Texte inspiré d’une intervention à l’ADAPEI de Loire Atlantique le 14 avril 2011 :
“Les ESAT : Quel accompagnement ? Quel public?”

Aujourd’hui, les modalités d’accompagnement des personnes relevant de l’intervention sociale ou médico-sociale sont profondément remaniées sous l’impact de trois niveaux de crise :

  • Une crise économique qui impose une contrainte budgétaire de plus en plus forte ;
  • Une crise des institutions qui impose une contrainte législative sans précédent ;
  • Une crise des représentations qui impose une contrainte d’évaluation inédite aux organisations du social.

Dans ce contexte, quelles sont les stratégies à mettre en œuvre pour éviter de sombrer ? Ce texte propose neuf déplacements à opérer qui ouvrent des perspectives. Ces déplacements son regroupés en trois thèmes qui se référent chacun à une loi ayant, ici, vertu emblématique :

  • Les bénéficiaires : la loi qui réforme le plus profondément la posture des usagers est celle du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ;
  • L’injonction à la performance : la loi qui introduit cette mutation des conceptions de l’efficacité du social est la loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale ;
  • L’irruption de la concurrence comme mode de régulation de l’offre : c’est cette fois la loi du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires qui fait référence.

.1. LES BENEFICIAIRES

 

.1.1. Du handicapé à la situation de handicap

 

On ne parle plus de « handicapé » mais de « personne en situation de handicap ». Le glissement sémantique masque mal un risque de négation du désavantage réel vécu par certains. Le droit à compensation qu’ouvre la loi inverse totalement la problématique. Avant, c’était la personne qui n’était pas adaptée à la société. Aujourd’hui, c’est la société qui doit s’adapter à la personne quelle que soit sa situation, sa différence…

A travers ce changement de paradigme, c’est la conception des rapports sociaux qui se modifie en profondeur.

.1.2. De l’exclusion à la conflictualité

 

Notre vie sociale se trouve en tension entre deux tendances :

  • Vivre dans une société de « mêmes », c’est-à-dire faire « comme si » nous étions tous semblables et, ce faisant, nier les différences, raboter les aspérités du social.
  • Vivre dans une société de « Robinsons » (Cf. P Lebrun, La perversion ordinaire) où nous sommes tous côte à côte mais chacun sur une île déserte où il n’y a plus d’autrui.

L’une et l’autre de ces deux tensions génère de l’exclusion puisque dans un cas est niée la différence, dans l’autre ce qui peut réunir des humains. Pour sortir de cette tension, le déplacement à opérer introduit le concept riche de conflictualité. C’est en effet la division, la différence, qui construit la société. C’est la différence assumée, donc conflictuelle, qui « fait société ».

.1.3. De la victime au Sujet

 

La tendance à une radicalisation des droits laisse poindre la figure de la victime. Le bénéficiaire est le réceptacle de droits octroyés et peut ainsi se plaindre de la responsabilité des autres dans sa situation. Or, les droits ne se donnent pas, ils se prennent. Ils ne convoquent pas la victime passive mais invitent le sujet acteur de sa vie.

Le déplacement à opérer vers la capacité de sujets à dire « Je », c’est la capacité pour les personnes à prendre en main leur destin (l’empowerment).

Ce mouvement ouvre à la responsabilité des acteurs, condition incontournable du lien social.

.2. LA PERFORMANCE

 

.2.1. De la prise en charge à l’accompagnement

 

La prise en charge s’inscrit dans un principe de protection de la personne, introduisant une hiérarchie des places entre le protecteur (celui qui porte) et le protégé (celui qui est pris en charge). La performance, ici, se réduit à être capable de « supporter » le bénéficiaire.

Le déplacement à opérer serait de passer à la notion de promotion. Promouvoir l’autre dans sa dignité, sa capacité d’action, sa compétence à résoudre ses problèmes, c’est promouvoir sa propre capacité à exister, à agir, à résoudre les situations. La promotion est une interaction symétrique qui fait avancer l’un et l’autre, le professionnel et l’usager.

Cette idée renvoie à l’autonomie : entendue ici comme la capacité, non à faire sa propre loi, mais à être maître de son destin et, ainsi, à permettre aux autres d’être maîtres du leur. L’autonomie est la condition même du « vivre ensemble ».

.2.2. De l’économique au social

 

Subrepticement, nous sommes passés d’une évaluation qualitative de la valeur à une évaluation quantitative de la valeur. C’est-à-dire que nous nous sommes laissé aller à la facilité de ne plus évaluer qu’en comptant ce qui peut être dénombré. C’est ainsi que la logique économique, celle qui est de nature strictement monétaire, a pris le pouvoir sur tout. L’économie s’est même ainsi déliée du pouvoir politique qui pourrait la contrôler et de l’enracinement social qui lui permet de raison garder.

Ce dont il s’agit, c’est de réincorporer l’économie dans le social et dans le politique. De recréer des interdépendances qui permettent d’affirmer, contrairement à une fiction actuellement dominante que « tout ce qui a de la valeur n’a pas forcément un prix ». Autrement dit que tout ce qui fait la vie sociale ne peut se réduire à un marché.

.2.3. De la prestation à la prise en compte

 

La prestation découpe la réalité et réduit l’action à une logique descendante, de ceux qui conçoivent l’intervention vers ceux qui en bénéficient. La prestation, renforcée par le principe généralisé des appels à projet, fait l’impasse sur le promoteur de l’action pour ne se centrer que sur l’acte, indépendamment de celui qui le porte.

Il s’agit ici de passer de la prestation à l’inter-action. La prestation n’est que l’outil, le support d’une dynamique sociale (insertion des personnes, reconnaissance sociale, construction d’une société de justice et intégrative…). Il ne faut jamais confondre l’outil avec sa finalité.

L’interaction c’est la reconnaissance et la prise en compte de ce qui se passe entre les gens, indépendamment, en deçà ou au-delà des dispositifs sociaux d’intervention. C’est d’aller voir ce que les personnes font, la manière dont elles traitent les problèmes sociaux, parfois en dehors de toute visibilité sociale.

.3. LA CONCURRENCE

 

.3.1. Du coût à l’investissement

 

Si le social est perçu comme un coût, il est une charge que les décideurs politiques doivent absolument chercher à réduire pour ne pas alourdir un impôt déjà conséquent en situation de crise économique et aggraver une dette déjà insupportable.

A l’inverse, si le social est perçu comme un investissement, il devient un placement pour l’avenir qu’il convient de faire fructifier. Il est alors analysé, non pas en ce qu’il pèse sur les finances publiques, mais pour ce qu’il favorise de lien social restauré, d’intégration réussie de tous les citoyens.

Ce déplacement des représentations du social du coût à l’investissement relève prioritairement de la mobilisation des travailleurs sociaux. Ils doivent mieux valoriser ce qu’ils font !

.3.2. De l’économie marchande à l’économie solidaire

 

Le marché, surtout en ce qui concerne les activités sociales, est un leurre. C’est-à-dire qu’il repose sur la fixation artificielle d’un prix, d’une valeur marchande sur des données qui ne peuvent être aisément évaluées à l’aune de la monnaie. Si on peut comptabiliser la production d’acier, comment dire avec justesse ce que pèse, dans le Produit Intérieur Brut d’un pays, la qualité d’une relation d’aide ?

Vue sous l’angle de l’activité sociale, l’économie est un lien, un processus qui relie les hommes entre eux, qui fabrique du lien social.

Sous cet aspect, et à condition de réussir le déplacement de l’économie marchande à l’économie solidaire, le travail social (travail « du » social et travail « sur » le social) est un moyen extraordinaire pour promouvoir une économie qui réhabilite l’humain dans les rapports sociaux.

.3.3. De la compétition à la coopération

 

Pour terminer cette série de déplacements à opérer, intéressons-nous à la manière dont réagissent les organisations du travail social et médico-social. Le contexte dans lequel nous sommes placés, à cause de la référence sans recul critique aux pratiques sensées vertueuses du marché libéral, expose les organismes gestionnaires à la concurrence. La généralisation des appels à projet, cela a déjà été dit, introduit la concurrence comme mode de régulation.

Entrer dans ce jeu, accepter de se mettre en compétition avec d’autres organisations, conduira de gré ou de force à une partition économique des territoires. De gré : les « offreurs de services » (les plus forts au détriment des « petits ») s’entendront entre eux pour se répartir le territoire. De force : la guerre économique fera des morts et ceux qui resteront tiendront des « parts de marché ».

L’enjeu est ici d’opposer à cette logique concurrentielle des pratiques de coopération. Le but, en effet, n’est pas de réaliser un partage économique des territoires mais de procéder à un maillage social des lieux où interviennent les institutions du social.

Cela suppose que ces organismes tiennent, non pas des positions sur un marché, mais leur responsabilité de se tenir au plus près des besoins des personnes. Cela suppose que les institutions du social ne tiennent pas « pour elles » mais « pour eux », pour ceux vers lesquels elles se sont donné mission d’intervenir.

Cela suppose finalement que le centre de gravité des organisations soit toujours tenu à l’extérieur d’elles-mêmes.

Roland JANVIER,

Nantes, le 14 février 2011