Une nouvelle alliance à construire pour penser l’accompagnement ?

par | Avr 15, 2026 | Articles, Droit des usagers, Ethique | 0 commentaires

  1. Le travail social en crise ? (Introduction)
    • Crise systémique au niveau de l’État

Il serait trop long de décrire tous les éléments de la crise qui secoue notre État français et dont la partie visible est marquée par la manière dont se déroulent les débats dans une Assemblée Nationale sans majorité politique et par l’incapacité de trois premiers ministres successifs à trouver un accord sur le budget de l’État et de neuf ministres des affaires sociales en deux ans…

La crise que nous connaissons est d’ampleur planétaire :

C’est une crise que l’on nomme géopolitique qui touche les équilibres entre les Nations, l’impuissance des Nations Unies à maintenir la paix, l’éclatement de l’union européenne – dont le signe le plus fort fut le Brexit – et l’émergence de guerres tant au Proche Orient qu’au cœur de l’Europe. La fragilisation des États est forte et menace les principes démocratiques jusqu’au cœur de notre République.

La crise que nous connaissons est également économique :

Alors que les riches s’enrichissent :

  • Au plan mondial, la fortune des milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020. Elle a atteint en 2025 son plus haut niveau historique : 18 300 milliards de dollars cumulés[1].
  • 53 milliardaires français sont désormais plus riches que 32 millions de Français réunis, soit près de la moitié de la population.

Et les pauvres s’appauvrissent :

  • En 2023, 5,4 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté[2]. En 2025, c’est dans une quasi-indifférence que l’Insee a annoncé un taux de pauvreté record depuis près de trente ans : 15,4 %, soit près de 10 millions de personnes concernées[3].

Nous avons tous entendu parler de la crise écologique :

Ce que l’on entend moins, c’est que l’impact du changement climatique est beaucoup plus durement vécu par les personnes vulnérables. Le réchauffement climatique est avant tout un facteur de déstabilisation sociale. Celles-ci sont exposées en première ligne des effets du réchauffement :

  • Risques d’inondations liées à la montée des eaux (Jusqu’à un milliard d’habitants dans le monde menacés par la montée des eaux y compris en France. Les pays les plus exposés : Bengladesh, Viêt-Nam, Thaïlande, Malaisie[4]…) ;
  • Risques sanitaires liés à la prolifération des épidémies (chaque année, des facteurs environnementaux causent la mort d’environ 13 millions de personnes[5]) ;
  • Risques sanitaires encore liés à la dégradation de l’alimentation (en 2023, près de 2 milliards de personnes n’avaient pas accès à une eau potable sûre, et environ 600 millions souffraient chaque année de maladies d’origine alimentaire[6]) ;
  • Risques économiques liés à l’habitat dégradé avec les passoires thermiques (Parmi les ménages les plus pauvres, 19 % occupent une passoire énergétique, les propriétaires de plus de 80 ans sont les plus concernés, avec 19,9 % d’entre eux vivant dans des passoires énergétiques[7]) ;

Il existe donc une inégalité flagrante d’exposition des personnes vulnérables aux risque environnementaux :

  • Inégalités d’exposition aux risques : les pauvres sont relégués dans des zones à risque (inondations, pollutions…)[8];
  • Inégalités d’impact sur l’environnement : une personne parmi les 0,1 % les plus riches émet plus de 800 kg de CO₂/jour, une personne parmi les 50 % les plus pauvres émet en moyenne 2 kg de CO₂[9].
  • Inégalités sur l’effort de fiscalité : Alors qu’ils émettent 2,7 fois plus de CO₂, les 20 % les plus riches ne paient que 1,8 fois plus de Contribution Climat Énergie (taxe sur les carburants)[10].
  • Inégalités de participation aux solutions à la crise écologique : ATD ¼ Monde avance que les pauvres ne sont pas crédibles quant aux solutions qu’ils mettent pratiquement en œuvre du fait même de leur situation.

Cette situation de crise produit une réaction de repli :

Si le monde prend feu, chacun cherche à se mettre à l’abri… mais il y a ceux qui ne peuvent pas se protéger. Cela entraîne une crise profonde de la légitimité de la solidarité nationale. Cette solidarité est pourtant un principe essentiel de notre République démocratique. Dès 1793 :« Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.[11] » Et dans notre constitution actuelle : « La nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales.[12] » Or, force est de constater que les moyens de cette solidarité sont largement insuffisants au regard des besoins (Cf. les « coupes sombres » réalisées par la loi de finance 2026). Daniel Goldberg, Président de l’UNIOPSS[13], déclarait lors du congrès national (1er avril 2026) : « Il ne faut pas jeter les solidarités avec l’eau des déficits ![14] ».

  • Crise systémique au niveau du travail social

Naturellement, cette crise systémique de l’État rejaillit sur le travail social qui connaît plusieurs crises. Nous n’en citerons que quelques-unes.

  • Une crise démographique : vieillissement de la population et insuffisance de réponses adaptées (places en Ehpad, aide à domicile…).
  • Une crise des publics et des besoins : hiérarchisation des publics (mieux vaut être autiste que demandeur d’asile…), nouveaux publics problématiques (Mineurs non accompagnés, nouveau comportements toxicomaniaques…), impossibilité de traiter certains publics (délai de traitement des dossiers MDPH, nombre de personnes à la rue – dont des enfants[15]…).
  • Une crise technologique : des outils de plus en plus formatés (référentiel d’évaluation de la Haute Autorité de Santé, modèle de tarification Serafin-ph, convergence tarifaire…) ; une standardisation de plus en plus prononcée des réponses (Recommandations de bonnes pratiques professionnelles, indicateurs de performance médico-sociale de l’Agence Nationale d’Appui à la Performance…), émergence du numérique et de l’Intelligence Artificielle dans les pratiques (logiciels de soins, robots de bientraitance, informations sur les bénéficiaires – Cf. l’affaire de la CAF…).
  • Une crise du rapport au travail : baisse de l’attractivité des métiers du lien, difficultés à financer le Ségur, refonte des référentiels de diplômes (technicisation des métiers du lien), difficulté d’instaurer une convention unique de branche étendue, etc.
    • Pour sortir de la crise : une hypothèse à débattre

Tout cela tend à invalider le travail social. Il se trouve accusé de coûter cher (« un pognon de dingue ! ») pour des résultats discutables. De plus en plus, les acteurs lucratifs gagnent des « parts de marché » dans le domaine des solidarités, y compris pour y produire des naufrages (Cf. l’affaire Orpéa). La question qui occupe tous les acteurs est « Comment sortir de cette impasse qui menace le principe de solidarité ? »

Je viens soumettre à vos réactions une piste possible : inverser le sens des légitimités des pratiques de solidarité. S’affranchir des logiques descendantes qui partent de l’État vers les bénéficiaires en passant, étage après étage, par les administrations, les associations de solidarité, les professionnels et bénévoles du travail social. Et promouvoir une alliance entre intervenants et bénéficiaires pour développer une dynamique ascendante de transformation sociale.

Cela suppose d’interroger l’inégalité qui existe dans l’accompagnement entre les intervenants – que nous nommerons les « accueillants » – et les bénéficiaires – que nous nommerons les « accueillis ». La langue française nous aide à penser un principe d’égalité entre accueillants et accueillis : elle ne dispose que d’un mot pour les désigner : « hôte ». Ce terme désigne tout autant celui qui reçoit et celui qui est reçu.

À partir de situations servant d’exemple, je tenterai de définir ce qui fonde une relation qui respecte les personnes. Et nous envisagerons comment ces fondements trouvent une voie pour agir : l’idée d’une nouvelle alliance entre les personnes.

  1. Comment faire avec l’asymétrie des places ?
    • Quelques situations vécues

« En quoi puis-je vous aider ? » Question banale posée par Josette avec les meilleures intentions du monde. Pourtant… pour Marcel qui est accueilli, cette question simple marque déjà une distinction, une séparation. D’un côté il y a celle qui a le pouvoir d’aider, de l’autre il y a celui qui n’a comme seul pouvoir que de se laisser aider.

Marcel s’est assis devant le bureau. Devant lui, Josette l’accueille en l’interrogeant sur ce qu’il attend de cet entretien. Formuler sa demande, c’est déjà presque humiliant car cela révèle sa faiblesse. L’assurance avec laquelle Josette lui répond, le place en position inférieure. Celle qui lui apporte de l’aide, de toute évidence, sait ce qui est bon pour lui. Le ton de Josette le fait même douter de sa demande. Il a l’impression d’être nu, démuni. Il était venu demander de l’aide, il se sent inférieur.

Entre les accueillants, autour d’un café, on échange sur les accueils du jour. Josette déclare « Je suis triste de voir ces personnes aussi démunies, dépourvues des moyens de faire face à leur situation… » Cette mansuétude part d’un bon sentiment. Mais en s’exprimant ainsi Josette a-t-elle conscience qu’elle place Marcel en position de victime ? Ne lui laissant plus d’espace pour agir ?

Josette était énervée en sortant de l’entretien. Elle s’explique à sa collègue : « Décidément, Marcel ne semble pas très motivé pour s’en sortir ! » De quel droit Josette s’autorise-t-elle à juger la plus ou moins bonne volonté de Marcel ? Qui est-elle pour exiger tel ou tel comportement d’autrui ? Cette posture marque un sentiment de supériorité qui autorise à se placer en juge.

Josette se désole : « Avec Marcel, on n’avance pas. Ce n’est pas demain qu’on va réussir à régler sa situation ! » Sa remarque révèle qu’elle est avant tout centrée sur l’efficacité de son action, sur le but à atteindre. Ce faisant, elle ne respecte pas le rythme de Marcel.

Cette fois, Josette explose : « Marcel m’a tutoyée ! Je crois important de garder une certaine distance entre nous. » Que signifie cette façon de ne pas répondre à la demande de lien de l’autre ?

  • Le poids des distinctions

Chacune des situations exposées ci-dessus révèle différentes facettes des rapports asymétriques qui s’instaurent dans ce qu’on appelle habituellement la relation d’aide.

  • La distinction, la séparation entre l’accueillant et l’accueilli qui trace une frontière entre eux et qui a pour effet de masquer le fait qu’il s’agit d’abord d’une rencontre entre deux personnes, titulaires des mêmes droits.
  • Une infériorisation de celui qui demande de l’aide par rapport à celui qui apporte l’aide qui masque l’égalité qui est un des fondements de notre triptyque républicain.
  • La victimisation des personnes accompagnées qui occulte leurs potentiels d’action et les transforme en simple récipiendaires de l’action conduite pour eux… mais sans eux.
  • Le jugement d’autrui qui érige l’accueillant en censeur apte à évaluer les qualités et défauts de la personne.
  • La centration sur l’efficacité et le résultat qui survalorise le but à atteindre au détriment du chemin à parcourir pour y parvenir.
  • La distanciation relationnelle qui manifeste un refus d’investir une relation entre sujets.

Le mot important qui caractérise les effets que produit cette asymétrie relationnelle, c’est celui de respect. C’est en mettant en avant le principe absolu de respect que l’on peut, au moins en partie, corriger ces impasses relationnelles.

  • Les fondements d’une relation axée sur le respect

Le respect n’est pas un bon sentiment un peu mièvre, c’est le socle des droits humains. La déclaration universelle des droits de l’Homme de l’ONU déclare en son article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Voici quelques déclinaisons de ce principe général :

  • Le respect suppose que les droits de l’Homme soient inconditionnels. C’est ce que nous rappelle le premier paragraphe du préambule de la déclaration universelle des droits de l’Homme : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… »
  • La démocratie qui suppose l’égalité entre tous. Autrement dit : « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. » (Article 2 de la DUDH)
  • L’empathie est la condition de l’accompagnement. C’est une notion qui a été formulée par un psychologue Étatsunien, Karl Rogers, qui signifie que dans la relation d’accompagnement l’accueillant doit être ouvert à l’autre afin de se mettre à sa place, de le comprendre en ressentant ce qu’il ressent, de voir les choses de son point de vue à lui.
  • L’articulation entre fin et moyens. Le but de l’accueil, c’est bien de résoudre la difficulté de la personne. Mais ce but ne doit pas cacher que, le plus important, c’est le chemin que l’on prendra ensemble pour y parvenir. En ce sens, les moyens utilisés pour résoudre un problème sont plus importants que le but lui-même. Sinon, le risque est grand de réussir mais le résultat aura fait beaucoup de dégâts si on ne prend pas de précautions.
  • L’engagement relationnel convoque la responsabilité réciproque des personnes engagées dans l’échange. Il faut que l’un et l’autre soient au cœur du lien. Personne ne peut se tenir sur le bord de la relation, sinon, elle est asymétrique.
  1. Une hypothèse pour mettre en œuvre ces fondements
    • Une nouvelle alliance ?

C’est quoi une alliance ? Pour faire simple, je propose trois illustrations qui vont nous aider à comprendre ce qu’est l’alliance :

  • L’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) :

L’OTAN est une alliance entre plusieurs pays pour se défendre et assurer ensemble leur sécurité. Son rôle est de préserver la liberté et la sécurité de ses pays membres et des gens qui y habitent. Tous les États membres de l’OTAN se protègent les uns les autres par des méthodes de dissuasion et de défense crédibles. Parmi les 30 membres, on trouve des petits pays comme l’Albanie ou le Monténégro et des gros pays comme l’Allemagne ou la Turquie. La position géographique de ces pays, leurs cultures, leurs intérêts ne sont pas identiques mais ils partagent le projet commun d’une défense collective.

Retenons de cet exemple qu’une alliance regroupe des parties prenantes qui peuvent être très différents et qui s’associent sur un but commun.

  • L’alliance biblique :

L’Ancien Testament développe l’alliance de Dieu avec le peuple juif. Le premier texte qui utilise ce mot, c’est l’histoire de l’arche de Noé dans la Genèse (9, 8-11) :

« Dieu parla encore à Noé et à ses fils avec lui, en disant : Voici, j’établis mon alliance avec vous et avec votre postérité après vous ; (…) J’établis mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du déluge, et il n’y aura plus de déluge pour détruire la terre. »

Le nouveau Testament signifie Nouvelle Alliance. Celle-ci établit une nouvelle relation plus horizontale de Dieu avec son peuple. Elle s’affranchit des notions d’obéissance et de soumission et par le truchement de Jésus, qui fait l’expérience de l’humanité : un Dieu radicalement fait homme.

Retenons de cet exemple que l’alliance est un engagement réciproque, une sorte de pacte conclut entre ses membres qui égalise la relation malgré les différences de position des uns et des autres.

  • L’alliance thérapeutique

C’est Sigmund Freud et la psychanalyse qui a créé cette idée d’alliance thérapeutique entre le psy et son patient. On peut la définir comme une collaboration mutuelle, un partenariat, entre le soigné et le soignant. Le psychanalyste ne peut pas rester totalement en recul sinon la cure ne fonctionne pas. Il doit être engagé dans la relation avec l’analysant. C’est le transfert : c’est-à-dire la projection sur le psy des désirs ou attentes du patient. En retour, le psy, par le contre-transfert, projette également des désirs et des attentes sur le patient. C’est à cette condition de projections réciproques que la thérapie fonctionne.

Retenons de cet exemple que l’alliance suppose que chacun fasse un pas vers l’autre. L’alliance est une rencontre entre deux sujets, elle n’est pas un simple contrat technique ou, pire, l’application d’un protocole.

À partir de ces exemples d’alliances, nous pouvons retenir quelques caractéristiques importantes de l’alliance :

  • Un regroupement de personnes différentes
  • qui se donnent un but commun
  • qui engage les parties prenantes
  • qui s’inscrivent dans une relation égalitaire (ou horizontale)
  • qui acceptent de faire un pas l’un vers l’autre pour permettre la rencontre.

Voyons maintenant comment concevoir cette nouvelle alliance entre accueillants et accueillis dans les activités d’accompagnement social.

  • Pour s’allier, il faut être différents

Il n’y a pas d’alliance possible entre des éléments identiques. Dans ce cas, on parle de fusion. C’est-à-dire qu’une fois que la réunion est réalisée, on ne distingue plus l’un de l’autre. Avec l’alliance, une fois conclue, on doit pouvoir continuer à identifier les personnes. Il n’y a pas de fusion.

Dans la relation d’accompagnement, il y a une différence entre les personnes. L’accueillant n’est pas l’accueilli. Ils n’ont pas le même statut. Mais cette différence n’est pas une asymétrie. L’asymétrie induit un rapport de domination de l’un sur l’autre. La différence dans l’alliance induit la mise en complémentarité des différences. Ici, les différences sont une richesse.

Très concrètement, l’accueillant n’a pas vécu la situation de l’accueilli qui demande de l’aide. Il dispose de ressources (connaissances, moyens…) qu’il met à disposition de l’autre. Mais rien de peut remplacer l’expertise de la personne, expertise issue de son expérience. L’alliance est donc l’art d’associer les expertises reconnues et valorisées de l’un et de l’autre.

  • Pour s’allier, il faut se trouver un intérêt commun

Mais si on est différents, il faut trouver quelque chose qui nous réunit. Si les intérêts de l’un et de l’autre restent séparés, il n’y a pas d’alliance possible. Il convient donc de définir ce qui fait intérêt commun qui justifie le fait de s’associer. Pour cela, il faut d’abord identifier les intérêts propres à chacun :

  • Pour l’accueilli, l’intérêt immédiat est de trouver des solutions à la situation qui lui fait problème. C’est un intérêt qui peut être très individualiste et qui peut lui faire refuser toute rencontre avec l’accueillant. Il attend qu’on lui donne ce qu’il veut et un point c’est tout.
  • Pour l’accueillant, l’intérêt qu’il poursuit en se livrant à cette activité est plutôt lié à sa volonté de lutter contre les injustices, de venir en aide à des personnes vulnérables. C’est un intérêt qui peut être centré sur lui et gêner l’ouverture à l’autre.

Mais ces intérêts propres, s’ils sont mis au travail, peuvent devenir des chemins pour une alliance. L’alliance permet de négocier ce que les deux parties vont engager ensemble, le chemin sur lequel ils vont compagnonner vers un objectif convenu entre eux et qui constitue un intérêt commun qui dépasse, sans les nier, leurs intérêts propres.

  • Pour s’allier, il faut s’engager

Je viens d’utiliser l’image de marcher ensemble sur un chemin commun. Cette image m’intéresse parce qu’elle évoque également l’idée d’engagement : on s’engage ensemble sur le chemin. L’alliance repose dans cet engagement où chacun prend la responsabilité de ne pas lâcher l’autre.

Nos vieux réflexes des formes classiques d’accompagnement nous font croire que c’est l’accueillant qui doit respecter son engagement et ne pas lâcher la main de celui qu’il accompagne. L’alliance bouleverse un peu cette vision. L’engagement conjoint convoque la responsabilité de l’un et de l’autre. Les deux marchent ensemble et se tiennent l’un l’autre, autant l’accueillant que l’accueilli. L’alliance, c’est cet engagement réciproque. Sans réciprocité, il n’y a pas d’alliance.

  • Pour s’allier il faut être à égalité

Marcher ensemble suppose également d’ajuster son pas sur les pas de l’autre, de marcher au même rythme. Dans cette configuration, il n’y en pas un qui est devant et l’autre qui suit. Là, ce sont les vieilles conceptions de l’accompagnement qui resurgissent. Selon les positions choisies, l’accueillant est devant, il montre la voie, derrière, il pousse l’autre sur le chemin, voire dessous, il porte l’autre. Dans l’alliance, aucune de ces postures n’est adaptée. Pour faire alliance, on marche côte à côte, ensemble.

Marcher côte à côte illustre bien le principe d’égalité qui est une condition de l’alliance. Mais égalité ne signifie pas identique. Accueillant et accueilli restent identifiés par leurs statuts (aidant / aidé), leur rôle (apporter / recevoir), leur fonction (appartenance plus ou moins forte à l’organisation). Mais avec l’alliance, ces différences ne créent pas de supériorité de l’un sur l’autre.

  • Pour s’allier, il faut accepter de se laisser déplacer par l’autre

Enfin, nous l’avons vu, l’alliance suppose de faire un pas l’un vers l’autre. C’est la présence de l’autre qui m’amène à me déplacer vers lui. Et ce déplacement est tout entier orienté vers la rencontre. Aller vers l’autre n’est pas une conquête, ni une invasion, ni une prise de pouvoir, ni une domination ou une prise d’otage. L’aller-vers est une aventure. C’est même pour chacun des deux une aventure en terre étrangère. Une aventure relationnelle qui ouvre de nouveaux horizons pour chacun.

Cela suppose d’accepter que l’autre, accueillant ou accueilli, puisse nous entraîner dans des espaces non prévus, vers des objectifs différents de ceux que l’on met au départ. L’alliance crée les conditions de tirer tout le potentiel de la relation à autrui, toute la richesse qu’il y a à faire ensemble, à réussir ensemble, à rêver ensemble.

[1] https://www.oxfamfrance.org/rapports/rapport-sur-les-inegalites-2026-resister-au-regne-des-plus-riches/

[2] https://www.inegalites.fr/30-annees-d-evolution-de-la-pauvrete-en-France

[3] https://www.secours-catholique.org/m-informer/nos-positions/notre-etat-de-la-pauvrete-en-france-2025#:~:text=En%202025%2C%20c’est%20dans,face%20%C3%A0%20ce%20ph%C3%A9nom%C3%A8ne%20structurel%20%3F

[4] Rapport du GIEC.

[5] https://news.un.org/fr/story/2007/06/111212

[6] https://www.alcimed.com/fr/insights/securite-alimentaire-changement-climatique/

[7] https://monimmeuble.com/actualite/qui-habite-les-passoires-energetiques-en-france-en-2024#7e2ev

[8] https://www.inegalites.fr/inegalites-environnementales-fracture-sociale

[9] https://www.oxfam.org/fr/communiques-presse/un-individu-appartenant-aux-01-les-plus-riches-emet-plus-de-co2-en-une-seule#:~:text=Chaque%20jour%2C%20une%20personne%20parmi,qu’un%20enfant%20peut%20porter.

[10] https://reporterre.net/La-fiscalite-ecologique-frappe-plus-les-pauvres-que-les-riches

[11] Article 21 de la constitution du 24 juin 1793.

[12] Alinéa 12 du Préambule de la Constitution de 1946 qui fait aujourd’hui partie du bloc de constitutionnalité de notre Vème République.

[13] Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux) l’a pour vocation d’unir, de défendre et de valoriser les acteurs privés non lucratifs de solidarité. Le Secours Catholique, parmi d’autres adhérents nationaux est membres de l’UNIOPSS qui est également composée du réseau des 13 URIOPSS régionales.

[14] L’UNIOPSS a interpelé les parlementaires afin « que la résorption des déficits publics ne se fasse pas au détriment des solidarités, ciment essentiel de notre société fracturée. » communiqué de presse du 18/11/2025.

[15] Cet hiver 2025, 350 000 personnes dormaient dehors, dont plus de 2000 enfants !

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Présentation de l’auteur

Roland JanvierRoland JANVIER, chercheur en sciences sociales, titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication.
Repolitiser l'action sociale

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