Tout le monde convient que les associations d’action sociale se sont massivement créées, après la seconde guerre mondiale, pour accompagner l’important accroissement de l’offre sociale et médico-sociale en France.

Ces créations ne se sont pas effectuées selon une simple volonté utilitariste. Les associations entendaient mettre en œuvre, via leurs activités d’utilité sociale, des valeurs, un projet, une conception de la société. Nous pouvons schématiquement identifier quatre catégories de filiation :

  • Les associations du type des « Sauvegardes » qui sont nées de la volonté de personnalités influentes pour assurer l’accompagnement de mesures sociales, notamment en protection de l’enfance. Fondées sur un fort professionnalisme ces organisations étaient gouvernées par des notabilités. Elles développent des régulations de type corporatiste.
  • Les mouvements de parents se sont créés sur la volonté de familles de répondre collectivement aux besoins de leur enfant handicapé. Le modèle du bénévolat militant y est plus présent. La dimension utilitaire de l’action, associée à la forte présence des familles, configure un rapport particulier à la professionnalité.
  • Les associations d’origine confessionnelle représentent le prolongement associatif des œuvres développées par les grands ordres religieux. La dimension caritative y est dominante sur une base philanthropique. Elles donnent naissance à des modèles plutôt charismatiques fondés sur le don.
  • D’autres associations sont issues de la mouvance de l’éducation populaire. Fondées sur le principe de l’initiative citoyenne, elles développent des projets plus axés sur une conception des relations sociales. Elles tendent à mobiliser les habitants selon des principes de coopération.

Ces filiations historiques peuvent encore faire référence dans les projets associatifs des unes ou des autres. Au fil du temps, les valeurs fondatrices ont eu tendance à s’estomper sous l’effet de la technicisation toujours plus grande des interventions, de la primauté des régulations professionnelles, du poids des contraintes administratives et budgétaires. Progressivement, ces associations porteuses de projets sont devenues opératrices de prestations.

Les références qui ont fondé la plupart des associations sont aujourd’hui percutées de plein fouet par l’évolution de la commande publique. La prédominance du modèle administratif de gestion des rapports – devenus tutélaires – entre la puissance publique et les associations est couplée à une vision libérale des modes de régulation. S’impose alors la mise en concurrence dans un cadre qui reste cependant administré par le pouvoir étatique quel qu’en soit le niveau. C’est ainsi une conception très instrumentale du rôle des associations qui se développe : elles deviennent gestionnaires, offreurs de service, leur action se recroqueville sur la prestation. Les associations d’action sociale ne disposent plus des audiences qui avaient marqué leur période d’influence sur l’action publique.

Dans ce contexte, il n’est pas suffisant de développer une rhétorique sur la réhabilitation du projet associatif et réclamer leur reconnaissance par les autorités. Le réinvestissement de la dimension politique et axiologique des associations, la réhabilitation de leur fonction tribunitienne – c’est-à-dire leur capacité à participer pleinement à la délibération démocratique quant à la définition du bien commun – suppose de repenser leur place dans le jeu social et d’interroger leur modèle organisationnel.

Réhabiliter la place et le rôle des associations d’action sociale suppose un triple mouvement qui active concomitamment la reconnaissance de la légitimité des revendications des citoyens-usagers, la délimitation du rôle des pouvoirs publics et la promotion des associations comme acteurs du lien social.

Reconnaître la demande des habitants consiste à assumer socialement et politiquement la force subversive de leurs revendications. La citoyenneté ne peut se réduire exclusivement à une posture individuelle. Son exercice requiert des organisations collectives autonomes. C’est sur la différenciation des interlocuteurs et des intérêts en présence que repose le débat démocratique. Les usagers n’ont aucun intérêt à être atomisés dans une position individualiste-consumériste, ni à être récupérés par les jeux politiciens, pas plus qu’à être instrumentalisés par les logiques technocratiques. Il n’est pas plus envisageable que les associations d’action sociale, gestionnaires d’établissements ou de services, s’approprient le droit de parler en lieu et place des usagers. Certes, certaines associations reposent sur une gouvernance associant directement les usagers mais cela ne peut, du fait des genèses expliquées plus haut, constituer un modèle généralisable.

Les élus ne sont autorisés à prendre des décisions que par le mandat que leur ont confié les électeurs. Ce n’est pas parce qu’ils payent qu’ils décident mais parce que leurs décisions s’inscrivent dans un programme validé par l’expression majoritaire du peuple souverain. C’est ainsi que les pouvoirs publics sont délimités. Cette démocratie représentative – qui s’articule et complète la démocratie directe de la revendication des citoyens – n’autorise pas les pouvoirs publics à occuper toutes les places, depuis l’appréciation des besoins jusqu’à la mise en œuvre des réponses et à leur financement ainsi qu’à leur contrôle et à leur évaluation. Le jeu démocratique n’autorise pas les pouvoirs publics à s’approprier toutes les expertises. Celles-ci doivent rester partagées sans que personne ne puisse confisquer l’expertise vécue par les habitants, là où naissent les demandes.

Le troisième volet de ce triptyque concerne les associations d’action sociale. Ce sont elles qui, pour l’essentiel, portent la mise en œuvre des réponses sociales, planifiées, autorisées et financées par la puissance publique qui s’appuie sur leur professionnalisme – dont l’analyse historique montre le potentiel et les limites. Elles ne peuvent être de simples exécutantes, sauf à croire que l’action sociale n’est qu’un jeu simple de cause à effet (stimuli/réponse, action/réaction). Comme s’il était possible que l’intervention n’ait aucun effet en retour sur le besoin lui-même et qu’elle puisse se concevoir indépendamment du contexte de la demande. La plus-value associative est de mettre en œuvre des actions d’intérêt général dans le cadre des orientations définies par l’État mais selon les valeurs qui les animent. En ce sens elles sont avant tout des associations de solidarité se fixant pour tâche de ravauder et de développer le lien social.

C’est cette triangulation des trois instances que sont les usagers-citoyens, les pouvoirs publics et les associations de solidarité qui articule ces trois dimensions essentielles de la vie démocratique : revendiquer / décider / agir.

Pour tenir leur place dans ce triptyque, les associations de solidarité doivent s’affranchir des entraves qui menacent aujourd'hui leur avenir. Elles pourront ainsi assumer pleinement leur rôle d’acteur qui ne se légitime ni par le fait de parler en lieu et place des usagers, ni de s’inscrire dans un rapport instrumental de dépendance aux autorités publiques. Cela suppose qu’elles interrogent leurs fonctionnements.

Il est nécessaire de revisiter les modèles d’organisation des associations de solidarité trop largement inspirés soit, par isomorphisme, du fonctionnement techno-administratif, soit, par imitation, de l’archétype de l’entreprise de production de biens marchands. Les associations ne doivent-elles pas s’affranchir du schéma autocentré où l’intérêt et la pérennité du dispositif priment sur sa fonction d’utilité sociale ? Le réflexe égocentrique semble inadéquat à l’association de solidarité pour la simple raison que son centre de gravité n’est pas en son sein mais hors d’elle. Elle porte un projet au service des habitants, dans les territoires où elle agit, au profit d’un développement social qui ne suppose ni son enrichissement ni son développement quantitatif. Les discours sur la nécessité des fusions associatives fondés sur une analyse en termes de masses critiques et visant à atteindre des volumes soi-disant viables font l’impasse sur cette donnée essentielle : c’est la diversité des histoires associatives, de leurs projets, de leurs liens avec les territoires, avec les habitants et les collectivités publiques qui ont permis de développer une biodiversité constitutive d’un riche terreau d’action sociale. Comment donc, si les associations s’affranchissent des modèles dominants, assurer la vie d’associations durables ?

Cela suppose peut-être qu’elles révisent leurs organisations afin de créer des structures souples, orientées vers la coopération et l’enracinement local, plus axées sur les échanges et l’interaction que sur leur égocentrisme. Nous pouvons nommer ces organisations des « institutions du seuil[1] » par différenciation d’avec les modèles autocentrés. Il s’agirait alors de défendre une conception des organisations associatives solidaires des habitants et se tenant au plus près de leur vie, qui lient leur destin à celui des territoires où elles agissent, qui assument leurs interdépendances dans un jeu riche d’interactions multi-partenariales, moyen le plus efficace de les prémunir contre la tentation totalisante et le tropisme de l’hypertrophie. La tentation totalisante, c’est la tendance naturelle des organisations d’action sociale à répondre à tous les besoins de leurs usagers au lieu de faire usage des ressources disponibles dans l’environnement permettant et facilitant l’accès au droit commun de tout habitant (les organismes de formation, les structures de loisirs, les lieux communs de socialisation…). L’hypertrophie, c’est le tropisme lié au modèle exclusif du grossissement laissant croire que la quantité et l’accumulation donnent consistance au projet associatif et que la position dominante sur une activité est gage de pérennité.

Ce projet d’organisation alternative remet en cause le rapport classique entre centre et périphérie du système pour donner plus de poids aux zones d’échanges qui sont au pourtour. L’enjeu est ici d’entretenir une certaine porosité des limites institutionnelles pour favoriser les interactions. Le clivage dedans/dehors s’estompe alors, évitant une position identitaire défensive pouvant aller jusqu’à une relation hostile à son environnement, pour développer une fluidité des échanges. Cette forme liminaire d’organisation interroge également les liens internes de subordination car, ce qui compte, c’est de développer le pouvoir d’agir des parties prenantes, d’accroitre leur capacité d’initiative. Il s’agit alors de penser un rapport hiérarchique qui est au soutien des professionnels, à l’étayage de leur travail. Elle interroge aussi le jeu concurrentiel dont on voudrait nous faire croire à ses vertus régulatrices. L’institution du seuil a conscience que la qualité de son fonctionnement dépend de la qualité du fonctionnement des autres acteurs du territoire. Plutôt qu’une relation de compétition, elle entretient des liens de complémentarité et de solidarité avec les autres acteurs locaux. Là où la concurrence réifie les organisations dans la préservation de leurs intérêts propres, l’institution du seuil ouvre des perspectives d’enrichissement réciproques par la coopération au bénéfice des habitants.

A quoi servent les associations d’action sociale ? Si nous convenons que l’État a besoin de corps intermédiaires pour médiatiser le rapport démocratique au plus près des citoyens, il n’aura que faire d’associations instrumentalisées. Si les usagers ont besoin d’associations de solidarité pour mettre en œuvre les réponses à leurs besoins, ils n’auront que faire d’organisations toutes puissantes phagocytées par la puissance publique et s’autorisant de surcroît à parler pour eux et à représenter leurs intérêts. C’est bien dans un jeu démocratique réarticulant les instances délibérant sur le bien commun que les associations de solidarité peuvent trouver leur place, leur rôle et toute leur légitimité. Cela suppose, c’est incontournable, qu’elles revisitent leurs modèles de référence en matière d’organisation. Sont-elles prêtes à engager ce chantier ?

 

 

 

 

 


[1] Cf. R. Janvier « Penser des institutions du seuil », in Transformer l’action sociale avec les associations, R. Janvier, J. Lavoué, M. Jézéquel, Desclée De Brower, septembre 2013.

 

 

 

 

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