Conférence pour le Journal du Droit des Jeunes en 1999

             En cherchant la confrontation aux règles des adultes, ce que les jeunes recherchent avant tout c’est L’ORGANISATION SYMBOLIQUE du monde humain.

 « Beaucoup d’éducateurs en témoignent : derrière la transgression, ce que recherchent certains jeunes, c’est l’interdit ; derrière l’interdit, c’est la loi ; derrière la loi, c’est la justice, c’est l’instance signifiante de la place de chacun et de la régulation des pulsions de tous. Autrement dit, ce qu’ils recherchent c’est l’ordre et le sens du monde humain, c’est son organisation symbolique. » Maryse VAILLANT in « Les coulisses de l’exploit, derrière l’acte, la souffrance » Journal du droit des jeunes N°187, septembre 1999

            Ce qu’ils testent au travers de leurs transgressions, c’est la cohérence de notre ordre social. Quand ils pointent les failles de nos structures instituées avec leurs mots, la critique peut être redoutable. Prenons, à titre d’exemple, une chanson du groupe de rock celtique « Matmatah » qui a pour titre « Apologie ». Cette chanson fait l’apologie du cannabis en le présentant comme un produit plutôt moins dangereux que l’alcool. Le texte reste prudent conseillant la modération et refusant toute mystification. Notre propos n’est pas de prendre position sur le débat ainsi ouvert mais de discerner la critique sociale contenue dans le texte. Extraits :

« Voir un homme tituber ne choque pas la morale,

Mais l’alcool tant loué vous est parfois fatal,

Et le joint si léger, dans mon pays natal

Des libertés de l’homme, devrait être banal.

 

Malheureusement chez nous, il se vend en sous-main,

Si peu dangereux qu’il soit, l’État lui fait la guerre,

Pour une fausse morale parce qu’il n’en touche rien,

Voilà la vérité dans cette triste affaire. » 

            Sur un rythme de musique bretonne, le groupe nous dit qu’en cas de cafard, entre un pétard et un Ricard, «à choisir y’a pas photo. » Il poursuivent : 

« C’est encore cette fois par l’argent que le bât blesse,

Si au moins le hachisch pouvait emplir les caisses,

Nos dirigeants affables fermeraient bien les yeux… »

            Quel ordre symbolique du monde se trouve ainsi interrogé ? C’est d’éthique sociale qu’il est question, nous sommes dans le registre du sens.

 Finalement, que disent nos codes sociaux de notre morale ?

             Alexandra a 15 ans, elle est scolarisée dans un Institut Médico Éducatif. Elle vient d’être mise à pied pendant quelques jours au motif suivant : « Maltraitance à l’égard des adultes ». Dans le même ordre d’idée, le service où je travaille a été appelé en urgence cet été par un centre de vacances où nous avions envoyé un jeune. L’inquiétude de l’équipe d’animation était à son comble, Marcel, 11 ans, avait eu un geste déplacé à l’égard de la directrice du centre. L’incident nous était rapporté sous le terme : « Marcel a commis des attouchements sexuels sur la directrice ! »

            Maltraitance, attouchements sexuels, ces termes, je les connaissais comme désignant des actes dont l’enfant peut être victime, parce que des adultes profitent de leur supériorité physique. Jamais je ne les avais entendus dans l’autre sens, pour dénoncer l’enfant bourreau.

            Ce qui m’interroge dans ces anecdotes, c’est la façon dont les choses s’inversent insidieusement. L’enfant qui, normalement, a besoin d’être protégé pour grandir dans de bonnes conditions, devient monstrueux, capable du pire, y compris à l’égard des adultes. Car le pire, n’est-ce pas de faire aux adultes ce que certains d’entre eux leur font subir ?

            Certes, des enfants sont réellement dangereux et le travail quotidien à leur côté dans les institutions d’éducation est une certaine prise de risque, y compris au plan physique. Ce n’est pas là que les choses m’interrogent.

Avant (dans le temps), c’était simple : l’adulte dressait l’enfant (y compris parfois à coup de «torgnolles ») et l’enfant devait respect et obéissance à l’adulte. L’ordre symbolique du monde était clair et repérable. Après, ça c’est un peu compliqué : les «torgnolles » sont devenues des actes de maltraitance. Mais alors aujourd’hui ça devient très très compliqué si ce sont les enfants qui deviennent maltraitants à l’égard des adultes ! Dans ce retournement des termes ce n’est pas l’enfant qui change de place mais l’adulte qui n’est plus à la sienne.

            Ce qui est en cause ici, c’est la capacité des adultes à tenir leur place et, par la même, à dire quelque chose de l’ordre symbolique de leur monde, du monde dans lequel ils invitent leurs enfants à entrer… Nous tenons là deux clefs de l’autorité dans les institutions éducatives. La fonction d’autorité s’appuie :

D’une part, sur une référence claire à un ordre des choses (le rapport à la loi) ;

D’autre part, sur des adultes bien situés dans cet ordre des choses (le rapport à l’adulte). 

.1. LE RAPPORT A LA LOI :


La loi, l’ordre des choses, la règle, tous ces éléments qui structurent notre vie sociale doivent être pensés dans un souci de cohérence. 

Du «méta » au «micro », la loi ne dit rien d’autre que la primauté de la culture sur la barbarie. 

            Tout être vivant, inscrit dans un groupe, entre dans un rapport social qui est une relation politique et culturelle. C’est dans ses premières expériences groupales (la famille, l’école, son quartier, éventuellement l’institution sociale ou médico-sociale qui le prend en charge) que le petit d’homme construit son rapport aux autres. Ce rapport s’organise (trouve sa cohérence) et se signifie (prend sens) dans les règles du groupe, les lois de la société, bref, tout ce qui fait Loi. 

            La loi vient dire à chacun qu’un groupe correctement régulé c’est mieux que la loi de la jungle. Il n’y a pas de lieu qui peut échapper à cette règle. L’institution sociale ou médico-sociale est, par définition, un lieu de protection, d’apaisement des souffrances, éventuellement de soins. Plus que tout autre (ou au moins autant), cet espace institutionnel doit répondre aux exigences de sécurité et de respect des individus. Or nous connaissons tous des établissements vers lesquels nous hésitons à orienter certains jeunes trop fragiles qui risqueraient d’y vivre de mauvaises expériences…

 Nous devons avoir un souci de cohérence entre tous les niveaux de nos organisations. Le moindre groupe est un micro laboratoire où s’expérimente la vie sociale dans son ensemble. Ce qui est donné à vivre dans nos petites unités fait sens de ce que donne à vivre la société dans son ensemble. C’est à cette cohérence là que les jeunes nous invitent. Ils nous mettent au défi de prouver que la culture vaut mieux que la barbarie. Que cette loi de la jungle soit la loi du plus fort ou la loi économique.

 Toutes nos institutions sont traversées par la violence de nos rapports sociaux.

             Cependant, l’expression «micro laboratoire » ne semble pas tout à fait adaptée pour désigner les établissements sociaux ou médico-sociaux. Elle pourrait laisser planer l’illusion que certains espaces sociaux seraient protégés et permettraient de développer des expériences sans lien avec les dures réalités sociales qui les entourent.

             Nos institutions sont inscrites dans une profonde interaction avec leur environnement. La vie de la société les travaille de l’intérieur, souvent à leur insu. Ce sont des lieux qui reproduisent, renforcent ou génèrent les phénomènes sociaux.

             Les institutions de l’action sociale sont placées au cœur du conflit social. Elles y trouvent d’ailleurs leur légitimité et leur raison d’agir. A ce titre, elles jouent un rôle politique déterminant qui, selon les cas et la volonté des acteurs les porte à jouer un rôle de contrôle social, ou de porte-parole des laissés pour compte de notre système, ou encore de force de proposition en matière de politiques sociales, voire de lieu de contestation et de résistance. Dans tous les cas, son action est déterminée par des rapports de domination et d’exclusion qui sont des rapports sociaux majeurs.

 Les moyens justifient la fin.

             Comment l’institution sociale peut-elle se dédouaner des phénomènes de reproduction au bénéfice d’une action réellement fructueuse pour ses usagers ? Nous pourrions nous enfermer dans un long débat qui consisterait à chercher les moyens pour éviter que nos institutions perpétuent les phénomènes sociaux qu’elles sont censées combattre.

             En voulant harmoniser les moyens mis en œuvre au quotidien avec les objectifs poursuivis, nous nous plaçons en position de relever un défi bien redoutable. Toutes nos pratiques son interrogées :

  • Comment le ton employé par les équipes pour parler aux usagers fait-il sens du respect et de la considération que nous leur portons ?
  • En quoi le contenu et l’organisation de nos dossiers sociaux apportent les garanties nécessaires de confidentialité et de protection de l’intimité des personnes ?
  • Par leur présentation et leur contenu, par la qualité du lieu où ils sont consommés, que disent les repas servis dans nos internats du bien être et de la convivialité que nous donnons à vivre ?
  • En quoi l’insertion de l’établissement dans son environnement est signe de notre volonté de socialiser les jeunes qui nous sont confiés ?
  • La qualité des relations au sein de l’équipe pluriprofessionnelle est-elle le reflet de la qualité de relations que nous voulons promouvoir entre les usagers ?
  • Etc.

 Ces quelques questions veulent simplement éclairer l’ampleur de la tâche. Dans une volonté de cohérence qui fait Loi pour une institution (loi éthique et loi symbolique), tous les niveaux de fonctionnement sont à interroger : 

  • Le cadre architectural ;
  • L’organisation fonctionnelle ;
  • Les rapports hiérarchiques et l’efficience de l’organigramme ;
  • La communication interne et externe ;
  • La qualité des relations entre tous, à l’interne comme à l’externe ;
  • Les budgets et leur adéquation aux projets ;
  • Le cadre réglementaire et le rapport à la loi ;
  • Les projets individuels, thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques ;
  • Les procédures d’admission et d’orientation ;
  • Le régime démocratique interne et les modalités de participation de chacun ;
  • Le cadre légal et réglementaire appliqué aux personnels et aux usagers ;
  • Etc.

 Non la fin ne justifie pas les moyens ! Ce sont les moyens que nous mettons en œuvre qui justifient nos objectifs. 

  • Justifier, c’est établir la légitimité de quelque chose : nos moyens légitiment nos finalités éducatives.
  • Justifier, c’est établir le bien fondé de quelque chose, sa nécessité : il y a une interaction féconde entre fin et moyens, nos méthodes se fondent sur nos objectifs dont la nécessité s’impose par la qualité des pratiques, des mises en œuvre.
  • Justifier, c’est aussi mettre entre chaque mot d’une ligne à composer l’espacement nécessaire pour qu’elle ait la longueur requise. Cette définition nous ouvre une autre perspective du rapport entre fin et moyens intégrant la notion d’espace. Les moyens que nous utilisons s’articulent avec nos visées éducatives dans la surface définie par l’institution, ils ne peuvent déborder du cadre institué (je pense à certains établissement de protection de l’enfance qui imposent aux parents des limites non comprises dans les dispositions fixées par le juge des enfants : limitation des droits d’hébergement du fait des horaires internes imposés). Les finalités ne peuvent pas non plus être trop éloignées du cadre institutionnel au risque de devenir des vœux pieux inopérants. Dire que fin et moyens sont justifiés c’est les placer dans un rapport d’interdépendance où chaque pôle limite l’autre.

 Cette dernière définition, basée sur la notion d’interaction, est peut-être la plus juste pour dire qu’en matière de rapport à la loi, notre autorité se manifeste par notre capacité à gérer la complexité des dynamiques institutionnelles.

 La rigueur n’est pas la rigidité. Il y a un jeu mécanique nécessaire à entretenir dans notre rapport à la loi.

 Quelle conception avons-nous de la transgression ? S’agit-il de la mise en péril d’un ordre établi ou d’une conduite d’essai/erreur ?

 Une conception un peu rigide du rapport à la loi peut amener un responsable d’un service de protection de l’enfance à dire à un directeur qui l’informait d’un problème de transgressions graves commises par des jeunes de son établissement : « Il est impossible que les jeunes que nous vous confions reproduisent dans votre maison d’enfants les comportements qu’ils avaient avant leur placement. Votre mission de protection consiste à prendre les moyens pour qu’ils ne puissent pas transgresser ! » 

            Certains peuvent penser que la loi est faite pour être respectée, un point c’est tout ! Ce serait tellement simple… 

            Dans cette perspective, que devient la transgression ? Quelle lecture peut-on en faire ? Si aucun jeu n’est laissé à l’acteur pour un libre espace de négociation du sujet dans son rapport à la loi, il y a toute les chances que la moindre transgression soit perçue comme une mise en péril de l’ordre établi. Un rapport rigide à la loi cache une réelle fragilité derrière un discours musclé. A l’image du roseau, ce rapport est constamment menacé de se rompre. Le jeune indocile est perçu comme dangereux, il commet des attouchements sur l’adulte ou se montre maltraitant à son égard… Il est parfois surprenant de voir l’intolérance de certaines institutions à l’égard des symptômes du public qu’elles sont censé traiter : par exemple la crainte des phénomènes de violence dans certains instituts de rééducation qui accueillent des jeunes présentant des troubles de la conduite et du comportement. L’autre jour, c’est l’assistante maternelle qui a été appelée par une équipe éducative débordée. Le jeune avait tout cassé, ils n’ont pas appelé les pompiers… 

            Il existe des possibilités de développer un rapport plus souple à la loi. Alors l’interdit n’est pas un cadre rigide mais un espace de communication structuré autour de valeurs repères et délimité par des marges. Aller dans la marge n’est pas forcément menaçant pour le centre. Le rapport à la norme peut alors se vivre dans une négociation individuelle qui respecte les tâtonnements, les essais et les erreurs de chacun. Ce n’est pas une attitude laxiste qui cautionne les transgressions sous prétexte que chacun doit vivre ses expériences, c’est un travail d’accompagnement où chaque jour de nouveaux repères sont posés et compris parce qu’expliqués et souvent négociés. 

            Je pense à cette jeune logée en studio avec une autre. La cohabitation n’a pas bien fonctionné et a débouché sur un magistral pugilat ! Celle qui avait agressé fut interdite de studio quelques temps. Après avoir renégocié les conditions de son autonomie, elle revînt à nouveau dans le studio. Sa colocataire nous dit alors : « Si je comprends bien votre système éducatif, plus on fait de connerie plus vous nous faites confiance ! » Sa lecture, certes caricaturale, n’était pas si fausse et signifie quelque chose de ce rapport à la loi qui permet les essais. 

La sanction : une réponse qui met de l’huile dans les rouages. 

            Il n’est pas question pour moi de défendre une position relativiste qui permettrait de laisser chaque individu définir seul son comportement face aux règles. Laisser ouvert un espace de négociation entre le jeune et la loi est plutôt uns stratégie éducative qui accompagne le jeune vers une intégration sociale harmonieuse. Cette perspective, si elle veut être responsable suppose d’intégrer la sanction comme outil éducatif essentiel. 

            Mais alors, la sanction n’est pas la punition. Elle est un acte d’ouverture vers un futur social toujours possible, elle est un repère qui valide le chemin parcouru dans la socialisation. Elle ne porte pas les traits négatifs de la punition qui invalide, exclut. Si la punition trouve sa source dans une conception rigide de l’ordre, la sanction se fonde sur une notion souple et évolutive des parcours sociaux. La punition vient figer la dynamique individuelle en scotchant l’individu à l’acte délictueux qu’il a commis. La sanction vient mettre de l’huile dans les rouages parfois grippés des rapports de l’individu avec les règles. 

            La sanction est signe de l’autorité des lois, de l’autorité de ceux qui en sont les garants, de l’autorité de ceux qui sanctionnent. Cette affirmation suppose que la sanction soit justifiée par la loi, que la loi soit justifiée par les finalités du groupe (société ou institution) et que les garants de l’ordre soient justifiés par le cadre institué. 

Le rapport à la loi est lié a la notion de démocratie. La loi est d’ailleurs née avec la démocratie. 

            La démocratie est née avec le développement de la société grecque. La complexité croissante de la vie sociale supposait un mode de régulation. Les Grecs inventent pour cela le pouvoir politique démocratique. Cette notion de démocratie va permettre de gérer les rapports de force entre les membres de la société, les citoyens. 

            La démocratie trouve sa source avec le développement de la reconnaissance de l’individu dans les rapports sociaux. Elle vise à associer les individus entre eux dans un système politique tout en garantissant la liberté individuelle et le principe d’égalité. 

            L’espace politique ainsi ouvert supposait d’être conforté dans son organisation. Ce sont les premiers textes définissant une loi constitutionnelle qui vont jouer ce rôle. La loi écrite est donc ce garde fou que se donnent les inventeurs de la démocratie pour garantir l’organisation sociale. 

            Certains établissements ne disposent pas encore de règles écrites. J’ai déjà entendu dire que «le règlement n’a pas besoin d’être écrit, il s’agit d’un consensus qui repose sur la responsabilité de chacun… » Or la loi objectivée représente à mes yeux le seul moyen de garantir l’ordre établi et de ne pas sombrer dans l’arbitraire.

            Le rapport à la loi écrite va évoluer à travers l’histoire. Pour faire vite, contentons nous de dire que c’est la révolution française qui va achever ce processus par :

  • La reconnaissance de droits et de libertés individuels accordés indistinctement à tous (refus de l’élitisme) ;
  • Le fondement de la loi sur la souveraineté du peuple et sa limitation par les libertés individuelles (refus du despotisme) ;
  • La garantie de la loi par un État de droit et notamment par le principe de séparation des pouvoirs (refus du totalitarisme) ;
  • L’application de la loi par des procédures prévues par cette même loi (refus de l’arbitraire).


Le non négociable, l’éventuellement négociable et le nécessairement négociable 

           Ces principes, qui fondent nos valeurs républicaines, sont directement applicables à nos institutions éducatives, sociales et médico-sociales. Toute résistance à ce principe de cohérence entre la dimension sociétale et nos institutions revient à créer des régimes d’exception. 

            La garantie des droits et des libertés de chaque personne nécessite l’instauration de règles protégeant chacun de lui-même et des autres. Ces règles qui touchent à la sécurité des personnes ne sont pas négociables, elles s’imposent à tous. Elles concernent la protection des personnes (vie privée, intégrité physique et morale, sécurité matérielle, etc.), la protection du cadre des biens (vols, intrusions, destruction, etc.) la protection du cadre de vie (dégradations, sécurité des locaux, etc.). Pour les garantir, l’institution a besoin d’un pouvoir central fort, investi d’une autorité indiscutable. 

            Le principe de souveraineté populaire impose à nos établissements que la règle soit régulièrement revisitée, qu’elle ne soit pas établie une fois pour toutes, qu’elle ne se fossilise pas. Nos règles internes peuvent faire l’objet de débats réguliers associant tous les protagonistes institutionnels. C’est d’une part l’occasion de rappeler que les règles sont un espace de vie pour l’individu et la collectivité, d’autre part, c’est garantir l’autorité de la loi en y associant plus étroitement tous les acteurs. Donc, certaines règles sont éventuellement négociables, au moins périodiquement. Parmi elles, nous pouvons citer les questions d’organisation interne (par exemple : rythmes de vie, loisirs, emplois du temps, etc.), les fonctionnements (menus, procédures administratives ou techniques, etc.). 

            Enfin, la qualité du fonctionnement démocratique de nos institutions suppose que certains aspects de la vie collective fassent systématiquement l’objet d’une négociation préalable. Cela veut dire, par exemple, que l’éducateur ne peut pas fixer seul le programme du week-end sans y associer les jeunes concernés. En posant l’impossibilité pour l’adulte de décider seul de certaines choses, l’ordre institué désigne la place et la responsabilité de chacun. Cela ne remet pas en cause l’autorité de l’adulte mais la renforce en désignant clairement ce qui est de sa seule responsabilité, ce qui peut-être de l’ordre d’une responsabilité partagée et ce qui relève de la coresponsabilité, d’autres diraient du devoir citoyen de débattre des orientations et de la vie de la cité (du groupe). 

Je propose de toujours penser l’organisation de nos fonctionnements institutionnels sur ces trois niveaux : le non-négociable, l’éventuellement négociable et (surtout) l’obligatoirement négociable.

 De la soumission à l’obéissance

             Une telle démarche inverse la perception traditionnelle que nous avons du rapport à la loi, aux règles. L’individu, à condition qu’il ait les moyens de participer pleinement au jeu démocratique tel que je viens de l’exposer, ne respecte pas les règles parce qu’il faut le faire, mais parce qu’il en comprend les raisons et qu’il a participé à leur élaboration. Le rapport à la loi n’est pas un rapport instrumental, qui réduit le sujet à l’état d’exécutant, mais un rapport d’intelligence (d’interaction) qui place l’individu dans un rôle d’acteur. 

            Dans cette perspective la personne ne se soumet pas à la loi mais fait le choix responsable de l’obéissance. Passer de la soumission à l’obéissance, c’est quitter une conception musclée de l’autorité. Ce qui fait autorité ce n’est plus la force de persuasion (ou de dissuasion) ni une quelconque qualité innée, c’est la clarté du fonctionnement institué, la cohérence des règles avec ce que le groupe veut faire ou vivre, c’est l’existence d’espaces démocratiques de débat. 

A propos des garanties procédurales. 

            Rappelons simplement, pour mémoire et dans le souci de ne pas être trop elliptique, que nous devons construire des procédures qui donnent une réelle consistance à notre conception de la loi, de l’ordre des choses. 

            Nos procédures en général doivent respecter les principes issus de notre État de droit, et particulièrement nos procédures disciplinaires doivent s’inspirer fonctionnement de notre institution judiciaire (principe de réciprocité, procédures contradictoire, droit à la défense, contrôle populaire des sanctions, droit d’appel). 

            Nos sanctions ne sont crédibles, ne font autorité, que si les procédures qui les posent sont validées par leur cohérence avec le discours tenu sur l’ordre des choses. En ce sens, nos procédures disciplinaires disent quelque chose de fort sur l’ordre symbolique de notre société.


.2. LE RAPPORT A L’ADULTE

 L’adulte n’est pas la loi, il la signifie à l’enfant. Pour l’adulte, mettre ses mots en actes, c’est donner du sens.

            Pour reprendre une petite phrase entendue dans la sphère politicienne, nous pouvons affirmer : l’adulte doit dire ce qu’il fait et faire ce qu’il dit. C’est le même souci de cohérence évoqué plus haut qui se met en branle. Si nous convenons aisément que, dans un système démocratique, l’adulte ne fait pas la loi, il est plus délicat de percevoir comment il la signifie. 

            Au point où nous en sommes, nous avons bien perçu que l’adulte inscrit dans un montage institutionnel clair est investi d’une autorité naturelle qui n’est pas liée à son charisme mais à sa position et à sa fonction dans le jeu collectif. Il faut maintenant aller plus loin en analysant les conditions auxquelles l’adulte dépasse un rôle d’exécutant d’un ordre institutionnel pour être un repère auprès des jeunes qu’il accompagne, qu’il instruit ou qu’il éduque. 

            L’adulte doit être au clair dans son propre rapport à la loi. Il s’inscrit dans la logique de l’obéissance et non de la soumission, dans le respect des principes démocratiques et non dans l’autoritarisme, dans un rapport souple, mais ferme, à l’ordre établi, dans une dynamique de débat plutôt que dans la rigidité. C’est à ces conditions qu’il sera en mesure de signifier la loi, c’est-à-dire de donner du sens en donnant à vivre. 

Habiter la loi ou «c’est celui qui le dit qui y est ».

             En bref, tout cela veut dire que l’adulte doit se conformer lui-même aux comportements qu’il demande aux enfants. La réciprocité fonctionne aussi dans les rapports entre adultes et enfants. Non pour placer l’enfant dans un rôle d’adulte mais pour dire que les privilèges sont effectivement abolis. L’adulte ne dispose pas de droits supplémentaires à l’enfant. Par contre, il assume des responsabilités particulières, du fait de sa place d’adulte et cela ne le place pas sous le même régime que l’enfant. Autrement dit, l’enfant jouit des même droits et libertés que l’adulte mais il est limité dans l’exercice de ses droits et libertés du fait de son besoin de protection. Cela ne dédouane pas l’adulte de respecter les règles qu’il impose à l’enfant.

             C’est par son comportement que l’adulte donne consistance à la loi qu’il enseigne. C’est ainsi que l’enfant percevra que la loi est «habitée » de l’intérieur par l’adulte qui l’initie.

             J’ai ainsi vécu des débats savoureux en institution éducative sur la question du tabac. En effet, comment l’éducateur peut interdire à l’enfant de fumer dans certains lieux si lui-même s’y autorise ?

 N’ayons pas peur des «maux » : Le conflit fondateur est un conflit de génération.

             Je n’épiloguerais pas sur la difficulté des adultes à tenir leur place dans une société qui a beaucoup évolué dans sa conception de l’autorité et du rôle des adultes. Je voudrais simplement insister sur la question du conflit.

             Il me semble qu’aujourd’hui le conflit fait peur. Nous sommes passés du conflit des générations aux générations complices. Je suis toujours surpris lorsque je reçois des parents en entretien de les entendre me dire en parlant de leur enfant : « Vous savez, c’est comme il veut, moi je suis d’accord si c’est ce qu’il décide ! » Certes ces réactions renvoient aux problématiques particulières des parents d’enfants placés par le juge que je rencontre, mais elles sont significatives de la vacuité des fonctions parentales.

             Un enfant pour grandir a besoin de se confronter à des limites. Les meilleurs montages institutionnels ne remplaceront jamais le rôle particulier qu’ont à jouer les parents. Être parent, c’est peut-être avant tout offrir une résistance à l’enfant, une surface contre laquelle il va pouvoir se heurter. Les enfants n’ont pas besoin d’édredons mais de balises. La force avec laquelle ils frappent ces limites est d’autant plus violente que le choc est amorti. Ils ne sont pas fous, quand la limite est ferme, voire dure, ils tapent beaucoup moins fort !

 Entre le «vieux con » et rien, il y a place pour autre chose.

             Le problème, c’est que rien n’est venu remplacer ce que nous appelions le conflit des générations. Je ne suis pas en train de plaider pour la restauration des vieux cons. Mais il me semble qu’entre ce que nous avons connu d’attitudes adultes rigides et intraitables et les comportements d’évitement que nous constatons aujourd’hui, il y a place pour des postures intermédiaires.

           Il est intéressant d’observer les jeunes éducateurs qui vivent leurs premières expériences professionnelles. Leur légitime incertitude les amène souvent à osciller entre le laxisme et l’autoritarisme. Ils stigmatisent à leur insu le débat de fond qui traverse toute pratique éducative. La bonne position éducative, si elle existe, ne se situe sans doute pas à mi-chemin entre l’abus de pouvoir et le vide. Pour moi, ce n’est pas sur cet axe qu’il faut chercher. En opposant de façon simpliste ces deux pôles, nous réduisons l’autorité à un savant dosage d’ingrédients tous prêts à consommer. Le vieux con et l’adulte démissionnaire ont en commun de n’être pas en mesure d’établir avec le jeune une relation signifiante. Et si la «bonne » autorité n’était pas une position mesurée sur l’échelle graduée de la fermeté mais une qualité relationnelle à développer ?

             Dans cette optique, l’autorité se fonde sur la qualité d’une relation.

 Conclusion : Il n’y a rien de plus contagieux que la responsabilité !

             Offrir à l’enfant une relation structurante avec des adultes qui sont tout simplement adultes, dans un cadre institué qui fait référence, tel est, à mes yeux, l’enjeu central de la pratique de l’autorité dans l’institution éducative.

             Cette affirmation peut paraître bien ambitieuse. J’ai essayé de montrer que cette dynamique passe par les aspects les plus quotidiens de la vie de tout établissement. Nous ne sommes donc pas invités à faire la révolution mais à analyser en détail chaque aspect de nos fonctionnements pour en mesurer la cohérence avec les objectifs fixés. C’est à un travail de fourmi que nous sommes conviés, pas à de grandes déclarations d’intentions.

             Le pivot de cette mutation c’est l’adulte. Un adulte inscrit dans une interaction féconde avec l’institution où il œuvre. La qualité du fonctionnement de l’établissement offre à l’adulte la possibilité d’occuper une place repérée et significative. L’adulte, par sa capacité à habiter la posture à laquelle il est attendu enrichit l’ordre institutionnel en lui donnant vie et épaisseur humaine.

             La conviction sous-jacente est qu’il n’y a rien de plus contagieux que la responsabilité. L’institution responsable génère des individus responsables. L’adulte responsable invite l’enfant à la responsabilité et contribue à construire une société responsable.

 Roland JANVIER,

Rennes, le 16.10.99