“Non violence Actualités” article publié en 1996

Ce qui fonde la vie relationnelle, c’est la différence, ce qui fonde la vie sociale, c’est le conflit et ce qui fonde l’éducation c’est l’interdit. Je tenterais ici de clarifier ces trois affirmations. Mais en plus, à travers ces trois concepts fondateurs de la vie -la différence, le conflit et l’interdit- je voudrais expliquer que ce qui peut faire sens, c’est la solidarité. Non pas comme ce qu’on met en plus pour couronner mais comme ce qui fait lien, ce qui transcende la vie.

Au départ, le bébé est en état de fusion avec celle qui le met au monde, sa mère. Cet état, qui prolonge la vie intra-utérine, est initial à toute vie humaine : l’enfant ne se différencie pas de celle dont il est chair de sa chair.

C’est le père qui va venir opérer la séparation entre l’enfant et sa mère. De façon symbolique, c’est lui qui vient couper le cordon ombilical, qui vient briser ce lien charnel. La loi du père, c’est l’interdit de la fusion qui, posé par le père, va projeter l’enfant dans le monde, vers la vie. Le maintien de la symbiose mère-enfant serait mortifère. Le père est celui qui donne, en ce sens, la seconde naissance à l’enfant : après être né à lui-même de sa mère, il naît au monde par son père.

La séparation de l’enfant avec sa mère crée un espace qui sera le creuset dans lequel va se former le langage. C’est de la séparation que naît la parole, parce nous sommes différents, parce que l’autre n’est pas moi.

C’est la différence qui fonde toute dynamique relationnelle. Cette différence pour être source de vie doit être fondée sur une relation d’égalité, de sujet à sujet. Si nous empruntons ici la modélisation de l’analyse transactionnelle, on voit bien les pièges à éviter dans cette relation d’altérité :

Si l’autre est nié dans son existence, dans sa différence, on débouche soit sur la violence soit dans la fusion. Si je me perçois comme supérieur à l’autre, surtout si je suis adulte et que l’autre est enfant, la seule issue à la relation est d’exiger que l’autre cherche à m’imiter. Si je perçois l’autre comme supérieur à moi, toute relation m’écrase et me met en péril. Si l’autre ne vaut pas mieux que moi, c’est la déprime collective : “Quand on voit ce qu’on voit et qu’on entend ce qu’on entend, on a bien raison de penser ce qu’on pense !” La relation basée sur l’estime réciproque, celle que je me porte comme celle que je porte à l’autre, est acceptation de la différence.

Cette différence cependant est souvent source de conflits. La vie en société apporte son lot de rapports de force, de débats, de clivages, de combats. Le sens commun nous apprend que dans toute vie collective, il n’y a que deux manières de s’en sortir : vainqueur ou vaincu, gagnant ou perdant. En effet, les rapports sociaux, s’ils se limitent toujours à la confrontation d’intérêts personnels, risquent d’être bien frustrants. Il me semble nécessaire, pour sortir de ce face à face parfois stérile, d’ouvrir une troisième voie. Il faut que, comme le père entre la mère et l’enfant, quelqu’un ou quelque chose fasse tiers dans les relations sociales. Le lien social passe par un tiers. Dans notre État de droit, ce qui fait tiers, c’est la référence à une organisation des rapports sociaux, fondée, depuis la révolution, sur la souveraineté du peuple. C’est une sorte de contrat (au sens de Rousseau) qui rend les citoyens partie prenante d’un projet de vie en commun (sans doute du plus petit dénominateur commun). Ce contrat, concrétisé dans la loi, évite à notre société de sombrer dans le conflit généralisé. C’est la loi qui fait tiers dans nos rapports sociaux et qui fonde la citoyenneté.

La citoyenneté, c’est pour moi, entre autre, l’idée que c’est le collectif qui me permet de réussir. L’expérience collective, les éducateurs appellent cela la socialisation, c’est découvrir que le groupe, dépassant l’horizon clos de l’individu, révèle des possibilités insoupçonnées. Que vivre avec d’autres ce n’est pas forcément se débattre dans une jungle pour subir ou survivre, que ça peut être s’épanouir ensemble, réussir collectivement. Dans cette perspective, le groupe, la vie sociale, ne sont plus ces lieux qui mettent en péril l’individualité de leurs membres mais le moyen de les révéler, de les renforcer dans ce que nous réalisons collectivement. Finalement, ce qui fonde la vie sociale, c’est bien le conflit, mais un conflit finalisé, qui prend sens dans la loi.

Eduquer, ce n’est pas interdire mais signifier l’interdit. La loi, c’est la séparation qu’il s’agisse de la vie sociale ou familiale. La loi fondamentale, c’est l’interdit de l’inceste. Cet interdit repose sur le principe de la séparation (entre l’enfant et sa mère, entre l’individu et le groupe, etc.). Il nous revient alors de gérer cet espace interpersonnel ouvert par l’interdit (inter-dit). L’interdit ne porte pas atteinte à la liberté, il la permet, il la fonde. L’interdit aménage cette possibilité de jeu entre moi et l’autre. Le mot jeu est à entendre ici dans son sens mécanique : ce qui permet le mouvement des pièces d’un mécanisme.

C’est cette conception de l’interdit qui me fait dire que l’éducateur est un passeur de gué, il accompagne l’enfant de la rive du fusionnel à la rive de la parole. Il est un intermédiaire qui fait passer de l’état d’enfant (le non parlant) à l’état d’adulte, de citoyen, du présent à l’avenir. Qu’il me soit permis ici de réagir contre la tendance de certains pédagogues à réduire le rôle de l’éducateur en en faisant un “technicien de la relation”. Je préférerais dire, compte-tenu de tout ce qui précède, que l’éducateur est un technicien de “l’interrelation”.

La relation éducative, c’est tout à la fois faire l’expérience de la différence, du conflit et de l’interdit. Interdit de fusionner avec l’enfant : c’est le problème de la bonne distance qui doit prévaloir dans toute relation éducative, ni trop près (pour ne pas dévorer l’enfant) ni trop loin (pour être concerné par sa vie). Dans la différence, l’éducateur et l’enfant font ensemble l’expérience de la collaboration, de la confiance réciproque et de la négociation : qu’est-ce que chacun s’engage à apporter, à faire ou à permettre pour réussir le projet qu’on a défini ensemble ? Cette pratique, fondée sur le contrat éducatif est à la fois expérience de la similitude (connivence) et de la différence. Nous pouvons aussi la dénommer altérité.

La question du rapport à la loi doit retenir particulièrement notre attention dans un processus éducatif. L’adulte n’est pas la loi, il est celui qui la signifie à l’enfant, c’est-à-dire qui va lui donner sens. L’adulte est ici le protecteur de l’enfant. Protecteur de ses droits, de son autonomie, de son statut de citoyen. Il est protecteur parce que le sens de la loi c’est de protéger. Nous savons combien il est impossible de faire intégrer la loi à des enfants qui ne se sentent pas protégés, simplement parce qu’ils n’ont pas fait l’expérience d’une loi qui protège, parce qu’ils sont exposés à la toute puissance des adultes ou d’un adulte.

Vouloir faire intégrer la loi à un enfant, surtout à un enfant carencé, sans accompagner ce processus d’un travail sur sa problématique personnelle, c’est le placer en situation de soumission. La soumission, c’est l’inverse de l’obéissance qui devrait être, dans l’idéal, un choix responsable. Nous pourrions parler d’obéissance citoyenne.

Souvent, nous partageons les règles en deux catégories : les règles qui ne sont pas négociables (souvent celles qui touchent à la sécurité et aux lois) et les règles qui sont négociables. J’ajouterai une troisième espèce de règles : celles qui sont obligatoirement négociées. C’est-à-dire qui ne peuvent absolument pas être soumises à l’arbitraire d’un individu mais qui doivent faire l’objet d’un débat démocratique dans le groupe, qui doivent associer les enfants à la prise de décision, à part égale avec les adultes. Donner la responsabilité à l’enfant, c’est lui dire en actes qu’il est un être libre, citoyen titulaire de droits et de devoirs. C’est prendre le risque qu’il décide de sa vie au lieu de la soumettre à la volonté des adultes ou de reproduire leurs désirs.

Il me semble que dans l’éducation, l’accès à une vie sociale autonome n’est pas l’accès à l’autonomie mais l’accès à la maîtrise des interdépendances. Les jeunes sont de fait déjà inscrits dans des interdépendances, il nous revient de les aider à les gérer. A nous de leur faire vivre positivement les interrelations dans les groupes où ils vivent et dont nous sommes responsables (classe, école, groupes sportifs, clubs de loisirs, centres de vacances, quartier, famille, etc.). C’est la qualité du vivre ensemble qui devrait être l’objectif prioritaire de tout éducateur. Un vivre ensemble ne s’improvise pas. Cela suppose des moyens. Ces moyens, c’est, entre autre, l’organisation des règles, des fonctionnements de nos groupes. Ce que nous pourrions appeler l’Etat de droit de nos institutions. Le but du montage juridique interne de nos structures c’est de parvenir à une bonne maîtrise des interdépendances pour un vécu collectif de qualité. Pour cela, nous devons être transparents au droit, c’est-à-dire que nos fonctionnements ne soient pas hermétiques aux règles extérieures, aux lois de la société : aucun régime d’exception. L’enfant doit pouvoir maîtriser la loi et les règles parce qu’il les connaît, parce qu’il sait comment et pourquoi elles ont été fixées ainsi, parce qu’il sait lesquelles s’imposent sans discussion, lesquelles il pourra discuter et lesquelles relèvent du débat commun. Il sait aussi comment les transgressions seront traitées, il peut même être appelé à être responsable de faire respecter les règles par les autres. Alors l’enfant peut faire concrètement l’expérience que vivre avec d’autres c’est s’épanouir ensemble, c’est réussir collectivement. Nous pouvons appeler cette expérience solidarité.

Eduquer, ce n’est pas préparer les enfants au monde tel qu’il est mais tel qu’il sera, donc tel que nous voulons qu’il soit ! Le nous représente ici le collectif que l’adulte forme avec l’enfant, les enfants du groupe qu’il anime. Le monde de demain ne sera pas le résultat du projet des adultes mais de cette négociation entre adultes et jeunes que représente tout acte éducatif.

C’est là une dimension importante de la solidarité : l’éducateur est côte à côte avec l’enfant pour inventer le monde de demain. Eduquer l’enfant à la solidarité, au delà des expériences positives qu’on lui donne à vivre en groupe, c’est prendre conscience de notre interdépendance. Sans eux, les adultes n’ont pas d’avenir, sans nous, les enfants ne peuvent réussir à changer les choses.

La solidarité n’est pas une option facultative sur le marché de l’éducation, elle est, à mes yeux, la seule voie possible pour ouvrir un avenir à notre société.


Roland JANVIER