Plein cadre (Andesi), avril 2001 (avec Yves MATHO)

INTRODUCTION

S’interroger sur la responsabilité n’est pas l’apanage des seuls travailleurs sociaux. Chaque profession est amenée à évaluer et à codifier ce rapport entre les actes posés dans le quotidien du métier exercé et soi-même. En ce qui concerne les travailleurs sociaux, il convient d’analyser la responsabilité, au-delà des termes législatifs, afin d‘interroger la relation tripartite : intervenants, usagers et parents d’usagers. Cette relation repose sur la reconnaissance d’une responsabilité mutuelle et fondamentalement différente, et interroge la notion de risque, inhérente à tout projet. Au bout du compte, la question de la responsabilité est sans doute une voie pour penser un nouveau pacte social.

LA RELATION PROFESSIONNELS / USAGERS ET PARENTS D’USAGERS

L’intervention sociale ou médico-sociale repose, outre le cadre légal, sur un contrat moral. Ce contrat organise un partage des responsabilités autour de l’usager.

Il n’est pas habituel que les parents  rendent compte des conditions dans lesquelles ils exercent leurs responsabilités parentales, sauf en cas de dysfonctionnement socialement visible. Dans ce cas, c’est sur le versant du manque, de la carence ou de l’incompétence, qu’ils ont à se justifier. Ils se placent, alors, en position de subordination vis à vis des intervenants sociaux, de diverses  manières, quelquefois passives ou agressives, dans une situation d’attente ou de rejet d’un soutien, qui inhibe les éléments positifs qu’ils ont en eux. 

Les institutions ont le devoir de rendre des comptes, à leur association et aux administrations chargées de les contrôler. L’évaluation des projets et des pratiques demeure « un vœu pieu » pour permettre une réelle dynamique interactive entre les établissements, l’administration, les usagers et les parents d’usager.

Le rapport  établi entre les établissements et les usagers est souvent de nature autoritaire, ce qui place les travailleurs sociaux en position de «savoir éducatif» vis-à-vis des parents.

Cette position, on ne peut plus logique, est liée au fait que les intervenants des institutions sont des professionnels patentés de la relation, des personnes diplômées pour exercer le métier pour lequel elles sont payées. S’établit alors un rapport de type inégalitaire : d’une manière générale, les relations  avec les familles se traduisent par une réflexion sur le travail à mettre en œuvre auprès du milieu familial ; plus rarement se réfléchit le type de relation à vivre, de communication à instaurer, d’information et de comptes rendus à diffuser, d’espace d’autorité parentale à respecter.

Dans cette répartition  des rôles, les clivages compétences / incompétences, dominant / dominé restent présents. Ne serait-ce pas là, aujourd’hui, la réflexion qu’il conviendrait de mener dans les institutions et qui amènerait à s’interroger sur les conceptions de la responsabilité de chacun, sur la fonction d’autorité parentale et sur les moyens de communication nécessaires, pour créer de nouveaux champs de relations ?

Ce qui est en jeu dans ces positions nouvelles qui s’inventent, c’est la capacité d’élaborer des échanges réciproques, entre professionnels et parents d’usagers, sur les conditions de mises en œuvre des moyens éducatifs. Dans cette perspective, la responsabilité ne se fonde plus sur la disqualification et la confiscation de la responsabilité de l’autre, mais sur la reconnaissance de compétences différentes, certes, mais réciproques.

Le contrat moral ne représente plus une partition des territoires mais la mise en jeu de complémentarités complexes entre professionnels, usagers et parents d’usagers.

RESPONSABILITE ET PRISES DE RISQUES

Tout projet, digne de ce nom, est subversif car le projet vient modifier l’équilibre établi. Faire projet, c’est prendre le risque de l’inédit, de l’innovation, mais aussi de l’erreur. Etre responsable, c’est savoir prendre des risques.

En effet, si la responsabilité s’entend dans son acception citoyenne, elle résonne à l’unisson de quelques valeurs fortes : la capacité de choisir, la volonté d’être acteur, la participation au débat démocratique, l’obéissance responsable plutôt que la soumission, voire même la possibilité d’user de son droit d’objection de conscience et du devoir d’insurrection.

Cette déclinaison de la responsabilité,- repérable au sein de la société, et qui pourrait tout à fait se réfléchir au cœur des institutions – est à contre courant des tendances lourdes  observées actuellement dans l’évolution des établissements: Règles de sécurité incendie de plus en plus draconiennes, normes HACCP en matière alimentaire, guides d’évaluation qualité modélisés ISO 9000, théorie du zéro défaut, référentiels de bonnes pratiques dans le projet de réforme de la loi de 1975, recours de plus en plus strict aux procédures pénales, judiciarisation des relations professionnelles.

La place des usagers ou de leurs parents est assignée, non pas dans leur responsabilité citoyenne, mais dans une fonction de contre pouvoir des établissements, de surveillance ou de levier de changement des pratiques pour les rendre conformes aux normes édictées; Ne sommes nous pas en face d’une récupération de la fonction d’usager ou de la fonction parentale ?

Nous assistons, incidemment, à une codification de plus en plus précise des pratiques qui, à terme, étouffe toute initiative et, a fortiori, toute prise de risque. Une telle évolution réduit la force imaginative et créatrice du champ professionnel, et menace d’aligner les actes éducatifs sur le plus insignifiant dénominateur commun. L’action sociale ne serait plus création d’un vivre ensemble sans cesse à conquérir et à reconstruire, mais un simple acte technique, une prestation de service automatisée et normalisée.

C’est bien parce que des pionniers ont un jour pris des risques que les “aliénés” sont sortis des ghettos hospitaliers, que les jeunes délinquants ont été accompagnés en privilégiant le plan éducatif, que les “incasables” trouvent des lieux de vie innovants et audacieux, que des ponts se créent entre le socio-éducatif et la pédopsychiatrie, que des établissements scolaires ouvrent leurs portes aux “décrocheurs”, que les hospices ne sont plus des mouroirs, etc. il n’est pas question ici d’agiter la nostalgie comme solution aux maux actuels, mais de mesurer que toutes les évolutions de l’action sociale se sont accomplies sur des prises de risques : risques pédagogiques et éducatifs, risques financiers, risques législatifs, risques politiques.

Certes, les pionniers ne font pas défaut aujourd’hui; il reste à réinventer une nouvelle forme de leur engagement militant. Pour ce faire, il devient nécessaire d’investir une capacité collective à s’engager dans un débat sur la question du sens.

La professionnalisation a transformé en profondeur l’organisation du travail, elle n’a pas modifié les valeurs qui sous-tendent les actions quotidiennes. Par contre elle tend à assimiler un secteur d’activité spécifique au secteur marchand. Un des nouveaux chantiers à mettre en œuvre se situe peut-être sur ce terrain.

Comment ne pas être désappointé devant la rigidité de la législation en vigueur ? Comment les éducateurs peuvent-ils encore s’engager, pour réaliser des projets adaptés, non pas aux règlements et aux normes édictées, mais aux personnes auprès de qui ils interviennent ? Jusqu’à quand  les professionnels des établissements et services d’action sociale et médico-sociale pourront-ils revendiquer encore leurs responsabilités?

Cette responsabilité qu’ils assument, ils la puisent, dans  le refus de voir l’usager payer l’addition des peurs ou des frilosités ; mais aussi et surtout dans le sens donné aux actions entreprises sans lequel aucun risque ne vaudrait d’être pris.

POUR UN NOUVEAU PACTE SOCIAL

Il devient urgent, pour la profession, de quitter cet état de culpabilité ambiante, alimenté par l’air du temps. Il convient de saisir  les évolutions sociétales, pour ouvrir des réflexions, pour créer des conditions d’interpellation de pratiques dynamiques , qui s’appuient sur les compétences acquises et qui ouvrent des voies innovantes.

La double perspective de citoyenneté que nous esquissons – citoyenneté des usagers reconnus dans leurs responsabilités  et citoyenneté des acteurs sociaux qui prennent le risque de réinventer le social – ouvre la voie d’un nouveau pacte.

Dans cette idée d’un social qui s’invente par le débat collectif, associant chacun par une convocation citoyenne, se brise la dichotomie d’une société clivée : les inclus et les exclus, les bons et les mauvais, les normaux et les inadaptés, etc.

Dans cette logique de débat démocratique, levier de changement d’une société qui se construit par elle-même, le rapport aux normes n’est plus interrogé sous l’angle des comportements individuels en termes de conformité ou de déviance, mais sous l’angle du sens qui structure notre façon d’être ensemble.

Il n’est pas question ici de l’exercice d’une responsabilité exclusivement référée à des principes assurantiels et prudentiels, miroir de l’angoisse d’une société. Cependant, la responsabilité ne peut se traiter en dehors du droit, du rapport à la loi, sans être pour autant dans un rapport contraint. L’élaboration de la loi est un débat politique et éthique qui concerne chacun (selon le principe révolutionnaire qui pose la loi comme expression de la volonté du peuple), son application doit être contrôlée par tout citoyen, afin de ne pas laisser le pouvoir judiciaire s’ériger en pouvoir absolu.

La responsabilité, c’est l’autonomie dans des relations d’interdépendances maîtrisées et régulées. Cette notion s’applique à tous les niveaux de l’intervention : des marges de manœuvres doivent être garanties. Cela nous invite à revisiter le rapport politique qui relie nos associations aux décideurs, le lien organique entre nos établissements et les services chargés de l’habilitation du contrôle et de la tarification, les rapports hiérarchiques à l’interne de nos organisations et enfin les relations qui sont entretenues entre les intervenants sociaux, les usagers et les parents d’ usagers. La responsabilité, plus on la partage, plus il y en a ! C’est une dynamique contagieuse qui peut s’engager ici.

Mieux assumer sa propre responsabilité revient aussi à reconnaître celle de l’autre. Cette clarification des rapports entre les différents acteurs, basée sur le respect mutuel des espaces de responsabilité individuelle, modifie en profondeur les principes d’intervention, la communication, les jeux habituels de pouvoir ou d’autorité sur l’enfant.

Reconnaître la responsabilité de l’autre, c’est aussi reconnaître ses limites, expliquer, faire preuve d’humilité. Ceci ne remet pas en cause les compétences mais pose leurs limites.

Dans ces perspectives rapidement évoquées, la responsabilité ouvre bien la voie d’un nouveau pacte social. Cela suppose que nous prenions clairement appui sur le fonctionnement démocratique de nos institutions. Cette responsabilité là appelle, pour chacun de nous, une posture personnelle fondée sur une volonté farouche de maintenir vivantes les références éthiques et déontologiques qui fondent nos actions.

R. Janvier & Y. Matho