Non publié

Démocratie et Technocratie tombèrent un jour en amour :

Démocratie voyait en Technocratie l’opportunité de rationaliser ses façons de procéder.

Il s’agissait bien de procédures ! Il est vrai que Démocratie, déjà bien avancée en âge (sa naissance remontait aux grecs d’avant l’ère chrétienne !), n’était pas toujours parvenue à démontrer son efficacité opérationnelle. Certains lui reprochaient de s’enliser dans des palabres sans fin, de passer son temps à remettre en cause les décisions qui venaient d’être prises, de tergiverser au moment où il fallait trancher, d’atermoyer quand il convenait d’affirmer une autorité indiscutable. Bref, face au procès qui lui était fait de son inanité, Démocratie cherchait le moyen d’être performante, pour être en phase avec l’air du temps.

Il était d’autant plus important pour elle de trouver une issue à ses problèmes qu’elle connaissait, en ce début de XXIème siècle, des paradoxes insoutenables. La démocratie suppose des débats, des controverses, bref, d’accepter la complexité du réel qui justifie des points de vue différents et souvent divergents. Or, la conception dominante est la pensée simple – ce qu’Edgar Morin appelle le paradigme de la pensée simplificatrice – dominée par la dictature de l’évidence (« There is no alternative ! »). L’opposition n’a plus lieu d’être en ces temps d’hyper-modernité (ou de postmodernité, c’est selon). Alors qu’elle était un fondement de l’Agora, la contradiction est devenue une menace pour la démocratie. La démocratie suppose de laisser du temps au temps : le temps de l’élaboration collective des compromis, le temps de la délibération vers un projet commun, le temps de l’appropriation collégiale, le temps de l’intelligence collective. Or, partout s’impose l’immédiateté. « Tout, tout de suite », « zéro délai », « flux tendu » sont les slogans de l’efficacité contemporaine. La démocratie prend racine dans un contexte incertain et imprévisible. Elle affirme la souplesse et la force des convictions pour s’adapter et faire face aux aléas par opposition aux certitudes qui génèrent toujours des rigidités. Autrement dit, la démocratie se fonde sur une éthique politique de la fragilité collectivement élaborée, là où le totalitarisme s’appuie sur la croyance en des dogmes portés par une élite. Mais, aujourd’hui, même la démocratie est mise au défi d’être forte, univalente, ferme et sans faille : mission impossible !

Bref, envoutée par les charmes de Technocratie, Démocratie s’imagina qu’elle sortirait plus forte d’une alliance avec Technocratie. Elle s’est alors engagée, pour séduire sa belle, dans des réformes effrénées : Rationalisation des Choix Budgétaires (RCB), Loi Organique des Lois de Finance (LOLF), New Public Management, Révision Générale des Politiques Publiques devenue Modernisation de l’Action Publique, etc. Toutes dispositions tendant à démontrer la bonne volonté de Démocratie à laisser, dans sa demeure, une place à sa bien-aimée pour qu’elle accepte de venir partager son foyer.

Technocratie voyait en démocratie l’opportunité de légitimer sa raison d’être.

La naïveté et la pureté angélique de Démocratie n’avaient d’égal que les froids calculs de Technocratie pour parvenir à ses fins. Sans doute leur hymen était-il sincère, il n’est qu’à voir les longues litanies amoureuses qu’elles scandaient chacune à l’objet de leur désir. Mais autant Démocratie était intuitive et imaginative, autant Technocratie était rationnelle et pratique.

Technocratie ne pouvait pas vivre seule. Elle avait besoin d’une compagne pour lui servir de support. Ses expériences diverses auprès de différents régimes politiques lui avaient fait mesurer la difficulté à survivre dans l’égoïsme des dictatures, dans la folie des totalitarismes ou encore dans la démesure des tyrannies. Elle avait besoin d’aimer et d’être aimée par une partenaire douce et sage, que l’utopie rendrait aveugle à ses défauts.

Nul ne sait réellement comment elle s’y prit, elle parvint à séduire Démocratie qui voyait enfin en elle le remède à tous ses maux. L’idylle semblait parfaite, bras-dessus bras-dessous, Démocratie et Technocratie allaient l’amble, cheminant à l’unisson, pour porter le bonheur au monde. Démocratie n’avait plus de question puisque les solutions étaient systématiquement apportées par Technocratie. Technocratie n’avait plus de faiblesse puisque Démocratie lui apportait sa caution. Ils voulaient se marier pour avoir une nombreuse et vigoureuse descendance qui porterait partout la force de leur amour.

Les fruits du mariage de la carpe et du lapin :

C’était sans compter sur la réalité qui ne tarda pas à se rappeler à elles. Comment, en effet, unir une carpe à un lapin sans générer des monstres ? Or, dès les fiançailles, nous vîmes émerger des créatures étranges qui interrogèrent les plus lucides.

Pour ne prendre des exemples que dans un domaine précis d’activité de la société, nous nous contenterons d’évoquer les effets de ce dessein nuptial contre-nature dans le champ de l’action sociale et médico-sociale.

Un projet d’action sociale ou médico-sociale naît d’une lente maturation qui, progressivement, va transformer un problème en question sociale – donc politique – et mettre en jeu des rapports de force qui aboutiront à inscrire ledit projet dans l’agenda politique (dispositif d’intervention, loi ou réglementation, financement…). Ce qui sous-tend cette démarche, c’est la mobilisation démocratique de citoyens qui portent le souci de leurs congénères et promeuvent une société où il fait bon vivre ensemble. Mais ce schéma, c’était avant que Démocratie ne s’amourache de Technocratie. La puissance publique a repris la main sur les initiatives citoyennes et, sous couvert de démocratie sanitaire, a rationalisé les projets sous forme de cahiers des charges, de réponses à des appels à projets, de schémas d’organisation, etc.

La gestion des charges que fait peser l’action sociale et médico-sociale sur les budgets publics a toujours été problématique. Auparavant, la question se posait en termes de choix et d’orientation des fonds des collectivités. L’idée centrale restait celle inspirée par le Conseil National de la Résistance qui donnera naissance à la sécurité sociale : un principe de solidarité nationale qui permet que chacun contribue à hauteur de ses moyens et bénéficie à hauteur de ses besoins. Mais ce principe n’a pas résisté au coup de foudre qui terrassa Démocratie quand elle perdit la raison dans la profondeur du regard de Technocratie. Les dépenses d’action sociale et médico-sociale sont devenues des charges et non plus des investissements pour l’avenir de la société. Les actions ne se légitiment plus par leur pertinence mais par leur résultat : efficacité, performance, retour sur investissement, convergence tarifaire, etc.

L’art de prendre soin de son proche (le « prochain ») –autrement dénommé la clinique – repose sur le principe républicain et démocratique de fraternité qui consacre la visée libératrice – ou émancipatrice – du rapport politique d’égalité. C’est cette ambition du vivre ensemble que porte la relation entre professionnels et usagers dans l’action sociale et médico-sociale et elle trouve son sens dans la perspective démocratique. Mais depuis que Démocratie et Technocratie couchent ensemble, la relation d’aide s’est vidée de sa substance pour devenir une prestation. C’est-à-dire un acte en soi conçu comme une réponse standardisée à une situation, un réflexe mécanique à un problème, une réponse toute faite à une question. Son venus sceller cette union les recommandations de bonnes pratiques professionnelles, les standards d’intervention, les codes de pratiques, etc.

Par leur origine, les organisations de l’action sociale et médico-sociale ont été des systèmes souples, évolutifs, interactifs. En effet, notamment dans les temps de leur création, leur survie dépendait de leur capacité à évoluer, à s’adapter. Ainsi, leurs formes organisationnelles n’étaient-elles pas toujours rigoureuses et souvent difficiles à décrypter. Finalement, ce qui comptait n’était pas tant leur rigueur que la manière dont elles « faisaient sens » dans un projet de transformation sociale passant par la résolution des difficultés individuelles. Technocratie est venue dire à Démocratie qu’il fallait mettre un terme à cette gabegie institutionnelle et qu’il convenait de remettre de l’ordre dans ce fatras d’établissements et de services sociaux et médico-sociaux. Des lois sont venues, progressivement, imposer des logiques d’ordre, depuis 1975 jusque 2009, la suite étant attendue. Les organisations se sont calquées sur les modèles vertueux des entreprises, elles ont pris du poids, des procédures, de la rigidité aussi…

Il faut désenvouter Démocratie !

Ce n’est pas possible, ça ne peut plus durer ! Il convient de libérer Démocratie de cette inclinaison passionnée qui lui fait perdre raison, de l’affranchir de cette ferveur exaltée qui lui fait oublier qui elle est vraiment. Nous ne reconnaissons plus Démocratie et devons tout faire pour lui permettre de se retrouver.

Mais, peut-être, cette amourette a-t-elle été rendue possible parce que Démocratie, à ce moment de son histoire, s’est sentie bien seule, critiquée, attaquée de toutes parts. Abandonnée par les siens, n’est-il pas naturel qu’elle ait été chercher l’âme sœur loin de sa communauté ?

Démocratie ne peut vivre sans citoyens. C’est son terreau fertile, sa raison d’être et sa finalité. Pour désenvouter Démocratie, il faut lui rendre sa famille : reconstruire des réseaux citoyens qui la portent et la soutiennent, la stimulent et lui donnent sens. Cela suppose que les citoyens quittent leurs accoutrements incongrus de consommateurs. C’est-à-dire qu’ils cessent de se comporter à l’égard de la démocratie comme des clients, attendant leur dû sans jamais s’interroger sur ce qu’ils doivent contribuer. Pour cela, il faudrait restaurer des collectifs agissants qui catalysent les énergies créatrices. Associations, pratiques d’éducation populaire, collectifs organisés, réseaux sociaux intelligents sont les engrais nécessaires à l’humus démocratique.

Démocratie ne peut survivre aux dénigrements systématiques. Elle n’est pas, contrairement à ce que disait Churchill, de tous les régimes « le moins pire ». Parce qu’elle ne peut se mesurer aux autres en termes d’efficacité. Démocratie n’est pas d’abord un dispositif de gouvernement, elle est une aspiration, un souffle, une ambition. Fragile, elle a besoin d’être d’abord aimée, non pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle offre, non pour ce qu’elle fait immédiatement mais pour ce qu’elle promet, non pour ce qu’elle promeut mais pour ce qu’elle permet. Ses citoyens doivent refuser de la comparer à d’autres régimes. S’ils peuvent s’autoriser toutes les controverses à son sujet pour la perfectionner sans relâche, ils ne peuvent se laisser tenter de l’abandonner. Il y a là une responsabilité essentielle des citoyens à l’égard de leurs enfants, tout comme à l’égard de leurs frères les plus fragiles et éloignés du vivre ensemble.

Démocratie est constamment attaquée. C’est normal tant elle est insupportable à ceux qui ne peuvent tolérer les valeurs du partage, de la bienveillance, de la solidarité, de la responsabilité, bref, tout ce que déclinent la liberté, l’égalité et la fraternité. Mais de ces agressions incessantes, Démocratie doit en sortir grandie. Cela suppose qu’elle ne se remette pas en cause à chaque fois. Face aux extrémismes politiques, elle ne doit pas durcir son discours, mais affirmer sa conception d’une société inclusive pour tous. Face au terrorisme, elle ne doit pas restreindre les libertés dans un réflexe sécuritaire, mais promouvoir le plaisir de vivre ensemble. Face à la montée inédite des inégalités, tant au sein de la société qu’à l’échelle planétaire, elle ne doit pas dresser des frontières mais ouvrir de nouvelles solidarités.

C’est en remobilisant tous les citoyens que nous parviendrons à détacher Démocratie de l’engouement qu’exerce sur elle Technocratie.

Conclusion :

Chacun peut voir les effets de cette alliance impossible entre Démocratie et Technocratie, en faisant ses courses, en utilisant les transports en commun, en s’adressant aux administrations étatiques, en construisant sa maison ou en faisant du sport. Il ne faut pas penser que les effets ne concernent que le secteur social et médico-social et il est utile d’avoir, sur cette question, une vue d’ensemble.