Journal du Droit des Jeunes, n°191, janvier 2000

Karl n’était pas un ange… nous le savions bien dans l’équipe à force de le supporter dans son groupe de vie à la maison d’enfants : ses colères, sa violence, ses peurs aussi.

Du haut de ses treize ans, il avait rejoint la classe de sixième du collège public dans le bourg voisin. Nous savions que son comportement, un tantinet caractériel, risquait de lui jouer des tours dans ce grand ensemble collectif qui tranche avec le climat familial de la petite école rurale où il avait été accueilli durant trois ans suite à son placement judiciaire chez nous.

Très vite, les choses se sont compliquées et de crise en crise, Karl a été collé, puis mis à pied deux jours, puis trois… A chaque fois nous nous concertions avec l’équipe du collège. Les problèmes étaient toujours liés à des questions de discipline et à des relations avec des profs. A chaque fois, le principal de l’établissement lui posait un nouvel ultimatum, un peu plus court, un peu plus sans appel. Nous allions droit dans le mur…

Karl l’avait sans doute senti, alors il nous est venu en aide en agressant carrément son professeur de maths, prof principal de la classe !

Le principal m’appelle : “Monsieur le directeur, ce n’est plus possible ! Ce jeune ne doit plus remettre les pieds dans mon établissement, il est dangereux ! Vous devez trouver une solution pour le scolariser ailleurs.” Je tente alors de négocier : rien à faire. A bout d’arguments, je joue ma dernière carte : “Dans ce cas, vous devez le faire passer devant le conseil de discipline.”Que n’avais-je pas dit là ! Et le principal de m’expliquer les difficultés de la procédure qui risque de stigmatiser définitivement ce pauvre jeune (qui a déjà bien des difficultés puisqu’il est placé par le juge). En fait je l’entendais penser “réputation de mon établissement”, “obligation de trouver un autre collège”, “on est déjà bien gentil de lui prendre son jeune et en plus c’est sur nous que retombent les ennuis”, etc.

Nous n’avons pas lâché et c’est très en colère que le principal a convoqué le conseil de discipline. Suite à des mises à pied successives, le jour “J” arrive. Karl se présente accompagné du chef de service de la maison d’enfant. Le conseil s’ouvre sous la présidence du principal qui annonce le ton “Nous sommes là pour prononcer l’exclusion de Karl… enfin pour NOUS prononcer sur la sanction à prendre.” Les représentants des parents sont là, plutôt compréhensifs et compatissants devant le petit Karl intimidé.

Les profs sortent les crocs : “C’est vrai qu’il à l’air gentil mais ce n’est plus possible de faire cours quand il est dans la classe.” Le prof de math va même jusqu’à dire qu’il faut choisir entre lui et Karl !

Alors, la parole est donnée aux délégués de classe. Timides au départ puis de plus en plus assurés, ils disent que Karl est un bon copain, qu’ils l’aiment bien, que toute la classe est d’accord pour qu’il reste, d’ailleurs ils l’ont écrit sur une feuille… Silence gêné des adultes. On fait sortir les “étrangers” (parents d’élèves, délégués, accusé et accompagnant) pour délibérer.

Dans le couloir, les délégués sont contents de leur intervention. Ils disent à Karl : “Tu vas voir, ça va marcher, on les a convaincu !” D’autres jeunes de la classe sont venus pour encourager Karl.

Retour dans la salle pour entendre le verdict. Karl est viré ! Les délégués s’effondrent en larmes. C’est peut-être la première fois qu’ils prennent conscience que la justice des adultes ce n’est pas la justice, que le conseil de discipline ce n’est pas un conseil mais une machine à réprimer, que les délégués peuvent toujours parler…

Karl est ensuite resté plusieurs semaines sans scolarité, un dossier CDES a été précipité et il a été admis dans un institut de rééducation. Il a reçu quelques lettres signées de la classe entière.

Qu’a-t-il conservé de cette parodie de procédure disciplinaire ? Peut-être sa révolte a-t-elle été atténuée par l’inutile solidarité de ses copains de classe ?

Roland JANVIER

Directeur d’établissement social