INTRODUCTION :

Dans les huit jours qui précèdent, l’actualité franco-française nous a appris qu’une jeune fille a été brûlée vive dans un local à poubelles, qu’un jeune maghrébin a été victime d’un crime raciste perpétué contre des cafés, que le maire de Paris a reçu un coup de couteau, qu’un tribunal a jugé les auteurs d’un viol collectif (une tournante), que la cour d’assise a, une nouvelle fois, condamné un père incestueux, etc. Tous ces actes sont expliqués par des querelles personnelles, des pathologies lourdes, des clivages idéologiques, etc.

Bref, la violence est partout ! C’est du moins ce que les médias ont tendance à nous faire penser. Il est vrai qu’en tant que parents, nous pouvons constater que nos enfants sont de plus en plus confrontés à la violence, directement ou non. Nous pouvons aussi être confrontés aux actes de violence de nos propres enfants, ce qui n’est pas plus simple…

En tant que professionnels, concernés par les questions d’éducation, mais également en tant que citoyens, occupant avec d’autres l’espace public, nous sommes aussi confrontés aux mêmes constats et aux mêmes questions.

De la violence à la citoyenneté : le titre de la soirée indique déjà l’itinéraire que nous vous invitons à parcourir avec nous. Il s’agit de partir des questions que chacun se pose sur les phénomènes de violence. Pour cela, nous essaierons de nous mettre d’accord sur quelques mots, sans prétendre être exhaustif et indiscutable. Puis nous cheminerons sur quelques pistes de réflexion qui ont pour but de nous ouvrir à la question de la citoyenneté.

L’hypothèse sous-jacente à cette démarche, c’est qu’il ne peut pas y avoir à la violence que des réponses exclusivement individuelles, d’ordre psychothérapeutique ou répressif. Celles-ci doivent se combiner avec des réponses qui sont du registre collectif, au regard du lien démocratique.

Pour passer de la violence à la citoyenneté, il faut que chacun, et particulièrement nous, adultes, assume ses responsabilités et agisse dans des institutions qui prennent aussi leurs responsabilités. C’est ce que nous allons essayer de voir.

-I- DEFINITIONS :

.1. Mieux cerner ce que l’on entend par violence

Violence, agressivité, délinquance, incivilité, tous ces termes sont un peu mis dans le même sac sous le thème de l’insécurité. Nous confondons tout. Tout mettre ainsi sur le même plan est peut-être une façon de rejeter en vrac tous les comportements que nous jugeons socialement insupportables. Cette confusion ne se réfère plus à une échelle de gravité. Hiérarchiser ces mots nous obligerait à nous redire les valeurs essentielles qui organisent notre vie sociale. Tentons donc une rapide définition de ce que peut être la violence. Je ne prétends pas ici à l’exhaustivité, je souhaite simplement apporter un point de vue qui éclairera le reste de mon propos.

  • Agressivité / violence :

La violence est inhérente à toute forme de vie. La naissance elle-même est une violence faite au fœtus. Tous les stades de la vie sont marqués par des dépassements, des changements d’état, des remises en cause qui font violence. Il y a donc une première violence interne à chaque personne, dans son rapport à elle-même.

La violence est également contenue dans toutes relations humaines. Le rapport à l’autre est marqué par une certaine violence, à cause de la différence qui nous sépare. Nos relations collectives –on pourrait dire les rapports sociaux – sont violents parce qu’ils marquent des distinctions, des dominations, des volontés de pouvoir des uns sur les autres.

Nous pourrions tracer une ligne de démarcation, un peu théorique et formelle, qui séparerait l’agressivité de la violence :

  • L’agressivité serait ce mouvement vital qui va vers le dépassement de soi, vers l’autre. C’est cette envie de se battre, de vaincre l’adversité, d’affronter. L’agressivité est indispensable à toute forme de vie personnelle et sociale. Au plan personnel, l’agressivité c’est la capacité à se fixer des défis, à provoquer l’autre, au plan social, c’est le rapport de force et la conflictualité des liens sociaux.
  • Nous pourrions dire qu’il y a violence à partir du moment ou l’agressivité se transforme en volonté, consciente ou non, de destruction. Que ce soit au niveau personnel ou au plan collectif, ce qui fait violence c’est quand la contrainte est trop forte, insupportable, menaçante.
  • Atteinte à l’intégrité physique et morale de l’autre :

Partant de ce postulat que la violence c’est la destruction, nous pouvons l’étudier dans ses deux dimensions : personnelle et sociale.

La violence est une atteinte portée à l’intégrité de l’autre ou du corps social. Cette atteinte peut être physique ou morale.

Porter atteinte à l’intégrité d’un individu, c’est remettre en cause ce qui le tient comme être unifié : attaquer l’enveloppe corporelle ; disqualifier la vie intérieure. Les atteintes physiques personnelles sont souvent les plus simples à identifier : ça fait mal, ça laisse des traces. Ce sont sans doute les répercussions psychologiques qui sont plus délicates à évaluer. Qu’elle soit physique ou morale, la violence est donc toujours à considérer dans ses conséquences psychiques.

Dans tout acte de violence, il y a un fort retentissement interne.. La violence, par sa capacité destructrice, introduit une fêlure dans l’unité du sujet. Un peu comme si on s’introduisait par effraction dans votre maison pour déplacer tous les objets et les meubles qui s’y trouvent et, au passage, en casser quelques uns.

Philippe JEAMMET[1] (psychiatre connu pour ses travaux sur l’adolescence) montre comment l’intrusion violente dans l’intimité de quelqu’un sera d’autant plus destructrice que ce sujet est déjà en grande fragilité intérieure. Un individu en relative sécurité intérieure sera en mesure d’assumer le coup, parce que d’autres étayages vont l’aider à recoller les morceaux (les meubles étaient bien appuyés sur leurs pieds et non empilés de travers). Un être fragile, ayant déjà vécu des accidents dans son parcours de vie, va vivre beaucoup plis fortement et dramatiquement sa soumission à la violence des autres. Cette violence, présentée comme intrusion, va venir disqualifier tout ce qui se présente dans l’espace intérieur de la personne alors qu’elle n’était déjà par certaine de sa qualité (tout est mis en Bazard dans la maison alors qu’on savait déjà qu’elle était mal rangée).

Cette approche, centrée sur la violence interpersonnelle peut être transposée sur le plan collectif et social. Une société soumise à la violence de ses membres, ou d’une partie de ses membres, résistera d’autant mieux à cette attaque subversive qu’elle est bien assurée de ses fondements, des valeurs collectives qui la contiennent. Une société en crise d’identité, déstabilisée dans ses repères, incertaine quant à son avenir, sera immédiatement menacée par les phénomènes de violence. Ceux-ci viennent mettre le doigt là où ça fait le plus mal, ils prennent un visage extrêmement menaçant pour l’ordre établi parce que celui-ci n’est pas sûr.

  • Passage à l’acte :

Nous venons d’envisager la violence sous l’angle des effets sur la victime. Qu’est-ce que signifie la violence sous l’angle de l’auteur ?

La violence est un passage à l’acte. La personne se trouve dans une telle tension que les mots ne suffisent plus à contenir les émotions et qu’il y a besoin d’une explosion qui va avoir pour effet de faire redescendre la pression intérieure à un niveau acceptable. Pour l’auteur d’un acte violent, les « maux » viennent prendre la place des « mots ». C’est la seule issue à une situation d’impasse.

Le passage à l’acte violent est à décrypter comme un langage. C’est là de l’expression d’une souffrance qu’il s’agit. Je pense que l’on peut dire que la violence est d’abord révélatrice d’une véritable souffrance du sujet dans son rapport à lui-même. L’acte violent est une façon de s’en sortir (de sauver sa peau ?), pas une manière de se valoriser. Le sujet violent, nous disent les « psys » est un sujet qui a de lui une image extrêmement dévalorisée.

Cela explique les phénomènes d’auto-violence : quand la volonté de détruire se retourne vers le sujet. Cet aspect n’est pas à négliger. Contrairement à ce que laisse penser l’opinion dominante qui sur valorise la violence des jeunes tournée vers l’extérieur (des individus, la rue, les symboles de la société), la première violence des jeunes est tournée vers eux-mêmes. Voyez le nombre de suicide chez les adolescents, mais aussi les conduites à risque qui sont une forme de violence sur soi. Ces violences là, moins gênantes pour l’espace public, sont sans doute les plus graves et les plus interpellantes pour nos responsabilités d’adultes.

Mais l’autre signification de la violence comme langage, c’est qu’elle révèle une souffrance dans le rapport de l’individu aux autres. La violence ne permet jamais de donner une image positive de soi dans la société et les auteurs le savent. La violence a toujours été jugée socialement inacceptable. L’individu violent s’isole de la communauté. Même s’il entretient l’illusion d’un lien social par l’enfermement dans une bande, il vit une situation d’anomie, c’est-à-dire de satellisation par rapport au groupe social.

Cela nous amène à penser que la violence n’est pas uniquement problématique du fait de ses effets sur les victimes, elle l’est tout autant du fait de ses significations pour les auteurs.

  • Actes qui détruisent pour soi, pour les autres, pour le lien social :

La violence est un acte qui détruit tant son auteur pour lui-même, que la victime et, plus largement, la violence détruit le lien social.

Nous venons de l’évoquer, le passage à l’acte violent vient écorcher son auteur. Il vient confirmer l’image dégradée qu’il se fait de lui. L’individu s’enferme alors dans une sorte de spirale où les violences qu’il commet viennent lui confirmer qu’il a bien raison de penser de lui le plus grand mal. Chaque acte posé l’éloigne un peu plus de l’estime de soi, processus confirmé par ce que les autres (la société) lui renvoient. Ce premier niveau de signification de la violence doit être pris en considération dans les réponses à apporter aux auteurs.

La violence porte d’abord préjudice à la victime. C’est toujours destructeur d’être victime de violences qu’elles soient physiques, psychiques ou morales, qu’elles proviennent de pairs ou non (pour l’enfant qu’elle vienne des adultes, pour l’adulte qu’elle vienne de mineurs, etc.). Ce second niveau doit également être pris en compte dans les réponses à apporter aux victimes.

Enfin, la violence, quelles que soient ses formes d’expression et l’ampleur de ses manifestations, est toujours une mise à mal du lien social. Tout acte de violence vient déchirer le tissu social, la qualité des liens collectifs. Ce troisième niveau ne doit jamais être oublié dans le traitement de la violence, il touche au politique en ce sens qu’il interroge les modalités du « vivre ensemble », notre projet de société.

.2. La violence est un langage

Nous venons donc de voir que la violence est un langage complexe qui mêle les niveaux intra-psychiques, interpersonnels et sociétaux. Prenons le temps d’aller plus loin dans ce sens.

  • Mal être individuel et collectif :

Il n’est pas sérieux de réduire exclusivement la violence à l’expression d’un mal être individuel. C’est aussi, et indissociablement, l’expression d’un mal être collectif.

Désigner les jeunes violents comme seuls responsables, c’est une façon d’éviter la question de notre responsabilité collective face à ces attitudes. C’est une façon de désigner un bouc émissaire. Le bouc émissaire, c’est celui qui oriente sur lui toute l’agressivité d’un groupe, toute la haine, afin de garantir l’unité du groupe face à l’adversité. Désigner un bouc émissaire dans un collectif c’est éviter la remise en cause de l’ordre des choses. Toutes les tensions internes, au lieu de se traiter dans un conflit généralisé, se portent sur un seul (ou sur une catégorie sociale).

Par exemple, les propos tenus sur la violence des mineurs me semblent éloquents en ce sens. Un ami, cadre dans l’action sociale, caricaturait cette dérive en dénonçant que jusqu’à la pré adolescence, les enfants sont présentés comme des êtres à protéger – c’est la notion d’enfant en danger – puis ils deviennent ensuite, pour les mêmes comportements, des jeunes dangereux. Signe que l’intolérance sociale face à leurs comportements – qui peuvent être délinquants – les désignent comme seuls responsables de l’insécurité.

Envisager le traitement de la violence, c’est donc nécessairement aborder cette double dimension du mal être personnel de l’auteur, mais aussi des significations collectives, sociétales, des phénomènes.

  • Réaction aux rapports de domination / soumission :

La violence, c’est aussi une réaction de survie face à des rapports de domination. Certaines formes de violence ont à voir avec la notion de révolte. Quand la soumission est trop forte, trop intolérable, la violence devient la seule réaction possible.

Cette lecture, un peu différente des propos précédents, peut éclairer notre réflexion. Certaines violences de jeunes dans des quartiers marqués par l’exclusion ne relèvent-elles pas plutôt de la contre violence que de la violence primaire ? Cette violence dite « des banlieues » n’est-elle pas une réponse à la violence qui est faite à ces populations rejetées aux frontières de tout : de la ville, de l’école, du travail, de la santé, d’un habitat digne, de la culture et des loisirs, etc. ?

Le même angle de vue peut nous inviter à relire les phénomènes de violence dans les écoles : si c’était la seule réponse possible des enfants aux violences qui leurs sont faites ?

Peut-on risquer cette analyse à propos des violences familiales ?

.3. La violence est un symptôme

Au fil de notre réflexion, nous voyons se dessiner un axe qui va des problématiques individuelles (que je n’ai pas la compétence de traiter) à des aspects plus sociaux qu’implique la recherche d’une compréhension de la violence.

  • De l’affaiblissement du lien social (notre aptitude à vivre ensemble) :

Les phénomènes de violence désignent une difficulté dans notre façon de vivre ensemble, de faire société, de construire l’espace collectif.

C’est devenu une évidence pour tous que les repères traditionnels de notre société se sont effrités. Nous connaissons une crise des valeurs. Non par une disparition des valeurs mais par une surenchère de valeurs que nous ne pouvons plus hiérarchiser pour dire celles qui semblent premières. Nos enfants se promènent dans un « supermarché des valeurs » où tout est disponible et les adultes ont bien du mal à dire, dans les faits, quels sont les repères prioritaires.

Le lien social se trouve affaiblit par l’émergence massive de l’individu dans les rapports sociaux (l’affirmation toujours plus précise de droits individuels inaliénables dans les relations collectives) nous expose à la dérive individualiste : la personne n’est plus envisagée dans ses liens à des groupes d’appartenance mais comme un « en soi », isolé et atomisé. La société se pense comme la juxtaposition d’individus sans plus trop savoir ce qui les relie entre eux, sans projet collectif réellement fédérateur.

Le lien social est également atteint par la montée en puissance de la mondialisation libérale qui non seulement place le marché comme seul moteur des relations interpersonnelles et le profit comme motivation première mais qui généralise les échanges planétaires sans que plus rien ne vienne les contenir (Etats, nations, cultures, choix politiques, etc.).

Ces phénomènes, et d’autres qu’il faudrait analyser plus finement si nous en avions le temps et les compétences, favorisent les clivages sociaux, l’exclusion, la mise au ban de ceux qui ne sont pas conformes. Nous sommes menacés par l’explosion des cohérences de notre société fondées par les inspirations de la révolution française autour des notions de citoyenneté et de l’universalité des Droits de l’Homme.

Il me semble que la violence révèle un peu de tout cela…

  • D’une certaine défaillance de nos institutions :

Dans ces mutations, les institutions sociales qui exerçaient une fonction contenante sur la vie sociale connaissent une véritable crise de légitimité. Les grandes institutions que sont, par exemple, l’Etat et l’école, ont perdu de leur autorité.

Nous assistons à un retrait de l’Etat de ses fonctions régaliennes, c’est-à-dire de sa responsabilité à prendre les moyens d’assurer l’intégration républicaine de chacun, de maintenir une juste répartition des fruits de la croissance, de garantir la sécurité des personnes et l’accès de tous aux droits fondamentaux. Dans une vision libérale des échanges, l’Etat se replie vers des positions minimalistes visant simplement à ne pas entraver la généralisation d’une société de marché où tout se raisonne (et se résume) dans des flux monétaires. L’érosion de cette fonction de régulation de l’Etat laisse une porte ouverte à toutes formes de violence : violences dans les rapports de production et de travail, violences économiques, violences urbaines, violences scolaires (des élèves à l’égard de l’institution mais aussi de l’institution à l’égard des élèves), violences dans les rapports intergénérationnels, dans les rapports de sexes, etc.

Si les institutions n’énoncent plus la « loi du vivre », si elles ne peuvent plus être des espaces contenants prenant en charge le matériau humain pour l’humaniser, comme l’indique Pierre LEGENDRE[2] (qui a beaucoup réfléchit sur les institutions), nous sommes exposés à la violence vécue comme régression à des stades primitifs, quand la culture ne venait pas encore réguler l’espace social.

-II- DES REPONSES : Interdit, transgression, sanction et réparation

Cette présentation partielle et partiale de la violence ne doit pas être comprise comme une vision négative des choses. Il me semble au contraire qu’elle nous place devant nos responsabilités d’adultes, inscrits dans des institutions sociales. Comment répondre ? Comment passer de la violence à la citoyenneté ?

Trois éléments de réponse me semblent utiles à travailler comme trois leviers permettant de ne pas déserter nos responsabilités, de maintenir en tension cette question du lien social citoyen. L’interdit, la transgression et la sanction sont trois repères qui permettent de borner les phénomènes de violence auxquels nous pouvons être confrontés dans notre vie quotidienne en tant que parents, en tant que citoyens ou en tant que professionnels. Non seulement l’approche que je vous propose maintenant cherche à ne pas nous laisser démunis mais elle porte l’ambition de donner du sens à nos réponses, de trouver des solutions dans le registre des valeurs.

  • L’interdit : condition d’organisation de l’espace collectif :

La première limite à la violence c’est l’interdit. L’interdit, que nous pouvons écrire « inter-dit », est un « dit entre sujets ». L’interdit vient délimiter cet espace interpersonnel qui permet la relation parce que nous ne sommes pas dans la fusion. C’est la distance qui permet la communication. Le corps à corps fusionnel est une forme de violence alors que la séparation impose le langage. Le langage est une forme socialisée de communication qui s’oppose à la barbarie de la violence.

L’interdit vient dire que la toute puissance ne peut être agie, qu’elle trouve sa limite dans le rapport à l’autre, aux autres. L’interdit, par la séparation qu’il opère entre les êtres, a partie liée avec l’altérité. L’altérité c’est ce principe qui fait que l’autre ne peut être réduit ni à ce qu’il a de semblable à moi, ni à ce qu’il a de radicalement différent. Penser l’autre comme mon identique ouvre aux violences de dévoration (viol, appropriation de l’autre, etc.). Penser l’autre comme irrémédiablement différent ouvre aux violences de destruction (meurtre, négation de l’humanité de l’autre, génocide, etc.). L’interdit, posant le principe d’altérité, repose sur les repères fondamentaux et universels de toute société : interdit de tuer, interdit de l’inceste, interdit de l’anthropophagie.

L’interdit est un guide pour permettre le passage du stade d’enfant (le « non-parlant ») au stade d’adulte, c’est-à-dire un être humain ayant fait le deuil de sa toute puissance.

En ce sens, l’interdit est sans doute la première prévention de la violence. Dire l’interdit à un enfant, c’est lui dire qu’on ne le laissera pas seul, livré à ses pulsions. C’est lui dire qu’il peut compter sur l’adulte pour comprendre, progressivement, que tout n’est pas possible, qu’il y a des bornes qui empêchent de se répandre dans le « n’importe quoi ». Poser l’interdit et prendre les moyens de le tenir est un acte éminemment éducatif. Dans le contexte actuel où la violence des mineurs n’est lue que sous l’angle du danger qu’elle représente pour la société – approche qui implique des réponses exclusivement inscrites dans le registre de la répression – je crois que nous « jetons le bébé avec l’eau du bain » en oubliant que notre responsabilité première c’est d’éduquer les enfants, de les guider et de leur poser des interdits structurants.

L’interdit est un organisateur essentiel de l’espace collectif car, permettant les relations interpersonnelles, l’interdit affirme les valeurs sous-jacentes à un projet collectif : respect de l’autre, droit à la parole, garantie de la place des uns et des autres, etc. Cette perspective ne pose donc pas l’interdit comme un carcan visant à garantir la conformité de chaque « petit soldat » de l’ordre social, il est une invitation au lien, au dialogue, à la rencontre de l’autre.

L’interdit, tel que je viens d’en risquer une définition, n’induit pas des comportements de soumission mais d’obéissance. L’obéissance est un acte responsable, posé par un individu responsable, qui reconnaît la nécessité de respecter le « code de la route social » qui permet une vie collective.

Poser l’interdit ce n’est pas poser des normes étroites, c’est dire les mauvais comportements, ce qui n’est pas la même chose que de dire les bons comportements. Dire les bons comportements, c’est convoquer chacun à une place assignée, prédéterminée et indiscutable. Par la voie de l’interdit qui se limite à poser les comportements inacceptables, chacun est invité à se situer dans l’espace laissé ouvert des attitudes possibles, du moins mauvais au meilleur. Chacun peut ainsi négocier son inscription dans l’espace social sans trop de contrainte de conformité.

Si l’interdit ne pose pas des normes trop étriquées, il définit cependant les transgressions. C’est parce que l’interdit est posé que chacun peut se situer et savoir s’il est dans l’acceptable ou dans la transgression.

  • La transgression crée un dommage pour soi et pour le groupe :

Nous l’avons vu à propos du décryptage de la violence comme langage, la transgression doit être comprise dans son triple effet de dommage pour l’auteur, la victime et pour le groupe.

Le terme dommage est riche car il manifeste bien une atteinte portée, à la fois à une victime et au groupe mais aussi à l’auteur. Dans la transgression, tout le monde est touché. Mais le terme de dommage évoque aussi la dette qu’ouvre la transgression :

  • L’auteur est en dette vis-à-vis de lui-même et du déficit qu’il a créé à son image personnelle. Il faudra trouver des réponses à sa transgression qui lui permettent, pour lui-même et dans le regard des autres de réparer son image.
  • La victime est en position de créancier à l’égard de l’auteur, elle est en droit de demander réparation du préjudice subit.
  • Le groupe est en dette tant vis-à-vis de la victime (solidarité) que de l’auteur (le passage à l’acte d’un seul interroge la responsabilité collective) que du groupe lui-même dans sa capacité à tenir les repères de comportement qu’il s’est donné.


  • La sanction peut avoir un effet réparateur :

Ce sont bien tous ces aspects que la sanction va devoir essayer de réparer. Pour que la sanction, réponse indispensable à tout acte de transgression, soit réparatrice, elle doit prendre ses distances avec la punition. La punition est une vengeance, on fait payer à l’autre le mal qu’il a fait, c’est la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent). La punition-vengeance est un simple retournement de la violence d’un pôle à l’autre. La sanction-réparation brise le cercle vicieux de la violence en indiquant d’autres voies. Elle se réfère aux valeurs du vivre ensemble et vient le rappeler en actes. La sanction-réparation s’inscrit en cohérence avec les interdits. Par exemple si un interdit fort est le respect de l’autre, la sanction ne pourra pas porter atteinte à la dignité de la personne.

La sanction est réparatrice quand elle appelle le sujet à la responsabilité. Non seulement elle l’invite à se reconnaître comme acteur (« Je l’ai fait ! ») mais à se positionner comme auteur (« J’en répond ! ») et donc d’assumer les conséquences de ses actes.[3].

Pour aller dans ce sens, je crois qu’il nous faut, en tant que parents, citoyens ou professionnels, faire preuve d’une certaine imagination. Car si mon propos peut sembler très théorique, c’est par les plus petits détails de la vie quotidienne que nous donnons sens à toutes ces questions.

Dans nos familles, parlons-nous de punition ? Quelles réponses apportons-nous aux inévitables transgressions (dont le degré de gravité peut être très variable) de nos enfants ? Nos sanctions ont-elles du sens ? Sont-elles expliquées ? Nous voyons que dès le stade familial, nos attitudes éducatives contribuent à la gestion des phénomènes de violence. Le pire, c’est l’absence de réponse aux transgressions, quand l’interdit ne vient pas contrecarrer la toute puissance de l’enfant.

Dans l’école aussi la question se pose. Nous pouvons nous interroger sur cette tendance actuelle de la pénalisation des transgressions : recours sans recul aux procédures disciplinaires mais surtout recours à la justice. Ces pratiques, qui peuvent manifester la difficulté de l’institution à faire respecter sa conception de la vie en commun dans l’école, ont pour effet dramatique de transformer la nature de l’interdit : il n’est plus une perspective ouverte vers une vie sociale de qualité, il devient une injonction de conformité. Comment les enseignants gèrent-ils l’espace collectif pour lui donner du sens et appeler les élèves à des positions responsables ? Quelles sanctions signifiantes sont-elles proposées ? Par exemple, on peut s’interroger sur l’effet des devoirs supplémentaires qui laissent toujours entendre que l’activité scolaire est, par nature, punitive. Dans l’école comme dans la famille, les pires réponses à la transgression sont l’absence de réponse ou les réponses qui excluent du lien social.

Dans nos espaces urbains, comment réagissent les adultes aux attitudes et comportements des jeunes. La graduation de nos réactions – si les adultes réagissent encore ! – permet-elle aux jeunes de réaliser que tout n’est pas possible et qu’il y a des actes plus graves que d’autres ? Comment sont signifiées et repérées les fonctions d’autorité qui gèrent et régulent l’espace public ? Comment ces espaces sont-il, aujourd’hui, habités par une responsabilité visible des adultes ? Car ici comme ailleurs, l’absence de réponse est une démission catastrophique des adultes de leur responsabilité à aider les jeunes à se construire.

 CONCLUSION PROVISOIRE :

Je ne conclurai pas cet exposé afin de le laisser se prolonger par les interventions des acteurs locaux qui interviennent dans la vie sociale et par le débat qui suivra.

Je voudrai simplement insister sur le parcours que nous venons d’effectuer. Partant d’un constat évident, centré sur les faits de violence et les individus qui les commettent, nous avons un peu complexifié l’analyse, nous ouvrant alors à des dimensions sociales trop rarement formulées autour de la question des violences.

Au terme de cet itinéraire, nous percevons un peu mieux que nous ne pouvons nous satisfaire d’une approche qui se limite aux aspects individuels ou interpersonnels. La violence nous invite à élargir nos horizons pour percevoir qu’elle est le symptôme d’autres enjeux qui interrogent notre lien social et démocratique.

Dépassant le simple procès régulièrement fait aux auteurs de violence, nous en arrivons à interroger nos capacités d’adultes à assumer les places attendues de nous dans une société qui n’est plus construite une fois pour toute mais qui évolue en fonction de ses tensions internes, de ses conflits.

Passer de la violence à la citoyenneté est une invitation à la responsabilité de chacun.

Roland JANVIER,



[1] « Liberté interne, liberté externe, leur articulation à l’âge de l’adolescence » in « 1789-1989 : L’enfant, l’adolescent et les libertés » Rennes – Editions ENSP – 1990

[2] « La loi, le tabou et la raison » interview donnée au journal Télérama (n°2555-30/12/98)

[3] Maryse VAILLANT « La réparation : de la délinquance à la découverte de la responsabilité » Gallimard – 1999

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