La gouvernance bénévole, force du modèle associatif

par | Jan 21, 2026 | Articles, Economie sociale et solidaire, Organisation | 0 commentaires

Introduction

Le statut issu de la loi du 1er juillet 1901 est-il la forme juridique la plus appropriée pour assumer la gestion des missions de service public de l’action sociale ? Des formes plus coopératives comme le sont les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif ne seraient-elles pas plus judicieuses parce qu’elles associent plus directement toutes les parties prenantes et les financeurs ? La gestion publique, en régie directe, par les collectivités publiques ne serait-elle pas plus simple et, surtout, moins dispendieuse ?

La vie associative a-t-elle un avenir quand on voit la difficulté à renouveler les conseils d’administration vieillissants ? L’inflation des contraintes, des normes, des protocoles, des contrôles ne donne-t-elle pas envie de rendre les clefs ? La contrainte budgétaire de plus en plus forte ne prépare-t-elle pas la mort lente des associations ? La crise de confiance des pouvoirs publics à l’égard des associations annonce-t-elle la fin de la collaboration réciproque nécessaire au pilotage de l’action sociale ? Les logiques concurrentielles entre associations générées par les appels à projet et appels d’offre n’entérinent-elles pas l’hégémonie de méga structures d’entrepreneuriat social éloignées des fondamentaux du contrat associatif ?

L’action sociale et ses dispositifs d’intervention ne sont-ils pas devenus des questions de plus en plus techniques et complexes qui échappent aux citoyens ? Et donc, ne doit-elle pas reposer sur d’autres supports que la simple mobilisation de personnes plus ou moins compétentes réunies en association ?

Bref, la gouvernance bénévole est-elle encore la force du modèle associatif ?

Voilà quelques-unes des questions qui circulent aujourd’hui dans les rangs des militants associatifs.

Loin de moi l’idée d’y répondre tant les enjeux sont forts. Je voudrais simplement tenter d’ouvrir quelques pistes de réflexion pour envisager à quelles conditions les associations de solidarité peuvent refonder leur avenir dans le paysage français de l’action sociale.

Mon propos s’inspire, entre autres, des travaux que nous entreprenons au sein de la commission nationale de l’Uniopss[1] « Modèle socio-économique des associations ».

Je choisis d’identifier trois champs de tensions qui alimentent la crise de légitimité des associations :

  • Les associations de solidarité en tension entre État, marché et domesticité ;
  • Les associations de solidarité en tension entre régulation tutélaire, régulation concurrentielle et régulation négociée ;
  • Les associations en tension entre ressources humaines, ressources financières et ressources partenariales.
  1. Des légitimités en tensions pour les associations de solidarité ?

Pour éclairer ce sentiment parfois diffus d’illégitimité des associations de solidarité, je vous soumets donc ces trois champs de tensions dans lesquelles elles sont inscrites et qui éclairent cette crise de légitimité.

  • Une organisation en tension entre trois ordres sociétaux

Robert Lafore[2] situe l’action sociale comme un espace de médiation entre trois ordres : le marché, l’État, et la sphère Domestique :

  • L’ordre étatique chargé de définir et mettre en œuvre le « bien commun » (qui se traduit juridiquement en « intérêt général » ou en « utilité sociale ») ;
  • L’ordre économique (le marché), chargé d’organiser la production et la distribution des richesses ;
  • L’ordre domestique, « lieu de construction des individus et de satisfaction de leurs besoins et aspirations ». (Lafore, 2025, p.20).

Ces trois ordres sont interdépendants les uns des autres, inscrits dans un rapport dialectique. C’est leur nécessaire articulation par des structures de médiation qui a donné lieu aux politiques sociales de l’État providence. L’institutionnalisation de l’action sociale « a vu se développer des ’’groupements intermédiaires’’ justement du fait qu’ils ont assumé, en lien plus ou moins étroit avec la puissance publique, le travail nécessaire de médiation entre le politique, l’économique et le domestique. » (Ibid., p.25). C’est dans cette interface que se situent les associations de solidarité.

Les trois ordres identifiés par Robert Lafore recoupent l’approche substantive de l’économie théorisée par Karl Polanyi : La réciprocité qui renvoie plutôt à la sphère domestique, la redistribution qui renvoie plutôt à l’ordre étatique et le marché qui concerne le monde économique. Ces trois dimensions relèvent, selon Polanyi, d’une conception ouverte et combinatoire de l’économie. Les associations de solidarité, médiatrices entre les trois sphères décrites par Robert Lafore, fonctionnent dans les trois registres économiques décrits par Karl Polanyi.

  • La réciprocité : Les associations de solidarité mobilisent des ressources sociales par la participation de leurs usagers et par l’investissement de leurs bénévoles. De plus, elles mettent en jeu des ressources réciprocitaires territoriales par les coopérations qu’elles nouent localement.
  • La redistribution : L’État a pour mission de centraliser des ressources essentiellement par l’impôt pour les répartir selon ses normes. Les associations de solidarité sont au cœur des dispositifs de redistribution financés par l’État mais dont elles sont, par délégation, les actrices.
  • Le marché : C’est la rencontre entre l’offre et la demande. Les associations de solidarité sont des agents économiques parce qu’elles emploient des salariés, consomment des biens et des matières premières mais surtout parce qu’elles participent à la régulation sociale des territoires qui est garante de leur équilibre économique.

La difficulté des associations de solidarité réside dans l’absence de reconnaissance sociale et étatique du rôle qu’elles jouent dans les dimensions redistribution et réciprocité :

  • Elles sont accusées d’être une charge pour les budgets des collectivités publiques alors qu’elles participent à la redistribution des richesses selon une ambition de justice et d’égalité.
  • Elles sont invisibles dans leur rôle de réciprocité des échanges alors qu’elles sont des espaces sociaux de don et contre-don essentiels au lien social.

De plus, elles sont évaluées uniquement avec les grilles de lecture propres au marché monétaire : résultat, performance, retour sur investissement, etc.

  • Une organisation en tension entre trois modes de régulation

La conversion de l’État, au début de ce siècle, au « new public management » a profondément bouleversé les modes de régulation de l’action sociale en France. Les modèles de l’entreprise marchande sont devenus la référence pour la chose publique : rentabilité des dépenses, maîtrise des coûts, mise en concurrence, démarches qualité standardisées, etc.

Les associations de solidarité sont ainsi confrontées à trois formes de régulation de l’action publique qui forment les strates historiques des rapports entre l’État et les associations :

  • Des régulations tutélaires (critères fixés par les financeurs, normes procédures, catégories administratives, procédures). Elles sont héritées de l’histoire de l’État providence mais persistent à maintenir une relation de dépendance des pouvoirs publics sur les associations.
  • Des régulations négociées (revendication et/ou reconnaissance de l’autonomie et de l’expertise associative). Dans les faits, ce système de régulation résiste en filigrane de ces rapports conflictuels entre les associations de solidarité et la puissance publique.
  • Des régulations concurrentielles (appels d’offre, appels à projet, compétitions entre associations ou entre associations et entreprises marchandes). Elles ont émergé avec le new public management. Les symboles juridiques de ce mouvement sont la LOLF[3] de 2001 et la loi HPST[4] de 2009.

Le fonctionnement des associations est pris en tension entre ces trois formes de régulation de l’action sociale, tantôt soumises aux injonctions des « autorités de tutelle » comme le dit improprement le langage courant (par définition, une association loi 1901 n’est sous « tutelle » que de sa seule assemblée générale), tantôt soumises à des négociations complexes pour tenter de peser dans leurs relations avec les pouvoirs publics, tantôt soumises à des logiques concurrentielles contraires à leur code génétique fondé sur la coopération.

  • Une organisation en tension entre trois dimensions économiques

Le modèle socio-économique des associations de solidarité s’est progressivement réduit. L’ambition fondatrice du projet associatif s’est silencieusement repliée sur les moyens de financer les activités. Selon le principe qu’on « ne mord pas la main qui vous nourrit », les associations ont accepté de se soumettre aux injonctions de plus en plus précises et de plus en plus intrusives, des décideurs étatiques des politiques sociales. Le modèle socio-économique des associations tend à se résumer à leur compte de bilan, au compte de résultat, éléments comptables qui se réduisent encore sous les fourches caudines de l’administration en compte administratif et état prévisionnel des recettes et des dépenses (EPRD).

Or, nous pouvons opposer à ces réductions technicistes cette définition : « Un modèle socio-économique constitue la structuration des moyens au service du projet associatif.[5] » Ce n’est pas une fin en soi mais un outil qui repose sur trois piliers :

  • Les richesses humaines qui sont l’ADN des associations de solidarité ;
  • Les financements qui permettent leurs actions ;
  • Leurs interactions et partenariats avec l’écosystème dans lequel elles sont inscrites.

Charles-Benoît Heidsieck décline autrement ce triptyque en insistant sur l’hybridation des ressources financières, l’engagement des parties-prenantes et la capacité à nouer des alliances[6].

L’engagement associe le bénévolat, le salariat, le mécénat de compétence, et beaucoup d’autres « richesses humaines »… Il repose sur des compétences (ce que je « peux » faire), des responsabilités (ce que je « dois » faire) et une volonté (ce que je « veux » faire).

Les associations de solidarité sont en tension entre ces trois polarités que représentent la coopération, les relations humaines et le financement de leurs actions.

  1. Comment transformer les tensions en opportunités ?

Nous venons d’identifier trois champs de tensions qui déstabilisent les projets associatifs : celui des ordres sociétaux, celui des formes de régulation, celui de l’ordre économique. Ces trois champs sont en profonde mutation et mettent à mal les logiques historiques sur lesquelles se sont fondées les associations de solidarité.

Un champ de tension reste un espace dynamique tant qu’on ne se soumet pas à l’hégémonie d’un des pôles sur les autres. Pour empêcher ces tensions d’être des clivages mortifères, il faut des stratégies qui permettent de tenir à la fois les trois polarités de chaque champ, de se placer à la bonne distance de chacun d’eux. Je propose trois pistes :

  • Pour se situer au centre des ordres étatique, économique et domestique : l’association de solidarité devrait se définir comme un espace de médiation démocratique.
  • Pour se situer au centre des formes de régulation tutélaire, concurrentielle et négociée, l’association de solidarité devrait se définir comme un espace de plaidoyer social.
  • Pour se situer au centre des logiques de relations humaines, de financement et de partenariats, l’association de solidarité devrait se définir comme espace d’hybridation de ses ressources.

Entrons dans le détail de ces trois orientations :

  • L’association de solidarité : un espace de médiation démocratique

Les associations sont instrumentalisées par les pouvoirs publics qui tendent à les réduire à l’état de simple outil de mise en œuvre des politiques sociales. Ce faisant, elles se retrouvent scotchées aux logiques étatiques dont elles ne parviennent pas à se distancer pour préserver leurs marges de manœuvre. Le plus grave, c’est que l’État lui-même se trouve phagocyté par les logiques économiques régies par le marché selon la tendance néolibérale dominante. La puissance de cette collusion entre l’État et le marché rend encore plus délicate pour les associations de solidarité la possibilité de se situer en proximité de l’ordre domestique. Or, cet ordre, pour rappeler la définition qu’en donnait plus haut Robert Lafore, est le « lieu de construction des individus et de satisfaction de leurs besoins et aspirations ». Soumises aux règles du marché et de l’Étatisation, les associations ne sont plus en mesure de prendre réellement en compte les besoins et aspirations des personnes et de les satisfaire.

En contre-feu de cette tendance lourde, il convient d’affirmer que l’association est un espace de médiation démocratique. Médiation, cela signifie la recherche permanente d’articulation entre les trois ordres qui structurent les rapports sociaux.

L’association de solidarité ne se réduit pas à l’ordre étatique mais elle y est cependant inscrite. Elle est liée à l’État par les missions publiques qu’elle assume, « d’utilité sociale et d’intérêt général » pour reprendre les termes du Code de l’Action Sociale et des Familles. Mais son identité ne se résume pas à cette seule dimension.

Elle est aussi inscrite dans l’ordre économique des échanges sociétaux. Elle est un agent économique inscrit dans un marché, contribuant au développement socio-économique des territoires. Mais, là encore, son identité ne peut se résumer à cette seule dimension.

Elle est enfin directement liée aux questions domestiques parce que c’est sa vocation de répondre aux besoins sociaux des personnes, des familles et des communautés sociales. L’association de solidarité intervient dans la vie des gens, parfois même au cœur de leur intimité, c’est à leur côté qu’elle agit. Cependant, ce serait trop réducteur de limiter leur identité à la seule dimension domestique.

Ce qui fait l’essence de l’association de solidarité c’est qu’elle tient sa légitimité en articulant les espaces privés, économiques et politiques. C’est en tenant les trois bouts de la chaîne qu’elle porte attention aux individus tout en restant partie-prenante des échanges sociaux et en inscrivant son action dans une perspective politique, c’est-à-dire un projet de société.

  • L’association de solidarité : un espace de plaidoyer social

Pour articuler ces trois dimensions, l’association de solidarité s’inscrit dans trois registres de régulation des politiques sociales. Là encore, la stratégie consiste à ne pas s’enfermer dans une seule modalité mais de les combiner.

La logique tutélaire n’est pas, en elle-même, discutable. Les activités des associations de solidarité sont massivement financées par des fonds publics dont la ressource essentielle est le prélèvement fiscal. Il est donc d’essence constitutionnelle que l’État, au nom de sa légitimité démocratique, et du mandat reçu des citoyens, oriente l’usage de ces fonds et en contrôle l’exécution. Contrairement à une idée reçue, cette responsabilité de l’État ne réduit pas les associations à une obéissance silencieuse. « Qui paie décide » ne signifie pas que les pouvoirs publics sont seuls à décider. Ceux qui paient, ce sont les citoyens. L’orientation des dépenses publiques, et particulièrement celles qui relèvent de la solidarité, relève donc de leur contrôle. C’est un des rôles des associations de solidarité qui réunissent des citoyens concernés par cette créance de l’État envers ses administrés – créance qui se nomme la solidarité nationale. Les associations de solidarité portent donc la responsabilité d’un plaidoyer pour que les questions sociales soient des questions portées collectivement et non par les seuls titulaires de la démocratie représentative.

La logique concurrentielle est une réalité qui détermine de plus en plus le destin des associations de solidarité. Qu’on le veuille ou non, que cette évolution soit plus ou moins perçue comme toxique, que l’on ait plus ou moins conscience que le néolibéralisme pervertit de l’intérieur les échanges économiques, les associations de solidarité sont soumises aux appels d’offre ou appels à projet qui les mettent en compétition entre elles ou avec les entreprises lucratives. L’enjeu est de ne pas se laisser totalement absorber par la guerre économique qui gagne chaque jour du terrain, fragilisant gravement les petites associations et transformant les grosses en de véritables entreprises qui peinent à se distinguer du secteur marchand. C’est par la coopération entre elles que les associations de solidarité éviteront ce piège. Les associations de solidarités portent donc la responsabilité d’un autre plaidoyer pour que leurs capacités à développer des partenariats soient reconnues comme le moteur prioritaire du développement des solidarités dans les territoires.

C’est précisément cette capacité de coopération entre associations qui représente cette logique de négociation. C’est ensemble que les associations peuvent négocier leur reconnaissance par les autorités de contrôle, c’est en jouant leurs complémentarités qu’elles peuvent répondre à tous les besoins des habitants. Si les associations de solidarité tentent chacune de « tirer ses marrons du feu », si elles se vivent en défense de leurs propres intérêts, si elles parlent exclusivement en leur nom, si elles cherchent à occuper une position hégémonique sur les autres, considérant leur activité comme un « créneau de marché », aucune stratégie négociée n’est possible et c’est la loi de la jungle qui laissera les plus forts confisquer le « marché du social » [7]. Enfermée dans ce conflit de la performance à tout prix, les associations de solidarité seront incapables de porter un plaidoyer pour la défense des intérêts des personnes qu’elles accompagnent.

Tout l’art stratégique consiste à tenir en même temps une « coopération conflictuelle » avec les autorités de régulation de l’action sociale, avec les partenaires intervenant dans les territoires et de légitimer cette position en développant un plaidoyer dont la finalité est l’intérêt supérieur des personnes accompagnées ou accueillies.

  • L’association de solidarité : un espace d’hybridation des ressources

Nous avons vu que les associations de solidarité fondent leur action sur des ressources différentes qui ne sont pas de même nature. Nous avons vu que les travaux de Karl Polanyi mettent en valeur, outre la logique de marché, les fonctions économiques redistributrices et de réciprocité qu’elles réalisent au quotidien. Nous avons vu que le modèle socio-économique des associations combine les ressources humaines, les ressources financières et les ressources partenariales. C’est l’hybridation de ces trois catégories d’éléments qui constitue la spécificité des associations de solidarité.

L’hybridation ne s’entend pas comme une simple diversification des ressources. L’injonction des pouvoirs publics à ce que les associations de solidarité diversifient leurs ressources correspond à un désengagement de l’État. L’hybridation est tout autre chose. C’est la combinaison d’éléments qui interagissent entre eux selon une dynamique de « métamorphose réciproque »[8]. C’est-à-dire où chaque type de ressource agit sur les autres et les modifie.

Les ressources humaines sont constituées :

  • Par les personnes concernées par l’action de l’association, les usagers des établissements et services sociaux et médico-sociaux. La dynamique d’hybridation ne les place pas en bout de chaîne comme de simples réceptacles mais à l’origine du projet, en première ligne des ressources mobilisables.
  • Par les bénévoles administrateurs qui sont le noyau consistant de l’identité associative : des citoyens de « bonne volonté » (étymologie de bénévole) qui s’associent pour défendre une cause.
  • Par les salariés : des professionnels qui mettent en œuvre les politiques sociales à travers le prisme du projet associatif de leur employeur.
  • Par les bénévoles d’intervention : des habitants qui mettent gratuitement leurs compétences au service du projet.
  • Par les intervenants partenaires qui participent directement ou indirectement aux activités.
  • Par de nombreuses autres personnes (volontaires de service civil, stagiaires, professionnels en formation, voisins, mécènes, mécènes de compétence, etc.) qui participent de près ou de loin à la vie de l’organisation.

Ces ressources influent et conditionnent les deux autres registres que nous avons identifiés. La qualité des ressources humaines mobilisées agit sur la quantité des ressources financières attendues : on imagine un modèle économique global et les négociations budgétaires qui en résultent associant toutes les parties prenantes devant les autorités de tarification…

Les ressources financières sont, elles aussi, plurielles :

  • Les fonds publics versés sous forme de prestations répondant à une commande publique ou, de moins en moins, de subventions au service d’une mission déléguée.
  • Les ressources résultant de l’activité propre de l’association : cotisations, ressources militantes, activités de production, etc.
  • Les apports en mécénat, fonds de dotation, dons, legs, selon le statut de l’association (reconnaissance d’utilité publique).

Ces ressources connotent le profil de l’association. Elles peuvent, selon les cas, générer des phénomènes de dépendance (par exemple, dépendance aux donateurs) ou d’autonomie (par exemple capacité d’autofinancement contre les aides publiques). C’est le projet associatif qui détermine la manière dont ces ressources sont mobilisées ou refusées. Une ligne rouge apparaît ici telle que nous l’avons formulée au sein de la commission nationale « Modèle socio-économique des associations » de l’UNIOPSS : c’est une faute morale que d’envisager la rétribution privée d’actionnaires qui investissent leur capital dans une activité sociale d’intérêt collectif. Tout versement de dividendes est une erreur stratégique qui dédouane la Nation de sa responsabilité collective. La solidarité nationale doit être exclusivement financée par l’impôt et ne doit enrichir personne.

Les ressources liées aux partenariats rejoignent les coopérations évoquées plus haut. Selon la conception développée ici de l’hybridation des ressources, les partenariats ne peuvent être de simples convergences d’intérêts. On ne s’associe pas pour défendre ses intérêts propres mais pour défendre un projet commun. Ce changement d’orientation ne permet plus de simplement réunir des entités pour peser plus lourd dans le jeu concurrentiel. Il ne permet pas non plus de simplement juxtaposer des associations pour les rendre complémentaires[9]. Il s’agit de faire « œuvre commune ». C’est la capacité collective des associations à se métamorphoser réciproquement qui est le cœur de la coopération. « Coopérer, c’est faire ensemble, autrement. C’est reconnaître que chacun·e détient une part de vérité, que la diversité des points de vue est une richesse, et que le pouvoir peut être partagé dans une logique de coresponsabilité. » (Université du Nous).

  1. Quelles conséquences pour la gouvernance des associations ?

Pour répondre à cette question, récapitulons les enjeux identifiés :

  • L’association de solidarité pour se positionner dans les tensions qu’il y a entre les ordres étatiques, économiques et domestiques, doit occuper sa fonction de médiation démocratique.
  • L’association de solidarité, pour se positionner dans les tensions qu’il y a entre les modes de régulation de l’action sociale, tutélaire, concurrentielle et négociée, doit occuper sa fonction de plaidoyer.
  • L’association de solidarité, pour se positionner dans les tensions qui constituent son modèle socio-économique entre les ressources humaines, les ressources financières et les ressources partenariales, doit développer une hybridation de ces ressources.

Ces trois lignes stratégiques concernent en premier lieu les instances de gouvernance des associations de solidarité. L’axe qui recoupe ces trois orientations, c’est celui de la fonction politique des associations. Il est urgent de repolitiser les pratiques, les questions sociales et l’association.

  • Repolitiser les pratiques

Les instances de gouvernance doivent repolitiser les pratiques à trois niveaux :

  • Les pratiques démocratiques au sein de l’association
  • Les pratiques professionnelles au sein des équipes salariées
  • Les pratiques relationnelles avec les personnes accueillies ou accompagnées

Repolitiser les pratiques démocratiques au sein de l’association consiste à faire du fonctionnement interne de l’organisation un véritable laboratoire de démocratie vivante. Cela signifie mettre au travail le rapport entre technique, stratégique et politique. Nous avons l’habitude de dire que le niveau politique appartient aux instances de gouvernance. Mais ce niveau n’est pertinent que parce qu’il se concrétise dans des actions de terrain. Sans les établissements sociaux et médico-sociaux qu’elles gèrent, les associations de solidarité ne pourraient jouer leur rôle politique que sur le registre de la revendication. Si les syndicats, les partis politiques, les associations militantes ont leur raison d’être, les associations de solidarité sont le chaînon indispensable de la mise en œuvre des solidarités au plus près des personnes qui en ont besoin parce qu’elles concrétisent leur projet en actions auprès des personnes vulnérables.

Entre le niveau politique qui constitue la toiture de l’organisation – toiture qui protège les étages opérationnels et les activités développées – et les activités, le niveau stratégique est indispensable à un fonctionnement démocratique qui interroge en permanence les pratiques et leur cohérence avec le projet associatif. Ce niveau mixe le niveau politique et le niveau technique dans une évaluation qui prend la forme d’une agora où sont délibérées les orientations. Le niveau stratégique concrétise le fait que technique et politique sont constitutifs l’un de l’autre. Mais ce niveau stratégique ne doit pas transformer les administrateurs en opérateurs ou, inversement, les salariés en décideurs de l’orientation associative.

Repolitiser l’association suppose de renforcer le rôle politique des administrateurs qui ont bien plus important à faire que de valider des budgets et contrôler les comptes. Ils délèguent les fonctions techniques à des professionnels. Professionnels qui sont , par nature, plus compétents qu’eux sur les plans techniques. Le rôle des administrateurs, libérés de la gestion quotidienne déléguée aux professionnels, consiste à vérifier que le projet associatif est bien mis en œuvre par ces derniers. Les conseils d’administration n’ont pas besoin d’experts mais de citoyens engagés dans une vision politique de la société.

C’est au prix de cette refonte de la place et du rôle des administrateurs associatifs, visant à les identifier comme des citoyens engagés et non des experts gestionnaires, que les conseils d’administration (re)deviendraient attractifs pour des personnes de « bonne volonté » prêt à s’investir pour un projet porteur d’avenir.

Repolitiser les pratiques professionnelles revient à affirmer que les questions sociales ne sont pas d’abord des questions techniques mais des questions politiques. La tendance lourde d’une rationalisation instrumentale des pratiques tend à gommer le fait qu’accompagner des personnes vulnérables, œuvrer à leur émancipation, développer leur pouvoir d’agir sont des actes éminemment politiques. Politique dans le sens originel du mot , c’est-à-dire qui se préoccupe de permettre à chacun de prendre place dans la vie de la cité. Cette reconnaissance de la nature politique des pratiques suppose que la reconnaissance de leur expertise professionnelle soit soutenue par le portage politique de leurs employeurs associatifs. Ce portage politique crée objectivement une alliance entre les instances de gouvernance associative et les instances représentatives du personnel.

C’est au prix de cette alliance, susceptible de réformer en profondeur les conceptions du travail, que de nouveaux horizons pourraient s’ouvrir pour refonder l’attractivité des métiers du travail sanitaire, social et éducatif.

Repolitiser les pratiques relationnelles au sein de l’organisation suppose d’inverser les logiques des dispositifs. L’histoire du secteur nous montre que les usagers ont toujours été perçus comme des acteurs passifs d’une organisation et d’activités pensées pour eux mais sans eux. Cette logique descendante, encore active aujourd’hui dans les mentalités et certaines structures, maintien des rapports de domination et place les personnes concernées dans un statut de sous-citoyenneté. L’association de solidarité porte la responsabilité politique de créer les conditions paritaires de travail où chaque partie-prenante, quel que soi son statut, participe pleinement à la vie et au fonctionnement de l’association, des établissements et services, des projets collectifs et individuels. Il s’agit de prendre les moyens de construire une alliance entre les usagers, les intervenants sociaux et les acteurs de la gouvernance.

C’est au prix de cette nouvelle alliance à construire entre intervenants et usagers que l’écart mortifère qui existe entre le travail prescrit (par la technostructure) et les conditions réelles des pratiques de terrain pourrait se réduire. Il revient aux administrateurs de créer les conditions de cette alliance.

  • Repolitiser les questions sociales

Nous l’avons dit plus haut, les questions sociales ne sont pas de simples questions techniques. Toute la difficulté que rencontrent actuellement les associations de solidarité réside dans l’instrumentalisation dont elles sont victimes. Cette instrumentalisation, nous l’avons montré, résulte de l’instrumentalisation de l’État par les logiques néolibérales qui consacrent les lois du marché comme seules aptes à réguler les échanges. Elle résulte également d’une dépolitisation des rapports sociaux du fait d’un délitement des programmes institutionnels. Les réponses techniques tiennent lieu de projet de société. Il n’y a plus d’intérêt à délibérer sur ce qu’il conviendrait de faire, juste à appliquer des protocoles conçus par la technobureaucratie. Ainsi, nous assistons à un retour du scientisme, cette croyance quasi religieuse en un supposé pouvoir de la science à régler tous les problèmes par sa capacité à trouver les bonnes solutions. La complexité du monde et des phénomènes sociaux bat en brèche ce mythe.

Les difficultés sociales sont prises dans des effets de système. C’est donc une approche systémique des situations qui permet d’envisager des pistes d’action. Les cumuls de vulnérabilités et la manière dont elles se combinent remettent en cause les cloisonnements en silo des politiques sociales. La nécessité d’ajuster chaque réponse à la singularité et la complexité des situations interroge frontalement les protocoles préétablis par l’ANAP, les ARS, la DGCS, la CNSA ou encore l’HAS[10]. Ces sigles barbares cachent des administrations qui cherchent à imposer leurs indicateurs de performance, leur grille d’évaluation, leur dispositif de tarification « Serafin-ph »[11], etc.

Cette réduction techniciste des enjeux sociétaux a pour effet induit la réduction des associations de solidarité à un rôle d’opérateur. Le contrat associatif fondateur est ignoré par les autorités. Le projet associatif initial est soumis aux fluctuations des agendas politiques. Le modèle socio-économique se rétrécit à quelques documents comptables qui s’enferment dans une stricte dimension monétaire.

Qui d’autre que les associations de solidarité, dans le contexte qui est le nôtre, peut affirmer que les questions sociales restent des questions politiques ?

  • Repolitiser l’association

Bref, affirmer que « La gouvernance bénévole constitue la force du modèle associatif[12] » n’est pas un vœu pieux. C’est un engagement militant qui affirme la volonté de remettre sur le métier l’ouvrage associatif pour lui rendre ses couleurs d’origine comme le dit la chanson[13].

En opposition frontale aux questions évoquées en introduction sur la légitimité des associations et la pertinence de cette forme juridique qui appartiendrait au passé, il nous faut affirmer que le modèle associatif de la loi de 1901 est la structure de droit la plus adaptée à la mise en œuvre des politiques de solidarité dans les territoires pour plusieurs raisons :

  • L’association de solidarité repose sur la mobilisation de citoyens pour résoudre des problèmes sociaux : elle démontre que la qualité du lien social est l’affaire de tous.
  • Elle associe les niveaux techniques et politiques, bénévoles et salariés, dans une forme d’hybridation originale : elle démontre que le traitement des questions sociales n’appelle pas que des réponses techniques mais doit reposer sur un projet de société.
  • En ce sens, l’association de solidarité articule gouvernance et dirigeance de manière singulière en illustrant le principe que la dimension politique ne concerne pas les seuls administrateurs car sa valeur est fondée sur les actions conduites. Mais également, la dimension technique ne concerne pas les seuls professionnels car sa valeur réside dans la force du projet politique qui les soutient.
  • L’association de solidarité est le chaînon indispensable de la mise en œuvre des politiques sociales qui concrétisent l’ambition de la solidarité nationale : elle démontre que les solidarités ne peuvent relever de la seule logique administrative. Elle ne sont pas là par défaut de l’État mais par ambition sociétale d’une solidarité politique portée par tous les citoyens.
  • Elle joue un rôle de plaidoyer pour faire reconnaître cette mobilisation des citoyens, l’expertise des professionnels, l’expertise d’usage des personnes accueillies ou accompagnées.
  • Elle développe une analyse des problèmes sociaux pour négocier avec les pouvoirs publics l’inscription des réponses dans l’agenda politique.

Finalement, entre le « tout État » et le « tout marché », l’association de solidarité est un tiers-acteur indispensable. Il ne s’agit pas ici de « défendre » la place qu’occupent les associations de solidarité dans le système de solidarité nationale. Il s’agit d’établir la preuve de leur rôle essentiel et indispensable tel qu’il est déjà à l’œuvre.

[1] Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux.

[2] Lafore R. (2025), L’action sociale en France, Paris, Presses de SciencesPo.

[3] Loi organique n° 2001-692 du 1er août 2001 relative aux lois de finances.

[4] Loin° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires.

[5] Entretien avec Caroline Germain, déléguée générale de l’Association de Développement de l’Accompagnement à la Stratégie et à l’Innovation des projets d’intérêt général (ADASI) : « Accompagner les associations sur la question des modèles socio-économiques » in Renault-Tinacci M. (2021), Les modèles socio-économiques des associations spécificités et approches plurielles, La documentation française (pp109-117).

[6] Entretien avec Charles-Benoît Heidsieck président fondateur du RAMEAU (laboratoire de recherche empirique) Ibid. pp118-129.

[7] « « Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence ».

[8] Halpern G. (2019), Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Paris, Le Pommier.

[9] Je pense ici à certaines configurations de GCSMS (groupements de coopération sociale et médico-sociale).

[10] Agence Nationale d’Appui à la Performance, Agences Régionales de Santé, Direction Générale de la Cohésion Sociale, Caisse Nationale pour la Solidarité et l’Autonomie, Haute Autorité de Santé.

[11] services et établissements : réforme pour une adéquation des financements aux parcours des personnes handicapées

[12] Titre de la Journée Régionale des Présidents et Administrateurs de l’URIOPSS Occitanie le 21 janvier 2026 à Carcassonne.

[13] Alain Souchon, L’amour à la machine, © Les éditions Alain Souchon, 1993.

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Introduction L’engagement des élus associatifs apparaît comme une condition essentielle à la survie des associations de solidarité. En effet, menacées de n’être plus que de simples instruments de la mise en œuvre des politiques sociales, c’est la raison d’être des...

Légitimité des associations, rôle des gouvernances

L’alliance au service du pouvoir d’agir des personnes

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Présentation de l’auteur

Roland JanvierRoland JANVIER, chercheur en sciences sociales, titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication.
Repolitiser l'action sociale

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