Espace Social (Cnaemo), n°13, décembre 2000 (avec Yves MATHO)

La définition que les travailleurs sociaux donnent des publics auxquels ils s’adressent entre dans une conception souvent inconsciente et une classification préétablie en fonction de plusieurs critères :

  • L’histoire et les raisons explicites ou implicites du choix professionnel ;
  • Les formations initiales et continues réalisées ;
  • La culture institutionnelle et les références théorico-pratiques qui y sont rattachées ;
  • L’évolution sociale et politique qui désignent les orientations globales des politiques sociales.

L’ensemble de ces paramètres, entremêlés intimement, construit une représentation imaginaire sur laquelle s’appuieront les références techniques des interventions.

La classification sociale des publics trouvera des définitions qui pourront sembler claires (pauvre, malade mental, délinquant, …) ; elles ne seront pourtant pas libérées des projections issues de chaque intervenant.

Les termes employés pour désigner les personnes dont on s’occupe induisent, à la fois, la conception qu’on s’en fait, la place sociale qu’on lui attribue et les modes d’intervention. En traversant les qualifications de l’usager dans l’histoire de l’action sociale, on éclaire une typologie qui rend manifeste de jeu de projections :

L’usager patient est issu d’une conception hygiéniste de l’intervention sociale. Il est malade et il faut le soigner. Cette démarche de soin se joue dans une fonction d’assistance (de secours).

L’usager client est inscrit dans une relation quasi marchande avec le prestataire de services. L’acte professionnel est coloré par une conception moderniste du travail social qui emprunte ses modèles à l’économie marchande. C’est «l’enfant roi » consacré par les dérives de la convention internationale des droits de l’enfant.

L’usager consommateur est proche de l’usager client dans sa conception mais enfermé dans une relation nourricière et archaïque, infantilisante, essentiellement animée par le désir de nourrir de l’intervenant.

L’usager protégé renvoie à la notion de handicap en référence aux incapables majeurs nous sommes dans une logique d’assistance.

L’usager inadapté fait appel à des normes dans lesquelles il convient de le faire rentrer, à la notion d’inadaptation à la société.

L’usager administré est situé dans une conception étatique et rigide de l’intervention qui vise avant tout à contrôler les déviances sociales et à en limiter les effets jugés néfastes pour l’ordre établi. Il est inscrit dans des programmes.

L’usager bénéficiaire n’est pas très éloigné de l’administré mais dans une conception plus souple du rôle des politiques sociales qui visent à reconstruire, à réparer. Nous nous rapprochons des conceptions marchandes du client mais aussi d’un regard plus politique.

Nous pouvons prolonger cette typologie par des dérives plus récentes ou l’on trouverait l’usager sacrifié qui est écartelé sur l’autel des enjeux de société. L’intervention vise d’abord à permettre une prise de conscience par la personne de sa situation avant d’envisager d’intervenir sur les problèmes. L’usager sacrifié est avant tout une victime.

Il se profile également une autre forme : l’usager alibi. Il n’est pas reconnu en tant que personne. Ses souffrances sont mises au service d’une cause et l’intervention ne vise pas d’abord l’aide à la personne mais la dénonciation des causes sociales de son malheur.

Chacune de ces catégories a des effets institutionnels sur la prise en charge.

Au niveau des relations : quelles relations se créent entre l’usager et l’intervenant social en fonction du regard qui est porté sur lui ? Quelles images ou représentations se mettent en jeu ?

Au niveau des moyens d’action mis en œuvre : l’organisation institutionnelle varie-t-elle selon la conception que nous avons de l’usager ? Comment se déclinent les instances de travail ?

Au niveau des objectifs de travail : Quels types d’action correspondent à chaque conception de l’usager ? Quelles significations sont données aux actes professionnels ?

Au niveau des finalités : Sur quoi se fonde la légitimité institutionnelle en fonction du visage que prend l’usager ? Quelles sont les perspectives qui s’ouvrent (ou qui se ferment) pour le travail ?

Il est donc nécessaire de pouvoir repérer les différentes influences projectives pour s’en dégager et pour questionner la fonction politique du travail social, pour replacer l’usager dans une situation de responsabilité personnelle et non d’invalidation individuelle.

Quelle est la fonction du travail social dans les sociétés occidentales actuelles ? Quelle mission lui est donnée et pourquoi ? Quel public est désigné pour bénéficier de ses services ? La définition du public est indissociable des raisons politiques qui prédominent à sa désignation. Mission de service public, le travail social au sens large est un outil mis au service du public dans une conception du vivre ensemble, traduit par un cadre législatif de référence.

Repérer le public accueilli, dans sa fonction politique, permet de donner sens à l’élaboration technique et d’étayer ainsi le positionnement professionnel de chacun dans une cohérence collective.

Pour affiner la réflexion dans un contexte pratique quotidien, nous pourrions questionner une pratique courante en A.E.M.O. : la présence des éducateurs à l’audience lorsque les familles sont convoquées par le magistrat. Au-delà de la posture technique que représente cette situation et qui n’est pas le propos, il serait judicieux d’interpeller le sens politique de ce qui pourrait paraître comme une évidence.

La présence systématique et non élaborée de l’éducateur à l’audience pose comme principe sous-jacent une collusion avec le décideur de la mesure. Se voir confier une mission engage sa propre responsabilité professionnelle et institutionnelle, qui ne peut être détournée par une quelconque injonction. L’éducateur n’est pas mandaté par le magistrat, il se place dans une mission d’aide et de conseil à la famille. Il doit pouvoir assumer cette mission, qui se réfère à un projet de service, de manière cohérente, c’est-à-dire suffisamment à distance du commanditaire.

Défendre cette position d’interface peut représenter une garantie sur le respect des places de chacun dans un dispositif qui fait sens aux principes démocratiques du vivre ensemble.

Etre chargé d’une mission de service public, est-ce que cela comporte l’acceptation d’être instrumentalisé par le commanditaire ?

Si oui, il est nécessaire de ne pas en être dupe, d’oser l’énoncer clairement et d’en assumer les conséquences.

Si non, il convient de définir les espaces de responsabilités et de compétences. Répondre à cette question revient à se situer dans le rapport social des fonctions de chacun ; il ne s’agit pas d’établir une hiérarchisation des demandes, en fonction de la place occupée, mais de se définir soi-même en tant que professionnel, comme citoyen, appartenant à la même communauté de vie.

Définir la mission confiée, dans ce contexte, a le mérite d’obliger la production d’argumentaires sur le sens politique donné à l’action quotidienne.

Le recours à la loi, à la lecture du droit n’est pas inutile puisqu’il est la référence explicative d’un projet de société.

Favoriser l’émergence de lieux de débats revient à reconnaître la différenciation des compétences et à valoriser la reconnaissance de l’«autre» comme sujet social.

Le conseil d’établissement, par son intrusion originale dans les institutions, représente un espace de débat qu’il conviendrait de savoir saisir. Le conseil de la vie sociale, prévu dans la dernière mouture de la réforme de la loi de 75, élargirait la mise en place de cette instance à tous les services. Pourquoi ne pas s’en saisir dès maintenant pour affirmer une conception nouvelle du rapport entre professionnels et usagers ? Rapport qui s’inscrit dans le développement démocratique de notre société et dans lequel nous avons, en tant que professionnels de l’action sociale, à jouer notre rôle.

Il serait cependant naïf de croire que l’insistance actuelle de reconnaître aux usagers leurs droits, serait issue d’une volonté politique exclusivement légaliste, démocratique et sans arrière pensée. Le droit des usagers est menacé par deux écueils : le risque d’instrumentalisation et le risque de marchandisation.

Instrumentaliser l’intervention sociale, c’est la réduire à un simple outil de correction des dysfonctionnements individuels et sociaux au détriment de sa fonction d’analyseur sociétal. Dans le même mouvement, l’usager se résume alors à son problème. Rétablir l’usager dans ces droits, dans ce contexte, c’est courir le risque de créer des situations d’exception, de sous-citoyenneté. Cette démarche se rapproche dangereusement du contrôle social : l’usager est un inadapté.

Dans un autre sens, le risque de marchandisation repose sur une logique libérale : l’intervention sociale se résume à une prestation de service. Il faut satisfaire au plus tôt, et au meilleur coût, les besoins de l’usager devenu client. Le travail social s’identifie à un marché où tout ce qui pourra être solvabilisé échappera aux missions de service public au bénéfice d’entreprises privées lucratives.

Ces deux dérives possibles transparaissent dans les orientations de la réforme de la loi de 75 comme dans les récentes propositions du rapport Cathala-Naves sur les placements d’enfants. Nous risquons ainsi de priver l’intervention sociale de sa dynamique centrale : interroger les rapports sociaux, économiques et politiques pour ouvrir une place possible à l’usager réaffirmé dans sa place de citoyen titulaire de droits et de devoirs.

Par contre, analyser le sens de cette évolution pour repenser ses pratiques en situant sa compétence technique dans une fonction politique peut s’avérer bénéfique pour tous.

Roland JANVIER & Yves MATHO