Introduction :

De nombreuses listes citoyennes se sont engagées lors des élections municipales de 2020 partageant toutes la volonté de faire de la politique autrement. Ce point commun rejoint les intuitions fondatrices du réseau Lieñ qui propose ce webinaire. Cependant, les regroupements opérés traversent des sensibilités plurielles qui peuvent, au fil de l’eau, créer des clivages importants entre les membres de ces collectifs.

Le point faible de ces mobilisations citoyennes réside souvent dans la non-prise en compte de ces possibles divisions puisque l’accent a été mis, au départ, sur les « valeurs partagées ».

Je vous propose ici de réfléchir à une voie différente pour aborder l’animation et la gouvernance de ces formes nouvelles de démocratie participative.

Et si c’était le travail sur les désaccords qui constituait le fondement le plus consistant d’une action commune ?

La démarche de construction des désaccords porte la conviction que la démocratie ne repose pas d’abord sur des consensus mais sur une capacité à identifier les désaccords, à les mettre en débat, à les travailler et à en dégager des compromis durables qui n’ignorent pas les divergences mais qui les intègrent comme une ressource pour la dynamique collective.

Mon propos s’inspire de mes travaux théoriques, ici, largement inspirés de ceux de Patrick Viveret[1] et du collectif du pacte civique[2], de ma pratique de formateur de professionnels et cadres du travail social, mais aussi de trente années d’exercice de la fonction de direction dans diverses institutions sociales et médico-sociales.

Dans une première partie, je voudrais poser quelques fondements des pratiques de la démocratie dans un collectif, quelle que soit sa nature car nous pouvons mettre en exergue quelques invariants.

Cela nous permettra, dans une seconde partie, d’analyser ce qui est en jeu dans une démarche de construction des désaccords.

En conclusion, je vous proposerai une méthode qui n’est certainement pas à reproduire car elle n’a pas la prétention à être un modèle mais qui peut inspirer des pratiques.

  1. Première partie : le consentement au cœur de la prise de décision démocratique

La prise de décision par consentement est une des quatre règles de la méthode sociocratique[3] qui initie, dans les années 70, une méthode coopérative d’organisation de l’entreprise. L’enjeu est de renforcer les fondements de la démocratie qui repose, notamment, sur la reconnaissance des minorités, l’engagement des citoyens, le respect des personnes et la capacité à délibérer collectivement.

  • L’enjeu des minorités

Ce qui caractérise d’abord toute démocratie, c’est l’existence de minorités et leur reconnaissance par le pouvoir majoritaire.

  • L’illusion du consensus

Mais cette affirmation, pour évidente qu’elle paraisse, se révèle à contre-courant de la pensée dominante. Les représentations les plus courantes du débat public avancent l’idée simplificatrice que l’essentiel est de se mettre d’accord. Précisément, la démocratie repose sur l’affirmation que tout le monde ne peut parvenir à se mettre d’accord et qu’il existe toujours des personnes, des groupes, des communautés qui restent indubitablement en désaccord avec l’opinion majoritaire.

Alors que nous pensons que notre société, pour bien fonctionner, doit dégager des consensus forts, la démocratie nous enseigne que, pour être vivante, elle suppose des désaccords ou, comme le dit Chantal Mouffe, des relations agonistiques entre les parties-prenantes[4].

  • La fonction structurante du « non »

Pour s’affranchir de cette illusion stérilisante du consensus, il nous faut analyser la puissance structurante du non dans les rapports sociaux. C’est, à une autre époque dans et avec d’autres termes, ce qu’a mis en exergue Karl Marx avec son concept de lutte des classes, appliquant aux rapports sociaux le concept de dialectique d’Hegel. La société se construit par des rapports d’opposition, des luttes de pouvoir, des clivages d’intérêts.

Ce sont ces oppositions, luttes et clivages qui sont la condition essentielle du vivre ensemble. C’est ce constat d’une société hybride, toujours déterminée par des ruptures et des failles, qui nous amène à affirmer que le « non » est plus structurant que le « oui ».

Il convient ici de noter que ce rêve doucereux d’une société idyllique où tous vivraient en harmonie – illusion contredite chaque jour par la réalité – a pour effet de transformer les rapports conflictuels inhérents à toute relation en des conflits clivés et mortifères. La reconnaissance du « non » me semble être la condition d’une société cohérente. À l’inverse, le refus de reconnaître les désaccords qui traversent l’espace sociétal crée les conditions d’une société divisée.

  • Une responsabilité engagée

Travailler le projet démocratique d’une société à partir de ses désaccords suppose, plus fortement encore que la recherche de consensus, des citoyens pleinement engagés dans le processus délibératoire, c’est-à-dire capables de prendre position dans le débat public tout en reconnaissant la légitimité des autres positions que les leurs.

  • La capacité à tenir une position

La mise en avant de la conflictualité des rapports (Miguel Benasayag Anne Del Rey parlent « d’éloge du conflit »[5]) suppose de tenir une position au sens que donnent à ce terme les stratèges militaires. J’aime cette expression de Frédérik Mispelblom qui insiste sur la nécessité de tenir une position « même mal »[6]. Le jeu démocratique conflictuel implique que chaque citoyen ait une opinion, prenne position dans le débat et il vaut mieux se tromper que de ne pas avoir d’opinion et de ne pas prendre position. C’est pour cela que je préfère parler de position que de posture, ce dernier terme induisant l’idée d’une position immuable.

C’est d’ailleurs cette obligation de tenir une position assortie à la possibilité de se tromper qui donne toute son importance à la construction des désaccords.

  • L’importance d’identifier les positions

C’est à partir de la position que chacun décide d’occuper dans le débat démocratique qu’il devient possible d’identifier les positions des autres. En effet, toute délibération suppose de bien repérer les positions en présence.

Dans l’histoire de notre Vème République, le vieux clivage entre la droite et la gauche correspondait à ce marquage de l’espace de la politique par un repérage simple des positions des uns et des autres. L’affaiblissement des distinctions idéologiques, sans doute lié à l’hégémonie d’un économisme unifiant, a rendu possible l’implosion des organisations politiques autour du slogan « ni droite ni gauche ». Ce faisant, le mythe consensuel a gagné du terrain et le débat politique s’est appauvrit, ouvrant la voie aux simplismes extrêmes.

  • Une disponibilité à autrui

La valorisation des minorités et des désaccords, la reconnaissance de postions différentes, voire opposées, suppose la reconnaissance de chacun. Cette reconnaissance suppose une certaine disponibilité à l’autre – surtout celui qui est différent, qui ne pense pas comme moi –, disponibilité qui passe par un effort de compréhension.

  • De l’écoute…

Dans le débat, il ne s’agit pas simplement d’entendre ce qui se dit mais d’écouter chacun. L’écoute attentive de l’autre est un décentrement. Elle repose sur la capacité à se mettre à sa place pour comprendre d’où il parle, comment il parle, pourquoi il parle. Cet effort de compréhension d’autrui permet, non pas de relativiser ce qu’il exprime, mais d’en capter toutes les significations, d’aller chercher ce qu’il y a de fondamental dans le message, de lui conférer toute sa force.

L’écoute est un acte d’accueil, d’ouverture, mais aussi un acte de confiance en l’autre, d’intérêt a priori pour ce qu’il est, ce qu’il pense, ce qu’il dit. Nous voyons là que l’engagement responsable dans le débat suppose une part de travail sur soi pour créer, en soi, la capacité à être disponible.

Nous verrons que cela suppose, par la construction des désaccords, de créer les conditions de sécurité de chacun dans le débat.

  • …À la compréhension

Nous avons tendance à situer les fondements de la compréhension dans la seule dimension de l’objectivité. On ne comprendrait l’autre qu’à travers l’analyse théorique qui peut en être faite. Cette voie unique fait l’impasse sur toutes les dimensions subjectives qui interviennent dans la compréhension de l’autre, de ce qu’il dit ou fait. La compréhension subjective, faite d’émotions, de ressentis, de représentations préconstruites, est souvent présentée comme un brouillage de la bonne compréhension des faits. Il n’en est rien. Toute démarche compréhensive combine les dimensions objectives et subjectives. C’est ce qui permet, nous dit Edgard Morin, la compréhension complexe[7].

  • L’art du débat et de la négociation

Le rôle des minorités étant repéré comme un incontournable de toute organisation démocratique, ce qui suppose l’engagement responsable de chacun dans ses positions et l’ouverture à tous par la compréhension complexe des rapports, les conditions sont posées pour entrer dans un débat qui comporte deux volets : une manière de procéder et l’ambition de déboucher sur un agir collectif.

  • La dispute et la controverse comme ouvertures du champ des possibles

Dans un système totalitaire, le débat n’a pas lieu d’être puisque ceux qui ont le pouvoir sont convaincus de posséder la vérité (terme, dans cette configuration, toujours employé au singulier). À l’inverse, la démocratie repose sur le doute, c’est-à-dire sur la conviction qu’il n’existe pas une voie unique pour résoudre les questions du bien commun. Cette incertitude relative et permanente suppose que le débat ne soit jamais clos, qu’il laisse toujours ouvert d’autres possibles.

Par exemple, la convention citoyenne qui vient d’être réunie pour ouvrir les débats sur l’accompagnement de fin de vie signifie cette idée : il n’y a pas une bonne solution, nous devons donc en débattre.

C’est ainsi que la démocratie ouvre des disputes ou des controverses au sens scientifique du terme. Les sciences ne se construisent pas sur des certitudes mais sur des hypothèses que la communauté scientifique cherche à vérifier ou à infirmer – Karl Popper dirait à falsifier –, démarche qui est la condition de toute élaboration d’une théorie et qui suppose des controverses. Il en est de même pour la démocratie : pas de certitudes mais des voies multiples qui envisagent des solutions et les mettent à l’épreuve du débat et des pratiques.

  • Le compromis comme construction d’un possible opérationnel

Il paraît alors clair que, du débat démocratique, il ne peut jamais ressortir une vérité. L’option retenue n’est pas arrêtée parce qu’elle est « la » meilleure ou la seule possible (on pense ici au « There is no alternative » de Margaret Thatcher). L’option retenue est un choix parmi d’autres, donc un choix toujours discutable et un choix toujours politique.

C’est pour cela que je préfère parler de compromis que de consensus. Le consensus laisse croire que la solution retenue est la meilleure, le compromis nous rappelle qu’elle semble, ici et maintenant, la moins mauvaise et que donc elle peut évoluer (ou se dégrader).

  1. Deuxième partie : la construction des désaccords

Après avoir posé quelques points de repères sur les conditions du débat démocratique, je vous propose maintenant d’entrer dans le vif du sujet – mais ce détour préalable était nécessaire pour comprendre la manière d’envisager la construction des désaccords.

Je vous soumets un itinéraire qui, partant du désaccord constaté entre ses membres peut mener un groupe à un compromis consistant permettant un agir commun. Itinéraire qui passe par diverses phases d’explicitation des enjeux tant au plan personnel que collectif[8]. Le processus décrit ici n’impose pas le déroulé des phases dans un ordre établi car il convient toujours de s’adapter au contexte, à l’objet traité, aux participants, etc.

  • Identifier le désaccord

En tout premier lieu, il faut identifier le plus clairement possible quel est l’objet du désaccord qui divise le collectif.

  • Mettre des mots sur le(s) objet(s) qui divise(nt) et le(s) cerner

Il peut s’agir d’un désaccord unique qui cristallise les clivages : dans ce cas, il peut être utile de vérifier si un désaccord n’est pas susceptible d’en cacher d’autres. En effet, la dynamique des groupes porte toujours à des simplifications, au durcissement de postures qui se symbolisent autour d’un thème et occultent parfois les autres. Je pense ici au désaccord qui a prévalu autour de la prime Ségur pour les travailleurs sociaux. Il me semble qu’une des difficultés à déboucher sur un accord salarial tenait au fait que, derrière la prime, se jouait une revendication de reconnaissance plus large des métiers.

Il peut aussi s’agir de plusieurs désaccords : dans ce cas, il peut être productif de les organiser entre eux pour mettre à jour les interactions possibles ou les liens de dépendances, certains désaccords pouvant découler d’autres désaccords. Je pense ici à des tensions vécues au sein d’un conseil d’administration d’une association. Toute une kirielle de désaccords apparaissaient au fil des débats (budget, projets, activités, gestion RH…). L’analyse montrait que ces désaccords n’étaient pas substantiels à la vie de l’association elle-même mais qu’ils découlaient de la non-clarification des orientations politiques de la gouvernance.

  • Formaliser l’expression du désaccord

Pour bien nommer l’objet du désaccord, il faut en faire récit, c’est-à-dire construire une trace qui fasse sens pour chacun, compréhensible par tous, identifiant bien le périmètre concerné ou les strates mises en jeu, trace qui, conservée, permet de faire mémoire du vécu du collectif.

Faire sens au désaccord signifie que la formalisation du désaccord permet de le situer dans les enjeux qui agitent le collectif. Rendre le désaccord compréhensible suppose de trouver les mots qui parlent à chacun en dépassant les distinctions culturelles, idéologiques, sociales, etc. Identifier les contours du désaccord et les expliciter impose de ne rien occulter, de ne rien taire de ce qui se joue.

C’est cette explicitation des tenants et aboutissants du désaccord qui permettra de le « mettre au travail » au sens fort de cette expression.

  • Prendre conscience de ses motifs personnels

Prendre en compte la subjectivité des positions est une démarche intime. Car en effet, la caractérisation du désaccord n’éradique pas le fait que chacun occupe, personnellement, une position qui lui est propre à l’égard de ce qui divise le groupe.

  • Une position subjective à se révéler

Cette position propre relève pour faire simple de deux catégories de facteurs :

  • D’une part, de l’idéologie, des références théoriques, des options sociales et politiques…
  • D’autre part, de l’histoire personnelle de chacun, de sa vie psychique, de ses affects liés à ses expériences de vie…

La première catégorie de causes, plutôt objectives ou transindividuelles, fera l’objet de mises en débat dans le groupe dans la suite du processus de construction des désaccords. Par contre, la seconde catégorie de causes subjectives relève de l’intimité sensible du sujet. Et ce dernier n’a pas à s’en expliquer devant le groupe qui n’a pas vocation à devenir un espace thérapeutique.

Il reste cependant essentiel que chacun s’explique pour soi ce qui, dans sa vie personnelle, influe son opinion, contribue à sa prise de position sur la question débattue. Cette clarification qui reste confidentielle facilite grandement la suite des débats.

  • La place du sensible dans son propre positionnement

Il est essentiel, par des moyens adaptés, d’intégrer cette dimension du sensible dans les débats. Il s’agit alors de prendre en compte toutes les dimensions de la relation aux plans interpersonnel et collectif :

–          La manière dont les interlocuteurs se laissent toucher par l’autre et par les autres, cette place que chacun laisse ouverte en soi pour accueillir autrui.

–          La manière dont la sensibilité de chacun autorise le corps et l’esprit, les sens, à ressentir les ressentis des autres, cette façon de ne pas se blinder face à autrui.

–          La manière dont les perceptions – toujours avant tout sensorielles – influent les relations, cette capacité à dépasser les premières impressions – accueillantes ou rejetantes – pour que la relation devienne possible.

–          La manière d’ouvrir la compréhension des phénomènes à l’infime, à l’indicible, aux choses cachées en cultivant une sensibilité du minuscule.

–          La manière de laisser place aux sentiments, d’accepter cette vulnérabilité qui habite chacun de nous et nos interlocuteurs qui est la condition d’un compagnonnage[9].

Bref, intégrer le sensible dans la conduite d’un débat, c’est reconnaître la capacité de s’émouvoir de ce qui se passe, non pour maîtriser nos émotions mais pour s’en servir dans la dynamique délibérative au cœur des rapports collectifs et les dépassant dévoiler un élément essentiel de la possibilité de vivre ensemble.

  • Lever les malentendus

La compréhension des divisions et oppositions suppose préalablement de lever les malentendus qui circulent au sein du collectif par un travail sur la signification des termes du désaccord.

  • Le poids des mots, le choc des représentations

En effet, beaucoup de désaccords trouvent leur origine, au moins en partie, dans des quiproquos sur les termes employés. Le vocabulaire est fourbe car les mots prennent des sens différents selon les personnes, les groupes, les cultures, les références ou les préférences.

Lever les malentendus est une démarche d’élucidation qui construit des références communes sur la signification des termes employés. Au minimum, une partie des désaccords peut se trouver levée par cette étape essentielle de la construction des désaccords.

  • Un travail de sémantique

Mettre à jour les différentes interprétations des termes employés n’est pas une simple démarche de clarification. Elle permet à chacun d’entrer dans la logique des autres, de réaliser que le réel – si tant est qu’il existe « un » réel – ne trouve pas de mots définitifs pour s’énoncer. Tout effort de mise en récit, de mettre des mots sur les choses[10] se révèle une tâche impossible parce que marquée par le manque. Le langage ne parvient jamais à recouvrir la réalité du monde.

C’est donc en ayant conscience de cette permanente décoïncidence[11] entre les faits et ce qu’on en dit que nous pouvons aborder tout débat sur les désaccords : tout ne sera jamais dit en totalité. Ce constat ne relativise pas le processus, il le remet à sa juste place.

  • Comprendre les positions adverses

Nous avons exposé plus haut ce qu’est la compréhension complexe. Voyons ce que cela suppose dans la mise au travail des désaccords.

  • Une disposition d’esprit : l’adversaire n’est pas un ennemi

Une fois les positions dévoilées, il revient à chacun d’expliquer son point de vue. C’est une démarche collective de compréhension. Comprendre est un verbe qui « vient du latin classique compre(he)ndere (composé de cum « avec » et prehendere « prendre, saisir ») littéralement « saisir ensemble, embrasser quelque chose, entourer quelque chose » d’où « saisir par l’intelligence, embrasser par la pensée »[12]. »

L’objectif de cette phase essentielle du débat est de permettre la construction d’une image plus sophistiquée des positions, une cartographie, et ainsi, éclairer le désaccord qui divise et organise tout à la fois les positions.

Cette compréhension complexifie donc le regard porté sur ce qui fait débat. Elle préserve le groupe des oppositions simplificatrices, des clivages réducteurs et des exclusions trop souvent jugées salvatrices.

Cela suppose, un postulat éthique, que l’autre ne soit pas considéré comme un ennemi. Ce que précise Chantal Mouffe à partir de son concept d’agonisme déjà évoqué plus haut qui est « une relation (…) où les parties en conflit, bien qu’elles admettent qu’il n’existe pas de solution rationnelle à leur désaccord, reconnaissent néanmoins la légitimité de leurs opposants. Ce sont des ˮ adversaires ˮ et non pas des ennemis.[13] »

  • L’empathie

En fait, il s’agit de développer une attitude empathique à l’égard des autres parties-prenantes au débat. En référence à Carl Rogers[14], l’empathie pose le fait de se sentir bien dans la relation même si c’est une relation d’adversité. Cela suppose que les conditions de la controverse soient posées et soient sécurisantes pour chacun. Ensuite, l’empathie suppose l’acceptation inconditionnelle et positive de l’autre ou des autres en se dégageant de tout a priori, de tout jugement sur les personnes – rappelons que ce sont les positions qui sont en débat contradictoire pas les personnes. Enfin, cela suppose de faire l’effort d’entrer dans le monde de l’autre, son univers affectif, ses émotions, sa psychologie.

Cette volonté de compréhension se situe dans une tension féconde entre la nécessité de se tenir à proximité des autres tout en conservant la bonne distance. Cela revient à ne pas se confondre dans le groupe – sinon il n’y aurait plus de débat possible, c’est la dictature du consensus – et à ne pas ignorer le groupe – là aussi tout débat deviendrait forclos.

  • Clarifier les éléments consistants du désaccord

Les étapes qui précèdent : poser le ou les désaccord(s), clarifier ses propres sensibilités, lever les malentendus et comprendre les positions en présence ont permis d’accomplir un bout de chemin dans la construction du désaccord.

  • Se mettre d’accord sur nos désaccords

Il devient maintenant possible de se mettre collectivement d’accord sur ce qui fait désaccord, sans ambiguïté sur les termes, en sachant où on se situe dans le débat et pourquoi, en comprenant du mieux possible les positions de chacun.

La controverse permet de définir le noyau dur de ce qui fait désaccord ce qui représente un enrichissement considérable de ce qui n’était, au point de départ, que l’affrontement d’opinions différentes.

À ce point du débat, chacun est en mesure de bien comprendre les tenants et aboutissants des oppositions. Les effets de manche, les positions de principes, les affirmations à l’emporte-pièces, les invectives et les sous-entendus laissent la place à un débat éclairé et éclairant et d’un bon niveau puisqu’il repose sur des éléments essentiels de la position de chacun.

  • Hiérarchiser les désaccords en présence

Le ou les désaccords étant identifiés et reconnus comme irréductibles, le collectif peut les hiérarchiser, c’est-à-dire les classer du plus essentiel au plus particulier. En opérant ce classement, le groupe s’oblige à se redire, au-delà de ses divisions, ce à quoi il tient le plus et les aspects de leurs différences qu’ils acceptent de reconnaître comme mineurs. C’est un travail qui porte, en négatif, sur les valeurs partagées.

Mais il faut insister encore sur ce point : aborder les valeurs partagées par celles qu’on ne partage pas évite ce malentendu massif qu’induit une entrée par ce qui fait commun et qui, inévitablement occulte les désaccords. L’abord par le négatif (comme pour les anciennes photos analogiques) donne plus de consistance à ce qui reste de commun après avoir mis à jour les désaccords.

  • Négocier un compromis

Ce qui précède donne toute sa force à la négociation d’un compromis.

  • Identifier ce que chacun est prêt à « lâcher »

Pour faire compromis, il faut que chacun (ou chaque sous-groupe du collectif) se soit mis au clair sur ce qu’il est prêt à quitter de ses positions pour permettre un agir en commun. Cette perspective porte la conviction que rien n’est jamais simple ni pur dans une entreprise collective. Ce n’est pas un aveu d’échec, c’est la reconnaissance et la prise en compte de la complexité de tout rapport humain.

Bien entendu, cela suppose que la volonté de faire ensemble soit plus forte que la volonté de faire passer ses idées devant les autres. À ce moment du processus de construction des désaccords, il est possible que ceux-ci ne puissent pas être dépassés. Le collectif mettra alors un terme à son projet d’agir en commun. Mais alors, comme l’indique Patrick Viveret, « le désaccord de sortie est plus riche que le désaccord d’entrée.[15] »

  • Identifier les points qui font accord

Le but à atteindre c’est quand même, in fine, d’identifier les points qui font accord au sein du collectif. Mais le processus engagé confère à cet accord une maturité bien plus grande que si le collectif était parti d’abord des points d’accord.

Cette notion de maturité a été travaillée par Patrick et Anne Beauvillard qui nous disent que la maturité coopérative est « la capacité individuelle, collective et territoriale, à développer des aptitudes coopératives durables et inconditionnelles (qui ne dépendent ni du contexte, ni de la situation, ni des personnes). » Ils poursuivent : « De notre maturité coopérative dépend notre capacité à construire des systèmes coopératifs pérennes, les faire vivre, les renouveler et les transmettre, et ainsi à mettre en œuvre les transformations auxquelles nous aspirons.[16] »

  • Rédiger le compromis final

Dernière étape du processus, rédiger le compromis final.

  • Ne pas évacuer les désaccords qui subsistent

Le compromis qui résultera des débats intégrera les désaccords. En effet, la démarche suivie ne permet plus de mettre sous le boisseau les points de désaccord. Ceux-ci restent présents, ils sont identifiés, notés et repérés. Ils constituent le socle des accords parce que ces derniers, dans une visée démocratique, ne disparaissent jamais du paysage. Ils constituent le socle des accords parce que c’est bien sur le terreau fertile des désaccords qu’a pu se déployer un accord sous forme de compromis.

  • Un compromis n’est pas un idéal

Peut-être que l’aspect le plus important qui ressort de cette démarche de construction des désaccords c’est la mise en lumière que tout idéal ne parvient jamais à se concrétiser totalement que l’utopie reste une île lointaine sur la ligne d’horizon de nos projets et que nous devons toujours, individuellement et collectivement, composer avec des principes de réalité que nous ne parvenons jamais à maîtriser totalement. Bien sûr, un compromis n’est jamais idéal, toujours imparfait et insatisfaisant. Mais la manière d’y parvenir nous enseigne l’enrichissement que représente l’acceptation de la diversité des idées, des positions, des opinions, des visées.

Finalement, le processus de construction des désaccords est un hymne à la tolérance. Non pas une tolérance molle où tout se vaut, mais une tolérance conflictuelle qui, tout en reconnaissant les oppositions et contradictions, affirme qu’aucun dogme ne peut jamais s’imposer.

  1. Résumé en termes de méthode

   

[1] Viveret P. (2005), Pourquoi ça ne va pas plus mal, 2005, voir notamment l’annexe 2 « Un autre rapport au pouvoir »

[2] Cf. http://www.pacte-civique.org/collectif/wakka.php?wiki=ThemaDemocratie

[3] https://www.sociocratie-france.fr

[4] Mouffe C., (2017 [2005 édition originale anglaise]). L’illusion du consensus. Albin Michel.

[5] Benasayag M., & Del Rey A. (2012 [2007]). Éloge du conflit. La Découverte.

[6] Mispelblom-Beyer F. (1999, 2ème édition), Au-delà de la qualité, démarches qualité, conditions de travail et politiques du bonheur, Syros.

[7] Morin M. (2008),  La méthode, Le Seuil.

[8] Deux exemples de démarches de construction des désaccords un peu différente de l’exposé de ces lignes :

[9] Gérard V. (2019), Par affinités, amitié politique et coexistence, éditions MF Collection.

[10] Foucault M. (1966), Les mots et les choses, Gallimard.

[11] Jullien F. (2020), Politique de la décoïncidence, Éditions de l’Herne

[12] Cnrtl : https://www.cnrtl.fr/definition/comprendre#:~:text=a)%20Se%20faire%20une%20id%C3%A9e,(%C3%A0%20qqc.).

[13] Mouffe, 2005, Op. Cit., p.35

[14] https://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_Rogers

[15] Viveret (2005), Op. Cit., p. 253.

[16] https://instercoop.fr/portfolio-item/maturite-cooperative-definition/

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