Non publié

J’ai rêvé qu’une journaliste, sur un plateau de télévision, me posait cette question :

« Quel citoyen comptez-vous être ? »

J’ai imaginé ma réponse :

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société d’égaux et non pas d’une société de semblables, encore moins d’une société marquée par les distinctions sociales des privilèges. »

L’égalité n’implique pas l’identique. Elle articule les singularités des personnes dans un projet collectif où chacun est reconnu dans sa capacité à contribuer au bien commun. L’égalité n’appelle donc pas l’unicité des traitements mais le droit de chacun à être traité en égal de l’autre, de tous les autres, et donc de bénéficier des voies d’accès qui lui sont adaptées, ou nécessaires, pour ne pas être discriminé. Le principal levier de cette « différenciation positive[1] » est composé des institutions d’action sociale qui portent l’ambition de la promotion citoyenne des personnes qu’elles accompagnent.

Ce projet de société, auquel je voudrai contribuer, ne fait que reprendre à son compte l’abolition des privilèges prononcée par les révolutionnaires français dans la nuit du 4 août 1789. L’égalité est à ce prix. Elle refuse de cacher les distinctions sociales derrière le masque d’une égalité républicaine fardée du mythe de la similitude. Vivre ensemble égaux et différents doit devenir la perspective ultime de toute action d’aide et de soutien des personnes en difficultés.

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société de sujets libres et non pas d’une société d’individus, encore moins d’une société marquée par la compétition pour la survie de chacun. »

Ce qui isole enferme, ce qui relie libère. Une société de sujets libres mobilise des personnes, pas des individus isolés les uns des autres tels des Robinsons juxtaposés. C’est-à-dire qu’elle développe des processus d’individuation qui fondent l’identité du sujet, des solidarités de proximité qui organisent la fraternité, des liens sociaux qui ouvrent à l’altérité, condition du vivre ensemble. La citoyenneté que profile ce projet articule l’intime et le publique, le personnel et le collectif. Il est urgent que nous réinventions, notamment à travers la vie des associations de toutes natures qui maillent le tissu social, des espaces d’apprentissage de cette liberté.

Ce projet de société, auquel je voudrai contribuer, ne fait que se réapproprier le principe de fraternité. Non dans une vision lénifiante affirmant que « nous sommes tous frères » mais dans une perspective révolutionnaire qui fait du sort de l’autre la préoccupation de chacun, qui s’oppose à la mise en concurrence des individus dans une course à l’ascension sociale pour les mieux dotés, à la survie pour les autres.

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société solidaire et non pas d’une société condescendante envers ses pauvres, encore moins d’une société d’exclusion. »

La solidarité n’est pas un simple sentiment positif ou une intention bienveillante, c’est un acte politique. Le principe de solidarité est foncièrement subversif parce qu’il interroge l’ordre social injuste et l’incite, de l’intérieur, à se transformer. La solidarité n’appelle pas la condescendance mais repose sur l’intuition que ce qui arrive à l’autre peut un jour m’arriver. Elle n’est pas facultative parce qu’elle concrétise le premier impératif catégorique de la philosophie kantienne que l’on peut trivialement formuler ainsi : « fait à l’autre ce que tu voudrais qu’il te fasse ». C’est pour cela qu’une part significative des richesses produites par la société doit être consacrée à la solidarité nationale.

Une société qui ne place pas la solidarité au premier plan de ses préoccupations est une société excluante. J’aurai honte à continuer à voir se dégrader ce noble principe d’intégration républicaine par défaut de penser la solidarité, par paresse à la remettre sans cesse sur le métier pour lui donner corps.

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société au service de la dignité de ses parties prenantes, non pas d’une société stigmatisante, encore moins d’une société humiliante pour ses membres les plus fragiles. »

L’égale dignité de tous les êtres humains est au fondement d’une société démocratique. Toute atteinte à la dignité d’un seul de ses membres altère la dignité de tous et menace la cohésion sociale d’explosion. Nous ne pouvons pas continuer à courir ce risque en tolérant les situations d’indignité que vivent certains de nos compatriotes (enfants handicapés non scolarisés, demandeurs d’asile – parfois des enfants – parqués en centres de rétention administrative, mineurs étrangers isolés laissés dans la nature, jeunes délinquants exposés à la vindicte publique, personnes – parfois des familles – abandonnées à la rue, etc.). La stigmatisation des faibles et des fragiles ne peut être utilisée pour tenter de préserver un consensus social autour de valeurs et de normes. Au contraire, ce stratagème participe d’un délitement social.

La société dans laquelle je rêve d’être citoyen ne prend pas son parti de l’humiliation des dominés par les dominants. Elle se donne les moyens pour métaboliser les rapports de forces qui la traversent en forces vives d’un renouvellement des liens sociaux, en énergie vitale pour construire l’avenir.

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société de droit, non pas d’une société où dominent les puissants, encore moins d’une société de non-droit pour certains. »

Au fondement du projet démocratique, se trouve le droit. Le droit ne peut pas être la réponse circonstancielle aux aléas d’une actualité qui menace sans cesse la cohésion sociale et ses valeurs, générant une logorrhée législative insensée et enfermant chacun dans une stratégie individuelle visant à surfer sur les avantages que procure cette inflation. Le droit est un rocher sur lequel s’appuie l’édifice républicain, intégrant le partage des pouvoirs et la souveraineté du peuple. Le droit établit une société de justice qui ne se réduit pas à la possession individuelle de quelques attributs mais qui ouvre à l’universalité des droits, refusant tout privilège.

Cette société-là ne peut laisser camper certains de ses membres dans des zones de non-droit, espaces de réclusion indignes qui salissent non pas ceux qui s’y trouvent cantonnés par des mécanismes d’exclusion mais ceux qui laissent pourrir, qui se voilent la face ou qui disent n’y rien pouvoir faire. Mon engagement dans l’action sociale veut modestement participer au refus de cet état de fait.

« Moi, citoyen de la République, je serai membre d’une société de la diversité et de l’échange, non pas d’une société de clans, encore moins d’une société communautariste. »

Enfin, la laïcité et au centre de la préoccupation démocratique. La mondialisation est une chance. Elle engage notre société dans la richesse du pluralisme, elle enrichit la biodiversité de notre tissu social par l’apport d’autres cultures, d’autres croyances, d’autres visions du monde, d’autres langues. Bien sûr, la globalisation du monde apporte aussi d’autres sectarismes, d’autres exclusions, d’autres peurs… Mais notre société a cette chance de fonder sa diversité, non sur l’exclusion et la pensée unique mais sur la laïcité et la pensée plurielle qui favorisent le développement des échanges dans une société panachée. La peur de l’autre, de la différence, construit l’enfermement et isole les groupes sociaux les uns des autres. L’ouverture à l’altérité et à la pluralité construit du lien et libère les interactions sociales.

Le communautarisme est l’exact opposé de la société dont je rêve. Finalement, il serait l’aboutissement du lent pourrissement du lien social. Il signerait l’échec d’une action sociale qui doit être action sur la société pour la transformer et recoudre sans cesse le tissu social toujours menacé de se déchirer. Cet échec nous conduirait à une société de juxtaposition de groupes humains, chacun enfermé dans une organisation qui lui est propre et qui exclut toute diversité. Une enceinte réunirait les vieux, une autre les riches, une autre les propriétaires de chiens, une autre les handicapés (ce lieu serait confié à des professionnels spécialisés), etc. Mon rêve deviendrait cauchemar.

Pour répondre à la question « Quel citoyen voulez-vous être ? », je dirai, pour conclure, que je veux être un citoyen enraciné dans sa communauté sociale d’appartenance, inscrit dans des liens sociaux larges et variés, ouvert aux échanges depuis les espaces les plus locaux jusqu’aux étendues les plus globales, fier de la société que je contribue à construire avec les autres, tous les autres.

 

Roland JANVIER

 


[1] Je propose d’éradiquer de notre vocabulaire l’expression « discrimination positive » qui, finalement, au grès des ambiguïtés sémantiques qui entourent ce terme, me porte à conclure qu’il s’agit d’un oxymore toxique pour les personnes qui se trouveraient ainsi « positivement stigmatisées ». Ce n’est pas un processus de stigmatisation, ni même de discrimination qui doit être engagé mais la reconnaissance de la différence comme fondement d’une société d’égaux.