Intervention aux journées régionales de l’ANPAA – Caen – 21 septembre 2018

Résumé :

L’altérité marque tous les rapports humains, nous sommes irrémédiablement semblables et différents. Toute expérience relationnelle oscille entre la radicalité de nos différences et la découverte d’une commune humanité. Cette tension, dans une approche socio-politique, articule les phénomènes de différenciation (places, rôles sociaux…) et de possibles solidarités.

Ensemble et différents, nos rapports sociaux sont marqués par la conflictualité des intérêts en présence dès que deux personnes sont en relation. Ne sommes-nous pas appelés à vivre à la fois « en soi et pour soi » et « avec et pour les autres » ? La démocratie serait ce pari de vivre ensemble dissemblables.

Sur ces bases, la relation d’aide en travail social, reposerait sur ce qui est souvent nommé une « alliance éducative », faite non pas de « bonne distance » mais de « juste proximité ». Dans ce nouveau paradigme relationnel, passer du « faire pour » au « faire ensemble » revient à quitter les anciennes pratiques de prise en charge pour ouvrir la perspective d’une prise en compte des uns par les autres dans une relation de réciprocité et de reconnaissance.

Il s’agit bien d’« aller vers » pour « faire ensemble », c’est-à-dire de promouvoir l’autonomie de sujets inter-agissants.

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Introduction

Alexandre Jollien, philosophe, a passé 17 ans dans un établissement pour personnes handicapées moteur cérébral. Il est l’auteur de « Eloge de la faiblesse[1] » où il relate son expérience sous forme d’un dialogue avec Socrate.

Il y parle de ses relations avec ses pairs, riches et pleines de vie. Mais aussi de ses rapports avec les éducateurs qui, en bons professionnels, pratiquaient la « distance thérapeutique ». Ses mots sont sans appel : « La blessure fondamentale de mon existence réside tout de même dans ce manque d’affection, et je ne puis taire que la distance procède de la maltraitance lorsqu’elle n’est pas naturelle, souple. » (p.12). Cet éloge de la faiblesse est une réflexion sur la normalité et la différence, vécues de l’intérieur, dans la souffrance.

Extrait :

Alexandre : « A plusieurs reprises, j’ai constaté que lorsque je traverse un groupe de personnes, elles se taisent, prennent un air compassé, un peu comme on soulève son chapeau au passage d’un corbillard. Puis derrière moi, les bavardages reprennent. S’agit-il là d’un réflexe ? Je l’ignore. »

Socrate : « N’as-tu jamais ressenti de tels sentiments ? »

Alexandre : « Je me suis effectivement surpris à éprouver un sentiment semblable à l’égard d’un aveugle. Ce faisant, je projette sur l’individu différent toute l’angoisse, la peur, le malaise qu’engendre la dissemblance. Faute d’expérience, je ne saurai expliquer ce sentiment complexe qui, assurément, trouve sa source d’abord en nous-même. » (page 48).

Nous voilà au cœur de la question : Comment aller vers l’autre différent ? Surmonter ses craintes et les barrières sociales ? Quelles alliances construire par-delà ce qui sépare ? Sans pour autant se confondre en lui ? Trois mots clefs peuvent éclairer la réflexion que je vous propose : altérité, conflictualité, juste proximité.

.1. Semblables et distincts : l’altérité

.1.1. Radicalité des différences et commune humanité

L’altérité est cette double expérience qui supporte toute relation humaine que Paul Ricœur nomme « mêmeté » et « Ipséité »[2], c’est-à-dire cette manière de se vivre face à l’autre à la fois semblable et différent. L’identique convoque ce que nous avons de commun, mais il y a toujours une faille, parce que je ne peux être tout à fait l’autre, ressentir tout ce qu’il ressent, être ce qu’il est, m’assimiler à lui, me fondre en lui. Humain comme l’autre, nous pouvons ressentir des choses semblables, être proches, penser de manière identique, mais jamais en abolissant les différences qui constituent à la fois mon identité, toujours singulière et la possibilité pour l’autre d’exister.

L’expérience humaine est donc cette construction subtile d’un « je » et d’un « tu » qui ouvre à un « nous ». Pour m’identifier comme un « je », il faut que je reconnaisse l’autre comme un « tu » qui doit lui-même accomplir la même démarche – c’est en prenant conscience que sa mère n’est pas lui que le nouveau-né accède à un début de conscience de soi. C’est la rencontre de « je » avec « tu », c’est-à-dire la reconnaissance réciproque de ce qui nous est commun et de ce qui nous sépare, qui rend possible l’émergence de « nous » : ce que nous pouvons faire ensemble, ce que nous pouvons être ensemble, ce que nous pouvons vivre ensemble. La découverte de notre commune humanité n’est ainsi possible que par la prise de conscience de ce qui sépare les individus. Ne pas faire l’expérience de ce qui distingue les uns des autres conduit au fantasme du viol (ce qui est bon pour moi est bon pour l’autre) ou au meurtre (l’autre n’existe pas).

.1.2. Distinction et solidarité

Cette expérience relationnelle, individuelle et collective, au plan psychologique ou psycho-sociologique, se traduit également dans une dimension plus socio-politique. Il y a une homologie entre la double expérience d’identité et de distinction entre sujets et la dimension duelle des rapports sociaux faits de distinction et de solidarité. Tout rapport social met en présence des intérêts différents du fait des cultures, des positions sociales, des stratégies et rapports de pouvoir, etc. Pierre Bourdieu est le sociologue de la distinction : il a montré comment les relations sociales étaient marquées par des rapports de forces, des clivages entre dominants et dominés, des stratégies de luttes d’influences et d’intérêts. Finalement, la dynamique sociale est faite de ces distinctions qui différencient les communautés, les acteurs. Ce qui fait société, c’est ce jeu permanent de compétitions, de concurrences, d’antagonismes, d’oppositions.

Mais, de la même manière que le rapport d’altérité induit une double dimension – semblable et différent –, les rapports sociaux se constituent aussi de ce double lien de distinctions et de solidarités.

La solidarité est à la base de la construction sociale car elle cimente l’identité collective et le sentiment d’appartenance – rappelons-nous que la société a précédé l’émergence de l’homme et que la tribu était la première forme de vie sociale. Ce qui fait société, c’est donc aussi cet autre jeu permanent d’alliances, de fraternité, d’entraide, d’entente et de confiance, voire de communion.

.2. Ensemble et différents : la conflictualité

.2.1. En soi pour soi / avec et pour les autres

C’est donc ensemble et différents que nous sommes appelés à vivre, tant au plan interpersonnel qu’au plan collectif. Jacques Généreux[3] utilise, à ce sujet, deux formules explicites : « l’être soi et pour soi » et « l’être avec et pour les autres » : deux dimensions indissociables de la vie humaine et de la vie de la société qu’il estime menacée par un double risque, d’une part la dissociété où les hommes vivraient tels des Robinsons, chacun sur son île déserte, et d’autre part l’hypersociété où l’individualité n’aurait plus court. Cette tension manifeste assez clairement que toute vie en société induit cette complexité qui nous met quotidiennement au défi d’assumer nos différences dans un projet commun, de porter ensemble une finalité collective tout en reconnaissant les singularités de chacun.

Pour bien vivre avec les autres, il faut déjà être rassuré sur ce que je suis moi-même. Toute incertitude individuelle mène à la méfiance collective, voire à la défiance et à la xénophobie.

Le défi qui se pose est donc de tenir en même temps la dimension personnelle de chaque membre de la société, de la construire, de la conforter, de la reconnaître et la dimension collective d’un projet partagé. La première dimension – personnelle – garantit la seconde – collective – qui ne peut exister sans elle. Ces deux dimensions sont indissociables et se renforcent réciproquement.

.2.2. Vivre ensemble dissemblables

C’est cela le pari démocratique : vivre ensemble dissemblables. Un ensemble de clones ne fait pas une société. Il faut des sujets singuliers pour faire une société, c’est-à-dire un ensemble hétéroclite de personnes et d’individualités, de groupes et de communautés, d’intérêts et de visées, de liens et de relations. Ce ne sont pas les éléments qui la constituent qui font l’unité de la société mais la manière dont ils trouvent à s’agencer dans un projet commun, un projet de société.

L’enjeu n’est pas d’éradiquer les différences mais de les articuler entre elles pour en faire quelque chose de commun. Cela suppose de cultiver les différences comme des richesses. En conséquence, cela suppose d’assumer la conflictualité inhérente à tout rapport humain et à tout rapport social.

Redisons le ici, la conflictualité n’est pas le conflit assassin. C’est la mise en friction des intérêts en présence, des individualités, des rapports de forces. Cela suppose d’abord de les reconnaître, puis de les laisser s’exprimer dans le souci du respect de chacun. Enfin, cela suppose de négocier des compromis qui permettent de dégager des références partagées, de construire de « l’en commun ».

.3. De l’interindividuel et du collectif à la relation entre professionnels et usagers

A ce point de notre exposé, nous venons de poser les bases des rapports interpersonnels et collectifs qui peuvent servir de fondement à la relation d’aide – parce que la relation d’aide entre des professionnels du travail social et des usagers est toute entière prise dans les phénomènes psychologiques et sociaux des relations humaines.

Ainsi, la relation d’aide est marquée par un rapport d’altérité qui articule ce qui est commun et radicalement différent entre professionnel et usager. La relation d’aide convoque professionnel et usager dans cette double dimension qui porte à constater ce qui différencie les acteurs, mais aussi ce qui se révèle là de leur commune humanité.

L’arrière-plan de ce « colloque singulier » convoque une dimension plus politique des postures. D’abord parce que l’usager est « hors norme » de la société : handicapé, dépendant, âgé, en difficulté sociale ou éducative, ayant des comportements asociaux, etc. Le travailleur social est précisément là pour resituer la personne dans des normes sociales. La référence à une norme mobilise des prescriptions comportementales ainsi qu’une conception de la différence. Mais, le fait de travailler avec ces personnes signifie également la volonté de ne pas les exclure, de faire société avec tous, y compris les « anormaux », et donc d’interroger, au moins en partie ce jeu de normes qui exclut. Le travail social mobilise ainsi la solidarité, au-delà des distinctions.

Les objets même du travail social interrogent la cohésion sociale entre « dissociété » et « hypersociété », entre anomie et uniformité confuse. Ils soulèvent la question des rapports conflictuels entre les membres de la société.

La finalité du travail social est précisément de permettre de vivre ensemble différents, de construire une société ouverte à tous et où chacun peut avoir une place : elle vise la reconnaissance de chacun et la citoyenneté de tous.

C’est donc dans ce contexte que se pose la question de la relation d’aide, de l’aller vers les personnes qui sont les cibles de l’intervention sociale, du faire ensemble avec ceux qui sont à la marge de la vie en commun.

.4. Bonne distance et juste proximité : l’alliance éducative

.4.1. De la prise en charge à la prise en compte

A travers ces mouvements qui vont de moi à l’autre, de l’individu au groupe et des groupes à la société, est interrogé le positionnement des professionnels de l’intervention sociale vis-à-vis des usagers.

Pendant longtemps, dans les écoles d’éducateurs, on parlait de la « bonne distance », cette fameuse « distance thérapeutique » qui a tant fait souffrir Alexandre Jollien et, au-delà de lui, tant d’usagers des établissements et services sociaux et médico-sociaux. Le concept de prise en charge, encore souvent utilisé dans le langage des professionnels en dit long sur les logiques mortifères de dissociation, de distinction, de substitution, de non reconnaissance, de stigmatisation, de discrimination. Saül Karsz[4] lui substitue le concept de prise en compte pour signifier que la relation d’aide ne peut se réduire à celle d’un aidant vers un aidé (un sachant vers un non sachant, un supérieur vers un inférieur…) mais qu’elle est une interaction féconde entre deux sujets. Sujets qui se reconnaissent réciproquement dans ce qu’ils ont de commun et de différent, préalable indispensable à ce qui peut/doit devenir une alliance éducative. C’est-à-dire une sorte de contrat dans lequel deux personnes s’engagent l’une envers l’autre pour faire un bout de chemin. Cheminer ensemble, c’est être compagnons (au sens étymologique du terme, à la fois partager le pain et le chemin).

Ces changements de références pour la relation d’aide introduisent une toute autre perspective que la « bonne distance » ne parvient pas à signifier, voire même qui signifie l’inverse. Elle comporte trop de prudence, de posture défensive, de rupture avec ce qu’est l’autre. Le concept de juste proximité que j’évoque depuis longtemps[5] me semble plus porteur de cette ambition d’une relation qui engage, qui responsabilise sans confondre.

.4.2. Du faire pour au faire ensemble

La juste proximité est ce qui permet de ne pas se substituer à l’autre et donc de reconnaître ses capacités et de lui permettre de faire, de réaliser ses potentiels. Mais, en même temps, elle évite de le laisser se débrouiller tout seul, de lui faire croire qu’on le laisse tomber, c’est être là avec lui, sans l’étouffer ni le nier.

La juste proximité est ce qui permet de créer une complicité qui ouvre de nouveaux possibles pour faire ensemble ce qu’aucun ne pourrait réussir seul. Mais ce faire ensemble n’induit pas la confusion des places et des rôles. Il s’agit bien de l’interaction de deux sujets.

La juste proximité permet de s’entendre et de se comprendre, c’est-à-dire d’articuler la compétence du professionnel, acquise par sa formation et son savoir-faire et la connaissance de l’usager issue de son expérience vécue. D’autre parlent d’expertise savante et d’expertise expérientielle. Savoir et vécu ne se télescopent pas, ils se complètent dans cette juste proximité qui leur permet de se mettre en rapport, y compris de manière conflictuelle.

Conclusion : Aller vers pour faire ensemble : la promotion de l’autonomie

En conclusion, aller vers, c’est trouver, avec l’usager, cette position partagée de juste proximité qui permet d’être ensemble et différents.

C’est ce mouvement d’aller vers qui permet un faire ensemble.

Faire ensemble, c’est négocier, avec l’usager, des modalités opérationnelles contractualisées qui articulent des niveaux et des domaines de compétences différentes et complémentaires.

Faire ensemble, c’est dépasser ses peurs : « …je projette sur l’individu différent toute l’angoisse, la peur, le malaise qu’engendre la dissemblance (…) sentiment complexe qui, assurément, trouve sa source d’abord en nous-même. » (A. Jollien, page 48). Autrement dit, faire ensemble – c’est-à-dire avec et pour les autres – c’est engager un travail personnel de transformation, en soi et pour soi.

[1] A. Jollien, Eloge de la faiblesse, Marabout, Editions du Cerf, (1999) 2013.

[2] P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.

[3] J. Généreux, La dissociété. Paris, Le Seuil, 2006.

[4] S. Karsz, Pourquoi le travail social, Dunod, 2004.

[5] Cf. R. Janvier, La relation professionnel / usager : De la bonne distance à la juste proximité, consultable sur www.rolandjanvier.org.