INTRODUCTION

Certains trouvent qu’on parle beaucoup du travail social, souvent pour dire que ça coûte « un pognon de dingue ». D’autres trouvent qu’on ne parle pas assez du travail social, souvent pour se plaindre de l’invisibilité dans laquelle sont plongés les professionnels. La crise sanitaire a mis en exergue ce manque de reconnaissance qui se traduit à la fois par le manque de moyens donnés aux institutions et par la dégradation historique des niveaux des rémunérations des salariés.

Pourtant, en France, après 25 ans de silence de l’État, une définition du travail social a été promulguée.

Opérons un bref retour sur l’histoire. Il faut remonter à 1982 pour trouver les « orientations principales sur le travail social » données par Nicole Questiaux, ministre de la Solidarité Nationale sous le premier septennat de François Mitterrand. Texte remarquable que je vous invite à lire ou relire tant il reste d’actualité. Depuis, c’était le silence alors que le travail social avait traversé toutes les mutations de notre société. En 2013, suite aux constats posés par la Conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, François Hollande lance les « États Généraux du Travail Social » qui déboucheront, en 2015, via des assises territoriales et cinq rapports thématiques à un « plan d’actions en faveur du travail social et du développement social ». Ce plan prévoyait de remplacer le Conseil Supérieur du Travail Social par le Haut Conseil du Travail Social dont la première mission a été de proposer une définition légale du travail social qui a donné lieu au décret du 6 mai 2017 intégrant un article 142-1-1 dans le Code de l’Action Sociale et des Familles. La définition est la suivante :

« Le travail social vise à permettre l’accès des personnes à l’ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d’émancipation, d’accès à l’autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement.

A cette fin, le travail social regroupe un ensemble de pratiques professionnelles qui s’inscrit dans un champ pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Il s’appuie sur des principes éthiques et déontologiques, sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l’expérience des personnes bénéficiant d’un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins. Il se fonde sur la relation entre le professionnel du travail social et la personne accompagnée, dans le respect de la dignité de cette dernière.

Le travail social s’exerce dans le cadre des principes de solidarité, de justice sociale et prend en considération la diversité des personnes bénéficiant d’un accompagnement social. »

Je vous propose de reprendre cette définition point par point pour aller voir ce qui, derrière les mots, dit ou tait quelque chose des pratiques professionnelles. Plus concrètement, je voudrais montrer que chacun des grands concepts amenés par la définition officielle se situe dans une tension qui met en mouvement à la fois les attentes étatiques et sociétales à l’égard du travail social et les pratiques de terrain.

  1. LA CITOYENNETÉ : ENTRE DROITS FONDAMENTAUX ET INCLUSION
    • Être citoyen ?

Beaucoup de textes ayant trait à l’action sociale parlent de « citoyenneté ». L’exposé des motifs de la loi 2002-2 devant l’Assemblée nationale parlait de « pleine citoyenneté ». Le Code de l’Action Sociale et des Familles en son article L.116-1 précise que « L’action sociale et médico-sociale tend à promouvoir (…) l’exercice de la citoyenneté… ». Être citoyen, c’est notamment être garanti d’un égal accès à tous les droits sur le territoire national.

Mais il y a un écart entre l’affirmation de ces droits théoriques et les droits réels tels qu’ils s’exercent et se déclinent auprès des personnes.

Finalement, la question « c’est quoi être citoyen ? » semble légitime. Car, la loi affirme l’égalité mais les pratiques distinguent les situations, les publics, les voies d’accès, les garanties. Pour ne citer qu’un exemple, observons le traitement réservé aux mineurs non accompagnés (MNA) qui, bien que reconnus par la loi de 2006 sur la protection de l’enfance, disposent de traitements très variables d’un département à l’autre, sont désignés à l’opprobre populaire par quelques chroniqueurs nauséabonds et font l’objet d’un soupçon permanent quant à la réalité de leur minorité, laissant ainsi entendre que ce sont de simples profiteurs…

  • Propriétaire ou titulaire de droits .

La citoyenneté se réfère aux droits fondamentaux. Depuis 1789, elle est intrinsèquement liée aux Droits de l’Homme. Les Droits de l’Homme ont une prétention universelle… mais nous entendons aussi parler de « droits de la personne ». Ce glissement lexical – qui n’a rien à voir avec la redoutable question des genres qui interroge à bon escient l’usage du pronom « Homme » pour désigner les hommes et les femmes – est le symptôme d’une dérive…

Les Droits de l’Homme posent le principe que tout être humain est titulaire de droit, quelle que soit sa situation personnelle. Les droits de la personne déclinent les droits en fonction des contextes. Ce repli individualiste se révèle plus fortement encore dans l’expression « avoir des droits ». Celle-ci réduit l’universalité à une forme de propriété des droits, propriété privée, cela va de soi. Mais pour être propriétaire, il faut mériter ses droits. La boucle est bouclée : tout le monde n’est pas citoyen à la même échelle.

La définition officielle du travail social révèle ce hiatus mais ne le règle pas.

  • Inclure : conformer ou intégrer ?

Entre droits fondamentaux et inclusion se pose une question : que signifie ce concept d’inclusion. Ce terme d’inclusion me fait toujours penser à cette petite violette, qu’enfant, j’avais un jour noyée dans un bloc de résine. On m’a dit que c’était une « inclusion ». Depuis, la signification de ce terme m’a toujours rendu méfiant…

Inclure, serait-ce conformer ? C’est-à-dire mettre la personne aux normes de la société. S’ouvre alors un vaste débat sur ce que sont ces normes, leur niveau, leurs limites, les marges et fluctuations dans lesquelles elles peuvent évoluer, les seuils d’acceptabilité des a-normalités…

Selon mes perceptions, troublées par mes expériences enfantines, le terme d’intégration porte une signification plus féconde. Intégrer, ce serait plutôt faire une place. Plus précisément, laisser une place à l’autre, aménager un espace pour l’accueillir. Cela va jusqu’à déformer le groupe ou l’espace social pour permettre cette intégration. Au lieu de figer l’anormal dans la résine sociale, cela revient à l’entraîner dans le mouvement social et, ce faisant, à lui offrir la possibilité d’influencer ce mouvement. C’est à ce prix que le rapport à la norme est inclusif, par l’assouplissement des normes elles-mêmes.

  1. L’ÉMANCIPATION : ENTRE PARTICIPATION ET PROTECTION
    • Protection ou participation ?

Deux paradigmes clivent les conceptions de l’intervention sociale : la protection et la participation.

Le concept de protection apparaît comme l’héritier des traditions humanistes judéo-chrétiennes. Les forts ont la responsabilité de protéger les faibles. Implicitement, cette bienveillance charitable induit une dissymétrie relationnelle. L’aidant occupe une position de surplomb. Il est plus difficile de prendre son envol quand une main généreuse vous sert de couverture.

La crise sanitaire illustre ce que peut produire une protection radicale : dans les EHPAD, on a protégé les résidents : au prix de quelles solitudes ? Au risque de quelles maltraitances liées à l’isolement ?

Le concept de participation est, quant à lui, plutôt issu de la tradition émancipatrice de l’éducation populaire. La libération des personnes repose sur leur capacité à être actrices de leurs destins individuels et collectif (ces deux dimensions étant indissociables). La participation est, nous dit la définition du Code de l’Action Sociale et des Familles, la condition pratique de l’émancipation des personnes.

La définition emploie les deux termes participation et protection. Serait-ce une manière de ne pas prendre position sur les dimensions nécessairement subversives de l’émancipation.

Balle au centre ? Il est simpliste d’opposer, comme je viens de le faire protection et participation. Les deux termes ne se situent pas exactement sur le même plan. L’usager peut activement participer à sa protection. Être protégé n’empêche pas de s’émanciper. Mais il me semblait utile, pour éviter les évidences faciles, de rappeler les origines idéologiquement marquées de ces deux concepts.

  • Participer au « faire société »

Finalement, la question qui se pose est la suivante: comment faire société ?

Faire société suppose l’émancipation de tous ses membres, dans le respect de chacun, ce qui nous renvoie à la diversité des personnes, des groupes, des communautés qui composent la société. Le travail social est un révélateur privilégié de cette diversité sociale. Par sa seule existence, il dévoile les incohérences d’un fonctionnement social qui exclue certains de ses membres, il révèle les ruptures qui fragilisent la construction sociale.

Mais quelle est donc la mission du travail social dans ce contexte fragile et incertain ? Est-ce simplement d’éviter que ça « casse » ? De réduire la fracture sociale par l’application judicieuses de quelques rustines sur le lien social en souffrance ? Là, la mission se trouve confrontée à un paradoxe : faire unité avec la diversité.

Autre voie possible pour les missions du travail social : prendre part à la construction d’une société plurielle ? Cette perspective me semble plus riche. Il s’agit alors d’augmenter les seuils de tolérance pour réaliser une société qui offre réellement une place à chacun.

  • Émanciper ?

Nous venons de le dire, l’émancipation de ses membres est le fondement d’une société inclusive où chacun trouve place. Ce terme d’émancipation est un mot fort, très « politique ». Émanciper, c’est se libérer d’une tutelle, d’un état de dépendance, d’une sujétion, d’une dépendance ou de préjugés. Émanciper, c’est s’affranchir – terme qui fait mémoire des temps sombres de l’esclavage.

Cette perspective confère au travail social une dimension de libération. Les professionnels de terrain savent bien combien est libérateur pour les usagers ce travail de prise en main de leur destin. Mais nous devons constater un redoutable paradoxe entre cette dynamique intrinsèque du travail avec et pour autrui et l’évolution de la commande passée aux institutions du social. Commande qui confine à toujours plus de conformité…

  1. LE CHANGEMENT SOCIAL : ENTRE DEVELOPPEMENT ET COHÉSION
    • Le travail social : garant de la cohésion sociale ?

Le travail social devrait contribuer à la cohésion sociale. Est-ce bien le rôle du travail social ? Pour répondre à cette question, il nous faut inventorier ce que sont les facteurs de la cohésion sociale.

Dans un premier registre, au niveau des principes, la cohésion sociale est garantie par l’égalité entre tous les membres de la société, une justice universelle, un principe de respect de chacun, la reconnaissance de chaque personne – et notamment de sa dignité. Le travail social, par son action quotidienne contribue bien à développer ces ambitions.

Mais il y a un second registre, plus opérationnel qui doit être investigué. La cohésion sociale, repose également sur le fait de garantir à chacun les conditions d’une vie en bonne santé, le droit de se loger dignement, la possibilité d’avoir un emploi, la garantie d’un niveau de vie suffisant, l’absence d’entraves à ses mobilités, l’accès aux ressources naturelles… Ce sont des droits sociaux qui concrétisent les principes énoncés et qui mobilisent des responsabilités sociétales et politiques.

Ce que montre ces inventaires, c’est que l’on ne peut faire porter au travail social la responsabilité de tout réparer…

Cependant, il faut citer la mobilisation exemplaire des professionnels du social face à la crise sanitaire : leur présence, notamment pendant le confinement, auprès des personnes fragiles a été un facteur essentiel de cohésion sociale en période de crise. Ils ont fait la démonstration de ce rôle essentiel pour éviter que les fractures sociales ne deviennent des gouffres, même si cela n’a pas apporté les reconnaissances que l’on pouvait attendre (je pense ici encore au rémunérations…).

  • Le travail social : acteur de développement social ?

Le Haut Conseil du Travail Social vient de publier un rapport sur le développement social. C’est une évidence : le travail social œuvre au développement social des territoires. Mais sur ce point, nous pouvons faire les mêmes remarques que pour la cohésion sociale : le travail social contribue au développement social, il n’en assume pas toutes les dimensions. C’est d’ailleurs bien ce que sous-entend la définition officielle.

Mais une fois encore, nous devons pointer une situation paradoxale qui réside dans l’écart entre les commandes explicites et les injonctions implicites qui sont posées sur travail social. Par commande explicite, j’entends cette définition du travail social qui fait preuve d’une certaine ambition et s’inscrit bien dans des références largement partagées par les professionnels. Par injonctions implicites, je veux signifier des attentes plus ou moins formulées à l’égard des organisations du travail social et qui manifestent des préoccupations d’un autre ordre, relevant plus du résultat ou de la performance que de l’ambition sociétale.

Par exemple, quand une équipe de prévention spécialisée est présente dans un quartier, une attente implicite entoure l’accueil qui est réservé aux éducateurs spécialisés. De la part des élus, il est attendu ni plus ni moins que la paix sociale. Aussi, quand des voitures brûlent, habitants et élus se demandent à quoi sert la présence sociale près des publics difficiles…

Mais on peut identifier d’autre injonctions implicites par exemple en ce qui concerne les personnes en situation de grande pauvreté dans les communes où il est parfois attendu des services sociaux qu’ils assurent des revenus de secours à ces publics, même si cela n’est pas l’essence de leur mission. On peut faire les mêmes constats en ce qui concerne la gestion des files d’attente des établissements du handicap. Combien de fois tel ou tel élu, voire telle ou telle administration, attend de la structure les solutions miracles que leur cadre fonctionnel ne permet pas d’apporter…

  • Changement social ou transformation de la société ?

Le travail social promeut le changement et le développement social, la cohésion sociale, le pouvoir d’agir et la libération des personnes. Tout un programme !

Entre « changement social » et « transformation sociale », il y a eu débat lors des consultations du HCTS sur la construction de la définition à soumettre au ministre. Dans le petit réservoir d’idée que constituait à l’époque le groupe « Repolitiser l’action sociale », nous plaidions pour identifier le travail social comme acteur de transformation de la société. Un débat est né dans le réseau. Michel Chauvière déclarait : « il ne faut pas leurrer sur la capacité d’action du travail social s’agissant de justice économique, environnementale et sociale. C’est hors de portée. », Saül Karsz ajoutait : « …de quel changement, de quelle cohésion sociale, de quelle libération s’agit-il précisément ? Changement, cohésion, libération sont-ils d’une seule sorte, d’un seul acabit ? Oublierait-on que le néo-libéralisme est bien un changement, sinon même une révolution ? S’agit-il de libérer toutes les personnes ou plutôt celles appartenant à certaines couches sociales ? Les encourager à « relever les défis de la vie » (!) ou le poids d’une certaine vie, voire de certaines conditions de vie ? Bref, à défaut d’adjectiver cette cohésion, cette libération, ce changement, à force de ne pas en nommer la couleur, le sens et l’objectif, on voit difficilement comment une politique explicitement orientée et concrète pourrait jamais en découler. »

L’HCTS est resté modeste et parle de changement, tout comme la définition internationale du travail social produite par la « European Association of Schools of Social Works » [1]. Cette affirmation pose, au fond, la question du traitement des problématiques sociales :

  • S’agit-il d’un traitement symptomatique ? Le travail social sert alors de « pompier du social » et limite son action à de simples réparations des situations sans interroger les causes des dysfonctionnements.
  • S’agit-il plutôt d’un traitement de fond ? Le travail social participe alors, de sa place et dans les limites de sa mission, à l’action sur les causes des problèmes. Il se situe comme acteur d’une société qui se construit par elle-même et où chacune de ses entités contribue à cette œuvre.

Dans les faits, le travail social intervient sur ces deux plans : D’une part, il répare dans l’urgence, d’autre part, il met au travail les problèmes sociaux. L’urgence est indispensable car il n’est pas question de laisser des personnes en détresse. D’ailleurs, la carence de moyens accordés au travail social ne permet pas toujours les nécessaires réactivités et laisse l’urgence envahir le quotidien des professionnels au détriment d’un travail sur les causes. Car c’est aussi à cette mise en problème des questions sociales que sont attendus les travailleurs sociaux et leurs organisations de travail. Ils doivent pouvoir jouer ce rôle d’interpellation des pouvoirs publics sur les situations qu’ils rencontrent, ils doivent être force de proposition pour faire évoluer le cadre législatif et les dispositifs d’intervention.

In fine, le travail social ouvre un débat sur les facteurs d’inégalité, d’injustice, d’atteinte aux droits… C’est là une fonction éminemment politique.

  1. LA CAPACITÉ À AGIR : ENTRE L’ENVIRONNEMENT ET L’INDIVIDU
    • Pouvoir d’agir, empowerment, capabilité : ce que les mots ne disent pas

La position des usagers dans l’action sociale a beaucoup bougé. C’est particulièrement sensible si on compare leur position avant et après la loi 2002-2 qui fait repère dans ces mutations. Aujourd’hui, plus une seule structure ne nie la nécessité de prendre en compte les usagers et leur participation est devenue la condition première de la qualité des prestations.

Cette promotion de la participation des usagers s’est accompagnée et a été soutenue par diverses élaborations conceptuelles. Ces concepts, pour le moins variables, illustrent des tendances différentes. De la sociologie de l’action d’Alain Touraine à la vision néo-libérale de l’usager-client, en passant par le capital social développé par Pierre Bourdieu ou encore les ressources environnementales qui fondent la capabilité d’Amartya Sen, nous ne manquons pas de références.

Nous pouvons esquisser ici un critère qui permet de discerner des voies d’action dans cette jungle idéologique. Le risque qu’il y a à mobiliser les capacités d’action de l’usager, c’est de faire peser la solution sur l’individu. Finalement, il suffirait de donner à chacun les moyens d’agir ( y compris au plan économique comme le pose la philosophie de l’APA ou de la PCH) pour que chacun « se débrouille ». Non seulement cette visée consacre l’individualisation des traitements sociaux mais elle évacue les causes sociales et politiques de toute situation, de toute problématique.

Derrière les mots, il convient de débusquer ce qui n’est pas dit, par exemple, un désengagement de l’État dans ses missions de construire les solidarités.

  • Agir pour soi ?

Cependant, une vision plus politique des finalités de l’action ne doit pas évacuer la question des responsabilités tant au plan individuel que collectif.

Au plan individuel, le principe de responsabilité pose le fait que personne n’échappe à sa position d’acteur dans sa situation. L’usager ne peut être réduit à une simple position de victime. Au plan collectif, nous savons que les déterminants sociaux pèsent aussi sur les destins individuels. Mais là aussi, l’État n’est pas seul responsable. Nous sommes ici invités à nous intéresser aux solidarités au sein des groupes sociaux et entre eux qui doivent permettre d’interroger les rapports sociaux.

Agir pour soi ouvre deux pistes qui doivent être considérées simultanément et dans le même mouvement :

  • Être acteur de « sa » vie : permettre à chacun de prendre son destin en main, de maximiser ses marges d’autonomie et son pouvoir d’agir.
  • Être acteur de « la » vie : ce que je fais pour moi pour changer ma vie contribue à changer le monde dans lequel je m’inscris.
    • Agir avec et pour l’environnement

À l’heure de la nécessaire transition écologique : nous sommes mis au défi d’adopter une approche systémique de la résolution des problèmes. Autrement dit, le travail social ne peut réfléchir ses stratégies d’action sans les connecter étroitement aux problématiques de développement durable. Ce dernier concept ne pouvant être réduit, malgré leur importance, à de simples questions de gaz à effet de serre.

Résoudre une situation individuelle suppose d’agir sur tous les facteurs qui contribuent à bâtir un monde où l’être humain se réconcilie avec la « terre-mère » qui porte son avenir, en le situant au cœur de la « terre-patrie » qui universalise ses liens, en prenant en compte l’anthropocène comme un moment particulièrement délicat de notre destin commun.

La lutte contre les cloisonnements des publics, la sectorisation des actions, la dissociation des problèmes participe de cette construction d’une pensée globale et systémique qui ouvre de nouvelles perspectives. Il existe un continuum entre les rapports planétaires entre nations autour des enjeux de développement et de maîtrise des pollutions et la manière dont une nation traite les plus fragiles de ses membres, conçoit une société plus inclusive, mieux à même de gérer égalitairement les ressources disponibles, sans faire crédit et sans piller les autres.

Certes, cette perspective n’est pas vraiment la tendance actuelle. Il suffit d’évoquer la rigidité des partages des compétences, la mise en concurrence des offres par le dispositif des appels à projets, l’insuffisance des moyens…

  1. LA PLURI/INTERDISCIPLINARITÉ : ENTRE ÉTHIQUE ET DÉONTOLOGIE
    • Faire ensemble pour faire avec

La relation professionnel-usager est en train de vivre le passage du « faire pour » au « faire avec ». La mutation n’est pas encore aboutie, elle est à l’œuvre depuis plusieurs décennies mais la révolution est telle qu’elle demande du temps.

En effet, « faire avec » l’usager suppose de modifier les cadres professionnels d’intervention, c’est un changement de paradigme qui modifie les positionnements professionnels. Ce passage au « faire avec » les usagers a une conséquence directe quant à la manière dont les professionnels fonctionnent entre eux. Nous sommes devant un défi : les professionnels doivent « faire ensemble », c’est là la condition du « faire avec ». Les clivages disciplinaires, corporatistes et techniques ont longtemps été cause de l’exclusion des usagers des cercles des décisions les concernant. Chaque métier se réfugiait derrière ses déontologies propres, ses méthodes de travail, ses cultures et ses langages impénétrables , laissant l’usager devant la porte close des réunions de synthèses et autres instances de travail.

C’est pourquoi les affirmations de la définition du travail social sur la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité sont importantes. Elles ne traduisent pas une réalité déjà présente mais un objectif à atteindre.

  • Déontologie :

La définition officielle (et légale) du travail social se devait de citer la déontologie. Mais cela reste un concept flou : certains « métiers » disposent de code, d’autres seulement de repères épars dans des textes pas toujours cohérents entre eux. Mais ce n’est pas là la principale difficulté de ce terme.

La déontologie tend à rabattre sur les « métiers ». Elle porte en elle d’anciennes traces des corporatismes qui ont marqué l’affirmation des corps professionnels qui quadrillent le social. Elle privilégie la catégorisation des publics par son découpage selon les logiques de métier. De quelles déontologies a-t-on besoin aujourd’hui dans un contexte où il est urgent d’activer de nouvelles transversalités ?

  • Éthique :

En fait, je préfère le terme d’éthique qui me semble moins fermé que la déontologie. L’éthique ne peut pas se mettre en codes, elle reste ouverte sur le champ des possibles. Elle ne traite pas des publics mais des situations concrètes.

L’éthique m’apparaît comme une interrogation qui va précisément porter sur les situations qui ne disposent pas de réponse toute prête. C’est quand un professionnel se trouve confronté à de l’inédit, supposant un choix de sa part, que l’éthique est convoquée. Ce faisant, elle mobilise alors toute l’intelligence du sujet, sa capacité à faire du neuf, à innover des réponses inédites.

L’éthique pourrait être définie comme « art de l’entre deux ». Elle se situe, se développe et trouve sa raison d’être dans cet écart entre ce qu’il faut faire et ce qu’on fait. Elle est une instance critique des pratiques et ne les laisse pas s’enkyster dans des protocoles fermés.

  1. LA CONFRONTATION DES SAVOIRS : ENTRE COCONSTRUCTION ET EXPERTISE
    • Un trépied des savoirs

Tel que l’énonce la définition, le triptyque savoirs savants, savoirs professionnels, savoirs d’usage semble chose simple. Dans les faits, ce simplisme ne recouvre pas la réalité…

Que sont, pour le travail social, les savoirs universitaires ? Les États Généraux du Travail Social avaient conclu, dans le plan interministériel qui en résultait, qu’il fallait ériger le travail social en discipline universitaire, à l’instar de nos voisins européens. La controverse qui a suivi a démontré que ce n’était pas si simple. Ce n’est pas un hasard si les savoirs propres au travail social se sont cantonnés dans des écoles spécialisées éloignant les diplômés d’une équivalence avec le cursus universitaire (ce manque est maintenant comblé). Le principe de la formation en alternance, pour riche qu’il soit, a maintenu les apprentissages dans une sorte de transmission artisanale des savoirs. Si cela permet l’acquisition de compétences in vivo, cela a empêché la construction de connaissances documentées et épistémologiquement éprouvées.

Les professionnels sont identifiés à des savoirs théoriques et pratiques. C’est sans doute là le socle de leur expertise : un lien particulier et fort entre théorie et pratique. Mais la limite de cette construction de connaissances, c’est de les placer dans l’ornière des corporatismes. Pour illustrer cela, il n’est qu’à voir la levée de bouclier qu’avait suscité le projet de réforme des diplômes et qui prévoyait un socle commun de formation qui ne distinguait pas les « métiers » au profit d’acquisitions de compétences plus larges, plus ouvertes et plus polyvalentes.

Enfin, la définition cite les savoirs issus de l’expérience des personnes concernées. Ces savoirs-là ont été trop longtemps méprisés, ignorés, non-exploités. Il a fallu, entre autres, les travaux d’ATD-quart Monde sur le croisement des savoirs et le croisement des pratiques pour provoquer une prise de conscience de la qualité, de la densité et de l’intérêt des compétences issues du vécu des personnes. L’expertise d’usage prend progressivement sa place dans les pratiques du travail social.

Mais le chemin sera encore long. Il n’est qu’à voir l’enjeu que représente la possible reconnaissance des savoirs expérientiels dans le cadre de la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE). Des usagers qui ont engagé ce processus mesurent à quel point la définition du travail social reste théorique.

  • Un rapport de force asymétrique

Dans les faits, le croisement des savoirs est surdéterminé par un rapport de forces asymétriques.

Tout d’abord, nous ne pouvons minorer le statut social des savoirs académiques. Il y a bien une supériorité des savoirs scientifiques, affirmée par des chercheurs et soutenue par une institution universitaire qui privilégie l’entre-soi, la performance et la conformité, laissant peu de place aux initiatives marginales qui tendraient à consolider des formes hybrides de savoirs.

Ensuite, il y a l’enfermement pragmatique des savoirs pratiques. Par cette expression je voudrais signifier la manière dont les professionnels du travail social se trouvent enfermés dans des pratiques de plus en plus réduites à une efficacité immédiate. C’est le règne du résultat et de la performance qui ne laisse que peu de place à l’élaboration croisée de savoirs complexes résultant de la mise en tension des cultures en présence. Les travailleurs n’ont pas le temps de faire cela, alors ils « produisent »…

Enfin, le mépris à l’égard des formes de savoirs hybrides ou atypiques reste de mise et cela a pour effet d’exclure les savoirs de l’expérience vécue par les personnes concernées. D’autant plus qu’il s’agit de cultures plutôt orales qui peinent à s’écrire et à se décrire. Comment pourront-elles trouver leur place, et leur autonomie, dans la construction des connaissances nécessaires à un travail social refondé ?

  • La nécessaire conflictualité des savoirs

L’issue pourrait bien résider dans le développement d’une culture de la conflictualité. Il s’agirait alors de créer les conditions qui permettront de mettre en tension ces savoirs, de les faire se frotter, de les confronter les uns aux autres. Quand je parle de conditions, je pense à la mise en œuvre de méthodologies inédites qui empêchent toute hégémonie d’une forme de savoir sur les autres.

La conflictualité des savoirs, c’est l’inverse de la recherche d’un consensus, ou d’un moyen terme ou encore d’une juxtaposition. C’est l’affirmation de la validité des formes plurielles de connaissances, des voies diverses de rapport au réel. Cette position repose sur la conviction qu’il n’existe aucune vérité définitive, que les connaissances se structurent par tâtonnements, hésitations, aléas, retours en arrière, ruptures et erreurs.

  1. LA SOLIDARITÉ : COMMENT FAIRE AVEC LA DIVERSITÉ ?

Fondamentalement, pour terminer, nous pouvons identifier comme un fait que le travail social est en tensions entre commande et réalité. C’est une injonction paradoxale avec laquelle les professionnels doivent se débrouiller. Pour cela, le travail social doit unifier le divers, rendre cohérent l’incohérent, conformer le difforme…

  • Solidarité : un projet de société

La solidarité est au cœur de notre projet de société démocratique, ce que manifeste le triptyque liberté, égalité, fraternité. C’est cette ambition républicaine qui assigne au travail social la mission de participer à la construction des solidarités. Mais comment peut-il le faire dans un univers qui évolue en créant toujours plus de ruptures de liens sociaux, de complication des relations, d’inconnu sur l’avenir (et la crise sanitaire porte à son paroxysme ces incertitudes !).

Vers toujours plus de disparités ? C’est avec cela que les travailleurs sociaux doivent composer. Même si cela peut paraître un peu angélique, nous pouvons dire que l’enjeu est de faire de ces disparités une richesse pour la construction d’une société plurielle, plus ouverte à la diversité, plus accueillante à celui qui est différent.

Vers toujours plus de complexités ? Sur ce point, le positionnement des professionnels doit clairement s’opposer à toutes les tentations de simplification de la compréhension du monde tel qu’il est. C’est le fantasme de la pensée simplifiante qui laisse croire que tout phénomène n’a qu’une seule cause qu’il suffit d’identifier, que les choses humaines peuvent se résumer en quelques équations, etc. La richesse de l’expérience des acteurs du travail social doit se dire, se montrer, s’exposer pour attester qu’une compréhension complexe de notre société est facteur d’enrichissement du regard.

Vers toujours plus d’incertitudes ? Nous vivons, et de plus en plus, dans un univers incertain. Ce contexte ambigu, ambivalent, inquiétant qui semble parfois désorienté, flottant, n’empêche pas l’action, il en oriente cependant les méthodes. Ici, il ne suffit de se rassurer à bon compte en rigidifiant à l’excès les protocoles de travail – comme si la cristallisation des méthodes sécurisait les pratiques. Tout au contraire, il convient de développer des capacités de plus en plus agiles à s’adapter à cet environnement mouvant. Bref, il s ‘agit de libérer les pratiques !

  • Politiser les questions sociales

En fait, et ce sera ma conclusion, il nous faut, de toute urgence, repolitiser les questions sociales.

C’est la voie que je vous soumets pour donner à cette définition du travail social tout son souffle, toute sa force, pour éviter de sombrer dans la déprime collective.

Il nous revient à nous, chercheurs, professionnels, usagers, de faire des questions sociales des préoccupations centrales du vivre ensemble. Les dysfonctionnements, les ruptures d’accès aux droits, les situations d’exclusion, les stigmatisations de certains groupes sociaux, les atteintes à la dignité des personnes n’appellent pas d’abord un traitement instrumental, des réponses mécaniques, mais l’ouverture de véritables débats politiques.

Bien entendu, il ne revient pas aux travailleurs sociaux de porter seuls cette mission qui concerne tout citoyen, mais il revient aux travailleurs sociaux de rendre visible, lisible et compréhensible la dimension politique de leur travail.

CONCLUSION

Relisons ensemble la présentation de la problématique de ces Journées Nationales de Formation du Mouvement pour l’Accompagnement et l’Insertion Sociale (MAIS) :

« Le travail social est, aujourd’hui comme hier, traversé et façonné́ par des discours, des orientations, puis des pratiques dont les principes sont les prolongements de choix idéologiques et politiques. Des concepts parfois, des notions souvent, y tiennent lieux de repères, voire de guides, qui se déclinent, dans le meilleur des cas en recommandations et dans le pire en injonctions paradoxales. »

Au terme de cette analyse de la définition légale du travail social, nous avons constaté qu’effectivement les discours qui traversent le travail social le façonnent. Ils révèlent des choix idéologiques et politiques. Mais il n’est pas certain que les principes qui guident les pratiques soient le prolongement de ces choix.

Nous avons montré qu’il y a des ruptures de logiques entre l’intention et ses déclinaisons opérationnelles, entre l’ambition et les moyens, entre la volonté des décideurs et la réalité des acteurs de terrain.

C’est au cœur de ces tensions – que Michel Autès nomme « paradoxes » – que doivent agir les travailleurs sociaux et que se situent les organisations du travail social.

Ne vivons pas ces tensions comme des contraintes mais plutôt comme des ouvertures du champ des possibles parce que l’action ne peut être réduite à la simple application d’injonctions. L’action est toujours, quelque part, une création !

[1] https://www.eassw.org/global/definition-internationale-du-travail-social/

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