L’action sociale, à travers ses textes de référence, se situe dans une double perspective : d’une part elle a pour fonction d’accompagner les personnes qui s’adressent à ses services dans la résolution de leurs problèmes ; d’autre part, elle promeut l’inscription de ces personnes dans une participation collective. Cette double injonction peut faire penser, au premier abord, à un paradoxe : comment articuler l’aide individuelle – qui requiert discrétion et singularité – avec un accompagnement collectif – qui requiert publicisation et assimilation ? La personnalisation des prestations et la promotion d’une participation collective sont en fait les deux faces d’une même pièce qui fait toute la richesse du travail social à travers son histoire. Celui-ci a évolué sans cesse entre différents héritages qui, selon les moments et les situations, privilégiait tantôt un versant plus psychosociologique (l’invention du case-work dans la première moitié du XIXè siècle), tantôt une référence plus psychanalytique (certaines modélisations de la relation d’aide à visée thérapeutique), tantôt une tendance plus sociologique (le travail social communautaire) et croisant des héritages issus d’influences religieuses ou de l’éducation populaire. Cette évolution, non-linéaire, en fait sa force et sa capacité à s’adapter aux mutations sociétales. Ce sont les deux faces de la même pièce qu’est l’action sociale qui obligent à penser simultanément l’action et l’organisation qui supporte celle-ci. Cela revient à affirmer que la forme est aussi importante que le fond. Cette dynamique est intrinsèque au travail social qui vise, au-delà de la résolution individuelle des problèmes, à la construction d’une société intégrée où chacun peut/doit trouver sa place. Ces deux faces de cette même pièce s’inspirent profondément d’une conception unifiée des droits de l’Homme déployée depuis la Révolution française. Ces droits de l’Homme ne sont rien d’autre que l’affirmation collective de libertés individuelles. Ils constituent un « bien commun » qui s’applique au niveau des personnes autant qu’au niveau des groupes et des communautés. C’est au plan des mises en œuvre au plus près des personnes qu’ils fondent leur légitimité. Articuler constamment l’action et l’organisation qui la porte oblige les acteurs du social à intégrer trois dimensions critiques essentielles à l’amélioration du dispositif d’intervention :

  • Une analyse critique des conditions de réception de l’aide par les usagers. Il ne s’agit plus de légitimer l’action par la bonne volonté de vouloir le bien de l’autre, il faut aller voir ce que cela produit et, pour cela, entendre ce qu’en disent les personnes accompagnées.
  • Une analyse critique des conditions de construction de l’aide. Là le regard se porte sur l’organisation et sa capacité à associer toutes les parties prenantes dans le processus d’action. Concrètement, cela signifie que l’usager, non en tant que bénéficiaire singulier mais assimilé à un groupe d’utilisateurs, a son mot à dire sur l’organisation dont il profite.
  • Une analyse critique des effets de l’aide, tant au plan individuel que collectif. C’est le registre de l’évaluation dont il est alors question. Une évaluation qui ose investiguer tous les impacts de l’action, et pour cela, qui croise les regards et confronte les points de vue.

Articuler individuel et collectif tend à modifier la manière d’envisager les problèmes sociaux des personnes. C’est une façon de passer du problème individuel à une question plus collective. Autrement dit, l’articulation des deux dimensions permet aux usagers de découvrir que ce qui leur pose problème dans leur vie peut aussi faire problème dans la vie d’autres personnes. Ainsi « son » problème devient « le » problème, c’est-à-dire une question sociale. Ce processus qui va de l’individu au groupe permet de repolitiser la question sociale. C’est un moyen de collectiviser la recherche de solutions au plan politique plutôt que de transformer les dysfonctionnements en pathologies individuelles. Articuler individuel et collectif tend également, et dans la même dynamique, à modifier la répartition des places et des rôles. Là où l’exclusive individualisation de la relation d’aide enferme les acteurs dans des fonctions clivées (sachant/non-sachant, aidant/aidé, donateur/récepteur…), l’introduction, en complément, d’une problématisation collective favorise de nouvelles postures. D’une part, cette forme de travail mobilise les compétences des uns et des autres, et notamment les capabilités de l’usager. D’autre part elle permet aux professionnels d’opérer un pas de côté qui évite de faire peser sur leurs seules épaules la responsabilité des solutions à apporter. Finalement, l’art d’associer les dimensions individuelles et collectives en action sociale est une bonne voie pour promouvoir un « faire ensemble ».

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