionaux du travail social (Cf. expérience du Conseil Régional du Travail Social de Bretagne) ;
  • L’évaluation du plan d’action : « Afin de créer les conditions d’une mobilisation collective de l’ensemble des partenaires autour du plan d’action, les indicateurs de résultats et les modalités d’évaluation devront être définis de façon conjointe et partagée. Ils pourront être intégrés au rapport sur les nouveaux indicateurs de richesse qui sera remis chaque année au Parlement, en application de la loi n° 2015-411 du 13 avril 2015 visant à la prise en compte des nouveaux indicateurs de richesse dans la définition des politiques publiques. »

Il n’est pas possible de parler de la commande faite au travail social sans faire référence aux pratiques introduites par les mécanismes de mise en concurrence : appels à projets ou appels d’offre… Tout une mécanique qui met à mal la responsabilité des acteurs associatifs dans le maillage territorial des réponses aux besoins. Le travail social devient un « marché ». Et les conséquences sur les institutions sont redoutables…

  • Comment faire institution autrement ? la transformation sociale

Il nous faut penser des institutions qui participent à la construction d’une société plus juste, plus égalitaire, plus intégrative, plus respectueuse. Autrement dit, changer de regard sur nos formes d’organisation pour penser des « organisations du seuil ».

L’organisation du seuil est d’abord intéressée par les lieux où elle échange avec son environnement. Ce n’est pas en son centre que se jouent ses dynamiques mais à sa périphérie, là où les interactions sont les plus fortes, les plus exposées.

Inscrite dans de fortes interactions avec son milieu, elle y joue le rôle d’acteur de développement de son territoire d’appartenance car elle lie son destin à celui du lieu où elle agit, avec les habitants, au milieu d’eux.

L’organisation du seuil parvient à déplacer son centre de gravité hors de ses limites. C’est-à-dire que sa dimension écologique la rend fortement solidaire des autres acteurs de son environnement. Selon une dynamique de réciprocité organisatrice, leur renforcement dépend de la pérennité et de la qualité des partenaires (c’est le principe de coopération qui est l’inverse de la concurrence).

L’organisation du seuil est un système polycentrique. C’est-à-dire qu’elle articule de multiples pôles qui entretiennent la biodiversité de l’ensemble et la confrontation de lieux et d’approches multiples. Cela remet en cause la prédominance de la seule logique verticale descendante au profit de dynamiques transversales.

Elle est polyarchique non pas parce qu’elle remet en cause le principe organisé d’une stratification des rôles et des pouvoirs de décision mais en prenant conscience que le système d’autorité (autorisation => auteur) est un assemblage complexe de responsabilités croisées, partagées, parfois confisquées, souvent redistribuées.

C’est la collégialité qui est convoquée dans cette conception plus riche que la simple pyramide hiérarchique, nécessaire mais non suffisante à la production d’une intelligence collective.

CONCLUSION

En conclusion, de quoi parlons-nous quand nous disons « désinstitutionnaliser » ?

A l’origine de ce terme, c’est le vaste mouvement de remise en cause des pratiques asilaires dans le secteur psychiatrique qui emploie ce terme pour signifier la nécessité de sortir les patients de l’hôpital et envisager d’autres façons de soigner que l’enfermement.

Le courant néo-libéral s’est emparé de ce concept en le détournant. Il ne s’agissait plus alors de « faire institution (soignante) » autrement mais d’éradiquer les institutions qui sont alors réduites à des formes d’organisation qui limitent la capacité d’initiative des individus et leur inaliénable autonomie.

Aujourd’hui, le débat est donc piégé. En référence aux courants de la psychothérapie institutionnelle, il nous faut penser la désinstitutionnalisation comme une approche critique des formes instituées héritées du passé qui refonde une autre façon de faire institution.

Faire institution, c’est aménager, dans l’espace social, des médiations organisationnelles qui permettent de faire société entre des personnes différentes, de créer des passerelles entre elles et le bien commun, de faciliter, à différentes échelles, un vivre ensemble fondé sur du commun.

Cette position stratégique consiste donc à tirer tout le profit d’un regard critique sur l’histoire des institutions pour inventer une autre manière d’agir ensemble. Cela n’implique pas la remise en cause radicale de ce qui fut pour créer de toute pièce un âge d’or illusoire. Cela implique de « changer de regard ».

[1] Philosophie magazine, n°94, novembre 2015, Et si l’évolution se plantait ? p. 46.

[2] Saül Karsz, Pourquoi le travail social, Dunod, 2004.

[3] B. Dubreuil et R. Janvier, Conduire le changement en action sociale : Mutations sociétales, transformation des pratiques et des organisations, ESF, 2015.

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