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Viviane Tchernonog nous a livré, fin 2013, son dernier panorama des associations françaises[1]. Dans cette quatrième enquête, elle constate les mutations substantielles qui frappent le tiers-secteur. D’importantes restructurations, essentiellement sous forme de fusions, tentent de répondre à la grande fragilisation que connaissent les associations. Leurs ressources se sont considérablement modifiées, passant de la logique de subvention à celle des appels à projets ou appels d’offre alors même que les financements de l’État diminuent et sont transférés, pour une part seulement, vers les collectivités locales. Quel sera l’avenir des associations ? Dans ce contexte, les associations de solidarité connaissent une situation encore plus problématique. Non seulement elles vivent les évolutions décrites dans ce rapport, mais en plus, elles connaissent des mutations déterminantes des fondements mêmes de l’action sociale dans une société en crise où le lien social est particulièrement mis en souffrance.

Il est peut-être urgent de changer de paradigme pour construire de nouvelles légitimités aux associations gestionnaires d’activités sociales ou médico-sociales.

L’association d’action sociale : porteuse du gène de la fraternité

Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les pouvoirs publics, les associations ne sont pas de simples opérateurs de politiques publiques. Elles sont ferment de liens en portant prioritairement leur attention sur les points les plus fragiles du tissu social, là où des gens souffrent, là où des habitants sont exclus, là où des citoyens perdent pied. C’est là qu’est toute la dimension politique de leur projet : agir là où le lien social menace de se déliter pour conforter une société inclusive de justice et d’égalité. Si nous devions répartir sommairement le triptyque républicain entre les acteurs qui le portent, nous pourrions dire que le principe de liberté est d’abord garanti par l’État, celui d’égalité est porté par nos grandes institutions (école, justice…). Ce sont sans doute les associations qui soutiennent le plus le principe de fraternité : ravaudeuses de lien social, elles donnent vie au principe de solidarité.

Cette fraternité se vit à plusieurs niveaux : Entre les adhérents d’abord, porteurs d’un projet commun, d’une vision partagée du monde, d’une ambition à concrétiser. Mais aussi par la relation originale qui caractérise le rapport entre bénévoles et professionnels dans un système associatif qui réarticule chaque jour les dimensions politiques et techniques de l’action. Enfin, la fraternité prend également corps dans la manière dont les intervenants sociaux se placent aux côtés des bénéficiaires de leurs actions. Cette dimension de la fraternité peine à s’affirmer dans toute sa radicalité tant la professionnalisation du travail social a eu pour effet de cliver les postures entre ceux qui faisaient « pour les bénéficiaires » et ceux qui recevaient l’aide apportée. Le principe de fraternité invite à passer de ce « faire pour » à un « faire ensemble » qui noue de nouvelles solidarités au plus près des questions sociales soulevées et des problèmes à traiter.

L’association d’action sociale : capteur/révélateur des liens sociaux qui se tissent au quotidien

Un autre déplacement doit accompagner ce passage du « faire pour » au « faire ensemble » : il s’agit pour les associations de s’affranchir d’un lien supposé de subordination à la commande publique[2]. Les associations d’action sociale ne peuvent se contenter de n’être que les courroies de transmission disciplinées des grands dispositifs publics d’intervention sociale. Certes, ces actions peuvent servir au développement opérationnel de leur projet. Certes, ces actions leur permettent d’assoir une légitimité. Mais, en aucun cas, leur ambition ne peut se réduire à ce seul périmètre. Ce serait confondre l’outil et la finalité : les actions sociales et médico-sociales sont des outils, mais le but visé, c’est bien d’agir sur la construction sociale.

Les associations d’action sociale ne sont pas que des opérateurs, des offreurs de services ou des délivreurs de prestations. Leur immersion au cœur des solidarités leur confère une dimension bien plus riche : elles sont en mesure de capter au quotidien la manière dont se construisent des liens entre les habitants. Là il s’agit d’une personne isolée dont les voisins s’organisent pour lui acheter son pain à tour de rôle, ici c’est un groupe de quartier qui propose un espace de rencontre entre habitants, ailleurs c’est une famille en difficulté de logement qui bénéficie de dons de mobilier par une association, ou encore ce jeune en rupture d’apprentissage pour lequel des artisans se mobilisent. Tous ces minuscules gestes de fraternité,  en proximité de la vie la plus quotidienne, les associations sont en mesure de les capter car ses acteurs sont au cœur de ces réalités-là.

Déformées qu’elles sont par les contraintes technocratiques que leur imposent les politiques publiques – et leurs administrations – elles ont occulté toutes ces solidarités dont elles sont les témoins privilégiés. Il est urgent que les associations d’action sociale se fixent pour mission d’être aussi les révélateurs – amplificateurs – des liens sociaux qui se tissent au quotidien.

L’association d’action sociale : régulateur du vivre ensemble dans les territoires

Ce faisant, les associations d’action sociale jouent un rôle primordial de régulateur des échanges sociaux là où vivent les gens. Bien sûr, elles le font prioritairement en tant qu’acteurs privilégiés de la redistribution qui transite par les aides et actions sociales. Elles sont vectrices de la solidarité publique. Mais elles le font aussi par la manière dont elles colorent les liens sociaux, par le regard qu’elles y portent, l’analyse qu’elles en font, l’écho qu’elles leur donnent. Loin de l’idée que les associations sont des contenants des dérives sociales – d’autres diraient agents du contrôle social – nous constatons que les associations d’action sociale sont des ferments qui font lever la pâte des solidarités à partir du moment où elles intègrent ces deux dimensions essentielles du projet politique des associations : faire ensemble avec les habitants et relayer les solidarités déjà à l’œuvre dans la vie quotidienne. Si ces deux axes de travail animent l’association, alors elle devient facteur de développement social local en permettant à chacun de construire ses solutions, avec d’autres, grâce à l’étayage de professionnels mais aussi à la reconnaissance sociale que les habitants partagent entre eux.

Cette fonction de régulation repose sur le développement du pouvoir d’agir des habitants, pouvoir qu’ils s’octroient, par eux, pour eux et avec les autres. C’est la diffusion de ce pouvoir repris par les habitants pour prendre en main, individuellement et collectivement, leur destin qui permet d’accéder au vivre ensemble. La reconnaissance de soi par les autres est le préalable de la reconnaissance des autres par soi. Les associations d’action sociale constituent, trop souvent à leur insu, les espaces collectifs de la restauration des individus et des groupes pour repenser le vivre ensemble. Les établissements et services sociaux et médico-sociaux qu’elles gèrent sont des « laboratoires du vivre ensemble[3] ».

L’association d’action sociale : assembleur de solidarités

Finalement, l’expression qui résume peut être le mieux ce changement de paradigme qui permettra aux associations d’action sociale de construire de nouvelles légitimités est : assembleur de solidarités.

Par cette expression, nous voulons mettre un terme à la logique descendante qui a trop longtemps été l’apanage des associations d’action sociale. Le modèle « top-down » est simple : un pouvoir central décide de ce qu’il convient de faire, des opérateurs traduisent ces orientations en actions concrètes et les mettent en œuvre auprès des « publics cibles ». C’est ce tropisme là qu’il faut déconstruire aujourd’hui si l’on veut répondre aux défis qui se posent.

Par cette expression, nous voulons aussi remettre en cause l’idée que c’est l’action des associations, et elle seule, qui génère la solidarité. Cette conception du rôle des associations d’action sociale induit une représentation négative des bénéficiaires : seuls ils sont incapables, inadaptés, insuffisants. C’est la seule action des professionnels qui peut combler leur manque. C’est cette centration de l’action sur la dimension exclusivement  professionnelle qu’il faut interroger.

Par cette expression, nous voulons enfin abolir le mythe selon lequel la réhabilitation sociale des usagers ne peut passer que par les dispositifs officiels d’intervention. Cette conception ruine toute autonomie des acteurs, les subordonnants aux actions qui ont été pensées pour eux, sans eux, et refusant de prendre en compte les auto-solutions que chacun active pourtant.

En définissant les associations d’action sociale comme des assembleurs de solidarités, nous privilégions une conception de l’association qui :

  • Refuse de se situer dans la toute-puissance de l’organisation qui possède « la » solution pour développer une posture de coopération / co-construction avec les usagers ;
  • Prend le temps et les moyens de capter ces signaux faibles des habitants qui bricolent des solutions à leur problèmes ;
  • Complexifie son action en croisant les dimensions descendantes des politiques sociales, ascendantes de la remontée du vécu dans les territoires, transversales des liens de fraternité où se construisent la solidarité et le vivre ensemble ;
  • Réhabilite le pouvoir d’agir de chacun en développant des pratiques où « faire ensemble » abolit les clivages entre sachants et non sachants, aidants et aidés.

L’association ne possède rien, ni l’exclusivité de l’action, ni la primauté des solutions, ni la prérogative du savoir. Elle est un espace où peuvent s’assembler ces solidarités hybrides dans leurs niveaux et leurs formes. Elle est assembleur de solidarités vécues.

 

 


[1] V. Techernonog, Le paysage associatif français, mesures et évolutions, Juris-associations / Dalloz, 2013.

 

[2] Cf., sur http://www.repolitiserlactionsociale.org/  : R. Janvie,r Associations, il est temps de s’affranchir, mai 2013.

 

[3] Cf. R. Janvier, Au nom de la co-construction (Interview à propos de « Comprendre la participation des usagers… »), in VIVRENSEMBLE, Le Journal de l’UNAPEI, n°107, Novembre 2011 (consultable sur ce blog).